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Zift : le film noir façon bulgare

Plongez la main dans le bac des sorties vidéo, et tirez-en une de ces surprises qui auraient clairement mérité de sortir en salles. Thriller filmé comme de la science-fiction, Zift se double d’un discours politique sur l’émergence du communisme en Bulgarie.

Il faut toujours se méfier des premières impressions. Si on vous parle d'un « film bulgare en noir et blanc », votre premier réflexe sera probablement de réprimer un frisson, en imaginant un métrage bizarroïde où une vieille dame mange des mouches en sanglotant dans un interminable plan fixe de trois heures. En
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voyant la jaquette, sur laquelle un homme au crâne rasé brandit son majeur en un geste de révolte, on pense à La Haine et à sa tentative d'exprimer un malaise social par le filtre d'une photographie esthétisante. Zift n'est pourtant ni un pensum soporifique, ni un ersatz du film de Mathieu Kassovitz, bien qu'on puisse sans crainte le qualifier de bizarroïde et lui trouver un discours social en filigrane.

Tourné en 2008, le film a mis trois ans à atteindre la France (après avoir tout de même été le candidat bulgare à l'Oscar du meilleur film étranger), mais qu'importe : l'intrigue prend place en 1960. Le héros est un taulard surnommé La Mite (Zahary Baharov, qui se fraiera un chemin vers les USA avec les films d'action Commando d'élite et Universal Soldier Régénération avec Dolph Lundgren, puis Les Chemins de la liberté de Peter Weir), qui sort de prison après y avoir passé seize ans pour un meurtre qu'il n'a pas commis. Libéré pour avoir opportunément manifesté des sympathies communistes, il entend bien remettre la main sur le fruit du cambriolage auquel il a participé en 1944…


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Le scénario est donc régi par les standards les plus stricts du film noir : à l'histoire du butin, forcément convoité par différentes factions, viennent s'ajouter une femme fatale (notez l'allusion directe au film Gilda), quelques personnages pittoresques (le Borgne, notamment), et un sentiment général de désenchantement exprimé par le biais de la voix off, autant de codes utilisés dans la plus pure tradition du genre. On est tenté de faire plusieurs rapprochements, bien que certains ne soient probablement pas conscients de la part des auteurs : Reservoir Dogs, pour la capacité des personnages à raconter une longue anecdote sans rapport avec l'histoire ; Bronson, pour l'esprit quasiment nihiliste qui anime le protagoniste ; et surtout La métamorphose des cloportes, polar méconnu made in Michel Audiard, avec un Lino
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Ventura qui s'ingénie à comparer ses semblables à de misérables insectes. La Mite, et sa compagne la Mante Religieuse, ne se considèrent pas comme plus humains que la vermine…

Visuellement, le noir et blanc léché et les cadrages inventifs créent un climat d'étrangeté à la limite du surnaturel, ce qui retranscrit assez bien l'état d'esprit dans lequel se trouve le héros. La noirceur de l'ambiance est manifestement conçue pour refléter les années d'émergence du communisme en Bulgarie, comme en témoigne l'omniprésence de la radio diffusant les messages de propagande (le curieux sifflement agit comme un leitmotiv dans une bande sonore qui affectionne les coupes étranges), et le titre lui-même exprime le sentiment des auteurs à ce sujet : "Zift" désigne à la fois une résine noire, l'asphalte… et la merde !

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