9.5/10

Blade Runner 2049

Blade Runner 2049 assure la continuité du premier Blade Runner, en prolonge l'univers et les thèmes, tout en s'adaptant résolument aux questions et au cinéma de notre époque. Il s'agit, à mon avis d'un film que l'on placera sur un pied d'égalité avec le film original de Ridley Scott, et d'un futur classique que je vous invite à voir au plus vite.

Alors que Philip K. Dick est l'un des auteurs les plus adaptés au cinéma, rares sont les films qui rendent fidèlement compte de son génie. Les meilleurs films issus de ses oeuvres (citons sans grande surprise Total Recall, le A Scanner Darkly de Richard Linklater, ou plus récemment la série The Man in The High Castle) comme les moins bons - et il y en a à la pelle, perdent au final une bonne partie de ce qui fait l'attrait essentiel de son oeuvre. Disons en schématisant que si Dick est un grand auteur, c'est parce que ses romans, qu'ils soient de la science-fiction ou de l'anticipation, qu'ils parlent de robots, de drogues ou de folie, restent avant tout des oeuvres où l'humain, le doute lié à la condition humaine, est central.

Aussi n'est-il pas étonnant que Blade Runner, un film sur l'homme et sa place dans un futur où il a presque tout perdu, soit l'adaptation la plus fidèle de Dick à l'écran. Dans ce film noir futuriste, Harrison Ford incarne un blade runner, sorte de détective privé dans un Los Angeles sans âme, chargé de retrouver et de "retirer" des replicants, des androïdes similaires en quasiment tout point aux hommes si ce n'est pour leur durée de vie limitée à 5 ans, utilisés principalement pour coloniser les planètes alentours. Si l'auteur n'a pas vu le film (il est mort quelques mois avant sa sortie), on nous dit qu'il aurait été fortement impressionné par les quelques rushes qu'on lui a montrés. Et si factuellement il manque bien des passages du roman, la texture, dira-t-on, du film est la même. S'il ne le retranscrit pas parfaitement, en bien des manières le film surpasse le roman, oeuvre somme toute assez mineure dans la bibliographie foisonnante de son auteur, arrivant à s'en approprier le potentiel dramatique et les enjeux de base avec une classe toute particulière.

Blade Runner 2049 quant à lui recentre le sujet encore plus sur l'homme. Le futur exposé dans Blade Runner n'est plus au premier plan : il sert de contexte à des questions plus pointues sur la nature de l'humain, en rendant la distinction entre replicants et êtres humains encore plus incertaine. Suite à un cataclysme nucléaire, les anciennes générations de replicants n'existent plus. Désormais les replicants ont une durée de vie allongée. Beaucoup plus stable qu'auparavant grâce aux faux souvenirs qu'on implante dans leur mémoire, ils sont utilisés comme main d'oeuvre et considérés comme une sous-race. Les blade runners ont quant à eux désormais été intégrés aux services de police et retirent toujours les replicants qui ont déserté de leurs fonctions.

K., joué par Ryan Gosling, est un replicant créé pour être blade runner, l'un des plus efficaces. L'une de ses enquêtes le mène sur la piste d'un replicant d'une nature un peu particulière, et dont le secret serait en mesure de menacer l'ordre social précaire alors que la ville de Los Angeles est sous tension. Mais la société Wallace, qui manufacture les replicants, convoite ce secret pour ses fins propres et potentiellement dévastatrices. Les enjeux de l'histoire deviennent autrement plus complexes quand K commence à réaliser qu'il pourrait être personnellement lié à toute cette histoire.

Le script de ce Blade Runner 2049 est très certainement le point le plus litigieux du film. Attendu au tournant par les amateurs du premier film, il part dans une direction diamétralement opposée. Sans être compliqué, il s'aventure sur des territoires inattendus avec un style moins direct que son prédécesseur. La chasse à l'homme du premier film cède ici le pas à une chasse à la connaissance, beaucoup plus ésotérique, et dont les enjeux sont plus difficiles à cerner. Si l'on aurait pu préférer un enjeu plus terre à terre et bien défini depuis le début, le plus gros problème réside dans la manière dont le personnage de K et ses aspirations sont le moteur dramatique de la première partie du film, pour changer du tout au tout avec l'apparition d'Harrison Ford. Harrison Ford, qui semble ici déjà plus impliqué que son Han Solo du Star Wars Episode 7, mais qui n'est plus pour autant crédible en quelqu'un d'autre que lui-même. En somme, ce Blade Runner 2049 aurait peut-être mieux fait de se passer de la star du premier film dont la présence est nécessaire mais surfaite, obligatoire mais quelque part presque laborieuse, symbolisant assez bien les problèmes de scénario de ce film.


Très sobre, l'esthétique de Blade Runner 2049 n'en est pas moins à certains moments iconoclaste.

Un autre problème de construction dramatique semble être l'absence d'un grand méchant dangereux et philosophe, de la trempe de Rutger Hauer dans le premier film. Vous me direz peut-être que c'est ma nostalgie qui parle ici, et que Blade Runner 2049 n'a pas besoin d'être une copie carbone du film de Ridley Scott pour exister. Et effectivement, en revoyant le film une seconde fois ce manque se fait moins présent. Toutefois, si Blade Runner 2049 tient à mon avis plus qu'honorablement la comparaison avec son prédécesseur, le seul point sur lequel il pèche vraiment est l'absence d'une menace réelle et imminente, d'un vrai bad guy un peu fou qui hurle au clair de lune. L'atmosphère de Blade Runner 2049 est étonnamment proche de celle du premier, ce qui rend l'absence d'une menace incisive, capable de couper d'un trait à travers les couches de brouillard philosophique posées par l'intrigue et de donner un sens d'urgence et de réalité au tout, d'autant plus visible.

Sentiment d'autant plus renforcé qu'il est vite établi que K sait se battre et tenir tête à des replicants. Les deux personnages qui s'opposeront à K n'ont pas le calibre nécessaire pour être une menace à la hauteur de l'enjeu. M. Wallace et sa surintendante Luv se partagent d'une certaine manière les attributs de Roy Batty. Le personnage de Jared Leto, Wallace, semble avoir été écrit entièrement comme une parodie du monologue de Rutger Hauer à la fin du premier film. S'exprimant de manière constamment elliptique et pompeuse, mais pas toujours hors de propos, il suscite un potentiel menaçant assez fort au cours des quelques scènes où il apparaît. Il est toutefois très vite évident que ce potentiel ne se réalisera pas, malgré une confrontation avec Harrison Ford qui donne lieu à quelques répliques intéressantes avant de tourner court.

L'actrice, ex-mannequin, Silvia Hoeks en Luv présente une menace beaucoup plus concrète que la barbe pourtant bien fournie de Jared Leto, et s'avère être particulièrement bien choisie pour son rôle de replicant en recherche de reconnaissance paternelle, éternelle petite fille à la force phénoménale et à l'intelligence sur-dimensionnée. Il reste toutefois difficile de ressentir une crainte réelle face à cette jeune fille à papa sans ambition ou expérience propre, à laquelle, encore une fois, on ne peut qu'opposer l'imparfait Roy Batty du premier dont toute la magnificence repose sur les choses qu'il a vécues et sa volonté de dépasser sa condition de replicant pour qu'elles puissent être préservées.

En outre, Blade Runner 2049 reprend les propos majoritairement portés par Rutger Hauer dans le premier film pour en faire son mantra. Il prolonge et actualise la réflexion sur ce qu'est la nature humaine dans un monde où les souvenirs se fabriquent et sont implantés dans les replicants pour les rendre plus stables. Mais il évoque aussi la question plus actuelle de l'intelligence artificielle dématérialisée avec le personnage de Joi l'IA de K, sa seule amie et son épouse artificielle, à la fois unique pour son propriétaire mais vendue en masse et omniprésente dans la société futuriste de Blade Runner. L'on pourra se poser la question du statut de Joi au fur et à mesure que K découvre lui aussi sa vraie nature.

Bien plus que simplement formelle, la réflexion du film sur l'importance des souvenirs pour définir l'humain irrigue et structure l'ensemble de l'oeuvre. Le souvenir est le thème principal du film, voire le véritable héros du film tant il s'incarne dans l'un des personnages. Aussi n'est-il pas étonnant que tous les moments émotionnellement forts, toutes les réalisations importantes des personnages principaux se fassent en rapport à la véracité ou non de souvenirs. Et c'est là que s'esquisse le coeur et la réussite de ce nouveau Blade Runner : tout en restant très clinique et d'une retenue presque maladive, le film arrive à susciter une certaine beauté onirique et une émotion qui atteint des sommets. Malgré un script à haut risque, qui aurait facilement pu rendre toute l'action complètement illisible, le film sait rester terre à terre dans les moments les plus rocambolesques et laisser parler le drame là où il y est le plus intense. À ce titre, la performance d'acteur de Ryan Gosling est faite sur mesure. Parfait en robot sans émotion (ce que même ses détracteurs ne pourront pas nier), il arrive à donner le ton juste à son personnage face aux épreuves qu'il rencontre, et il joue à la perfection un rôle qu'on imagine sans peine écrit avec personne d'autre que lui en tête.


L'ambiance du film restitue fidèlement celle du premier avec les moyens technologiques actuels, mais elle s'en démarque également.

Difficile de ne pas parler de charge émotionnelle sans évoquer la musique de Hans Zimmer très largement inspirée du travail de Vangelis sur le premier opus. Dès les premières minutes, sa vocation à absorber le spectateur dans le film et à l'y immerger pour ou contre son gré est rendue évidente. Les notes paisibles mais aussi parfois stridentes jouées au synthétiseur à plein volume symbolisent à la perfection cette vision d'un futur déshumanisé, peuplé de mégalopoles sombres et gigantesques, vides de toute illusion et de rêve, un monde alternatif où l'URSS existe encore et où le Japon a pris le contrôle commercial de Los Angeles. Parfois, le synthétiseur laisse sa place au piano, au saxophone, pour de rares mais magnifiques envolées aux accents de blues, rappelant que l'univers dans lequel se situe l'action tire son imaginaire de la fin des années 70, mélangeant film noir des années 50 et science-fiction de l'époque. Le film a le mérite sur ce plan de ne pas fléchir du genou et de ne pas dévier d'un iota de la vision passée de mode du premier film, l'actualisant à peine, et montrant tout ce qu'il a de pertinent encore aujourd'hui, toujours avec une classe imparable.

À cela s'ajoutent des images de toute beauté du futur, et des décors un peu plus variés que ceux de son prédécesseur, qui prennent toute leur puissance combinées à la musique. Des plans d'une beauté stupéfiante servent de simples transitions entre les scènes, jouant une part prédominante dans l'ambiance qui se dégage du film, et font une grande partie de sa poésie. Que ce soient les écoutilles d'un mur océanique qui s'ouvrent lentement pour laisser se déverser de l'eau, des braises flottantes au vent qui se transforment en lumières de la ville de Los Angeles pour passer d'une scène à l'autre, ou tout simplement le plan d'ouverture du film sur un oeil ouvert qui se transforme par correspondance géométrique en un cercle de terre cultivable, le recours aux forces élémentaires et à la nature pour suggérer l'énergie et la puissance de la vie, en contre-emploi avec le ton rural, désincarné du film et de son personnage principal, fait une grande partie de son génie et de sa force.

Il faut souligner la cohérence du choix de Denis Villeneuve à la réalisation, et à quel point ce film s'inscrit logiquement dans sa filmographie. Les thèmes, la réalisation, et le ton général de l'oeuvre se sont pas sans rappeler son dernier film Premier Contact. Aidé de Roger Deakins, le directeur de la photo des frères Coen et Sam Mendes notamment, le film est esthétiquement irréprochable, avec une cohérence visuelle très travaillée et une image plus charnelle que le premier, mais qui n'est pas sans se rapprocher de ce qu'évoque l'oeuvre originale.

Blade Runner 2049 assure la continuité du premier Blade Runner, en prolonge l'univers et les thèmes, tout en s'adaptant résolument aux questions et au cinéma de notre époque. Beau, mystérieux, mais avant tout humain, d'une humanité toute touchante et fragile, que l'on pourra par exemple prendre en contre-pied du cinéma de super-héros qui fait les blockbusters actuels. Il s'agit, à mon avis d'un film que l'on placera sur un pied d'égalité avec le film original de Ridley Scott, et d'un classique que je vous invite à voir au plus vite.

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3 commentaires

  • Islara

    07/11/2017 à 15h32

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    Quelle plume Jade ! Tu es très doué.

  • nazonfly

    07/11/2017 à 15h39

    Répondre

    Je suis assez d'accord sur le manque flagrant de méchant d'envergure. On ne croit pas une seconde au personnage de Jared Leto et celui de Silvia Hoeks tient un peu plus longtemps mais lasse au final.
    J'ai particulièrement bien aimé la partie avec Joi qui, malheureusement, finit un peu en queue de poisson : j'aurais aimé voir se développer ce côté.
    Globalement, au niveau du premier, c'est-à-dire pas mal de choses bien mais au final il manque ce petit quelque chose qui me permettrait de le trouver génial.

  • Hugo Ruher

    11/11/2017 à 12h14

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    C'est sûr pour Jared Leto, il est pas dans le même film que les autres. Même si la scène de la "naissance" de la Réplicante est plutôt bien foutue.
    En tout cas pour ma part, c'est un grand film qui mérite d'être revu plusieurs fois pour saisir toutes les subtilités. Ça me rend très confiant sur les futurs films de Villeneuve (et Dune surtout!!!)

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