Zatoichi : Interview de Takeshi Kitano

Le compte-rendu détaillé d'une interview de Takeshi Kitano

Gyaban, toulousain et membre du forum de Krinein, nous raconte son périple à travers Paris en octobre 2003 pour assister à l'avant-première du nouveau film de Takeshi Kitano : Zatoichi.
Certains rêvent de rencontrer leur idole mais peu y parviennent. Gyaban, à force d'acharnement, réalisera peut-être le sien en rencontrant son réalisateur fétiche...

Mercredi 8 octobre 2003, Argenteuil

Je me trouve ici car Takeshi Kitano vient présenter son nouveau film en avant-première à l'UGC de Bercy le lundi 13 octobre à 20 heures, et il y aura également une rencontre de prévue à la FNAC de Saint-Lazare dans le 9ème arrondissement le mardi 14 octobre à 18 heures.

"Lundi 13 octobre, Zatoichi, film en version originale sous-titrée : toutes les séances sont complètes"
Voilà ce que m'a dit le répondeur d'UGC...
Je me dis que déjà, ça commence mal. Mais ne nous laissons pas abattre pour autant : après une demande de renseignement sur place, on m'informe qu'il y aura sans doute des désistements de dernière minutes et que je pourrais avoir une place quelques minutes avant la séance...

Jeudi 9 octobre, dans le 9ème

Il fallait aller à la FNAC Saint-Lazare à 10 heures pour récupérer des places pour la rencontre avec le réalisateur le mardi suivant.

9h30 : après 2 heures et demi de queue avec quelques autres courageux lève-tôt, une quarantaine de personnes sont présentes. Le chef de la sécurité nous fait enfin rentrer, alors que des personnes essayaient de s'incruster dans la file...
10h00 : On nous fait asseoir dans le forum et nous fait venir un par un pour nous donner notre place respective tant convoitée. Après une vérification de mes nom, prénom et numéro de téléphone on me donne la place : Alléluia !
Rendez-vous mardi prochain, Kitano-San !

Lundi 13 octobre, projection du film :

19h00 J'arrive à l'UGC de Bercy, appareil photo, caméscope et affiche à faire dédicacer dans le sac, juste au cas où... J'attends de voir si des places vont se libérer.

20h25 : Après moult discussions des caissiers et des fausses alertes de désistements, j'ai enfin une place !

20h35 : On arrive dans la salle bondée (après s'être installé dans une mauvaise salle...) mais il n'y a pas de place disponibles, une seule solution : prendre la place des VIP qui n'étaient pas venus (quelle bande de...), on va se la péter grave !

20h40 : Masayuki Mori, producteur du film, vient nous adresser un petit mot : "C'est le 11ème film de Kitano et c'est la première fois qu'un des ses films marche autant, et qu'il est numéro 1 au box office. Nous espérons qu'il sera aussi bien accueilli en France."

Kitano arrive !
Tout le monde se lève et c'est l'ovation générale. Ayant mon caméscope à la main, je filme tout cela dans l'agitation la plus totale. Kitano apparemment très humble et assez gêné nous dit que cela lui faisait bizarre puisqu'il venait de la seconde salle où il avait fait la présentation de son film et qu'il ressentait comme une impression de déjà-vu (rires).
Il nous dit ensuite que ses films ne marchaient pas au Japon et qu'il remerciait le public européen pour son soutient et qu'il espérait refaire d'autres films qui marcheront autant, pour revivre le genre d'atmosphère de ce soir.
Et voilà, c'est tout. Il s'en va poursuivi par des journalistes et cameraman.
J'ai fortement espéré qu'il revienne après le film, qu'on pourrait lui poser des questions mais rien du tout... Enfin, j'étais heureux d'avoir pu voir Kitano pour de vrai et d'avoir vu son film.

Mardi 14 octobre, la rencontre avec le public :

10h00 : Je me suis décidé à tout faire pour avoir au moins un autographe de Kitano. C'est dans ce but que j'ai rédigé deux choses : premièrement, une feuille A4 sur laquelle j'ai écrit en japonais dans une police très grande : "un autographe s'il vous plait, je vous en prie". La deuxième c'était une lettre tout en japonais que j'espérais pouvoir lui transmettre, sur laquelle je lui explique ce que je peux ressentir et ce que j'aime dans son cinéma, sur la situation du cinéma en France, ainsi que d'autres choses personnelles que je ne développerais pas ici. J'y ai également mit mon adresse, on ne sait jamais...

17h00 : Deux par deux dans la file d'attente depuis une heure. A côté de moi se trouvait un "chasseur de stars", qui voulait rajouter Kitano à sa collection de photos avec Stallone, Harrison Ford et autres célébrités américaines avec lesquelles il avait posé. Il me semble l'avoir vu dans une émission. Apparemment il traquait ces vedettes tels des bêtes sauvages et ne voulait une photo que pour les montrer par la suite, tels des trophées...

17h30 : On nous fait rentrer dans le forum, je m'assois au hasard sur la droite, contre une petite allée près des escaliers de secours. Le chef de la sécurité vient prévenir tout le monde qu'il était interdit de prendre des photos et de filmer au caméscope. Il nous prévient également qu'il n'y aurait pas de séance de dédicace, ni de photo : grosse déception. Comment un réalisateur peut venir faire une promotion de son nouveau film et ne pas rencontrer son public ?
Sur ce, le "chasseur de stars" nous dit que puisqu'il n'y aurait pas de photo, il n'en avait rien à faire du reste... Il se lève et s'en va ! Pathétique...

17h50 : Bon je commence un peu à stresser, je sors quand même mon affiche de cinéma repliée en 8, ainsi que mon stylo dans l'espoir de l'autographe. Je sors également ma feuille sur laquelle je demande un autographe et ma lettre lui étant destinée.

18h00 : Ca y est, Kitano arrive juste à ma droite, et c'est immédiatement la "standing ovation" : j'ai beau lui dire mon : "sign o kudasai onegaishimasu" (trad. : "un autographe s'il vous plait"), il n'a pas du m'entendre vu le bruit des applaudissements.

La conférence est effectuée par un journaliste (de Ciné-Live, me semble-t-il) qui pose des questions plus ou moins intéressantes, et Kitano ne se gêne pas de se moquer de lui en répondant aussi stupidement qu'était posée la question.

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Après une brève rétrospective de ses films voici l'interview :

Est-ce que c'est Furyo qui vous a donné envie d'être acteur ?
Kitano : Oshima-san était réputé pour maltraiter ses acteurs, alors Sakamoto-san et moi lui avons dit qu'on accepterait de jouer dans son film à une seule condition : que l'on soit bien traités. Du coup, tous les autres se faisaient engueuler sauf nous. Et il les traitait même pire, car il se vengeait sur eux de ne pas pouvoir nous engueuler nous !

Parlez-nous de Zatoichi et de votre métier de réalisateur.
C'est après Hana-Bi en 1997 que l'on a vraiment commencé à me prendre pour un réalisateur au Japon, car j'ai reçu le prix de Venise. Malgré ça, mes films gagnaient très peu d'argent, et j'avais des difficultés à continuer à faire des films. J'ai ainsi continué à en faire quelques uns, mais c'est vraiment Zatoichi qui m'a fait gagner beaucoup d'argent. Le plus drôle, c'est que Zatoichi est un film de commande ; à croire que les gens ne vont voir mes films que quand on me dit ce qu'il faut faire ! (rires)

Quelles difficultés avez-vous rencontré pour votre premier film de samouraï ?
La plupart des films de samouraïs modernes sont mal fait car les acteurs ne veulent pas se raser la tête. Les samouraïs avaient le crâne rasé, et les cheveux tombaient ; ils faisaient ensuite une queue de cheval rabattue sur le crâne chauve. Les acteurs d'aujourd'hui ne veulent plus se raser le crâne ; alors ils mettent une perruque chauve, et une autre perruque pour la queue de cheval. Ceux qui n'on pas de cheveux ou très peu mettent quand même une perruque pour ne pas que cela se voit, plus la perruque pour la queue de cheval. Au final, ça leur fait des grosses têtes ! (rires) J'ai voulu éviter ça.

(Après la diffusion d'une scène sur la plage, avec la balle, de Jugatsu) Votre humour est omniprésent dans vos films. Dans ces derniers, les acteurs s'amusent tout le temps. Pourquoi ?
Moi je suis toujours en train de déconner, mais pour les acteurs, je ne leur demande pas grand chose, juste d'être naturel. En fait, c'est comme avec les animaux. On ne peut pas demander à un chien d'être content. Si il remue à la queue, on ne peut pas faire contre. Si on passe de la musique joyeuse, le chien sera joyeux. Pour les acteurs, je leur demande juste de jouer approximativement leur rôle, et le reste, ils improvisent ! Les acteurs sont comme des chiens ! (Rires) 

(Après la diffusion d'un extrait de Zatoichi). Dans Zatoichi, vous incarnez un samouraï aveugle. Racontez-nous ce personnage.
Zatoichi est un personnage très célèbre au Japon. Cela représente une série de plus de 20 films et aussi d'une série dont la diffusion cessa en 1989. Ce personnage était très populaire à tel point que l'acteur et Zatoichi ne faisaient plus qu'un. L'idée m'a été donné par un proche qui était également très proche de l'acteur de Zatoichi. Mais je ne voulais pas reprendre le rôle de Zatoichi, car c'est trop sacré ! Alors j'ai créé mon personnage de Zatoichi de façon un peu personnelle : sa canne-épée est rouge au lieu de marron, et je suis blond.

Comment avez vous réussi à jouer les scènes de combats en étant toujours les yeux fermés ?
Eh bien c'était très dur, j'ai même fini par vraiment devenir Zatoichi ; une lame est passée à 2 millimètres de mon oeil ! J'ai fait en sorte que la caméra me filme uniquement de dos, mais quand on me filmait de côté, mon cameraman devait me dire si l'on voyait que j'ouvrais les yeux. Durant l'entraînement, je ne mettais devant mon miroir ; mais comme je fermais les yeux, je ne voyait rien ! Alors je me suis fait filmer pour me voir ensuite et me corriger.

Les questions du public :
Pourquoi Hisaishi n'a-t-il pas participé à
Zatoichi ? Retravaillerez-vous un jour ensemble ?
La musique de la scène de fin était déjà composée, et elle comporte principalement des percussions. Or, Hisaishi est un musicien très peu flexible. Il n'aurait pas pu s'adapter à cette musique de fin pour que les compositions du film soient homogènes. D'autre part, Joe Hisaishi étant de plus en plus connu, sa demande en cachet est encore plus exorbitante, ce qui l'a exclu de la fiche technique de Zatoichi.

Avez-vous été inspiré par Dancer in the Dark, car la bande-son ainsi que la chorégraphie s'approchent à s'y méprendre au film de Lars Von Trier qui utilise le son ambiant comme habillage sonore ?
J'avais commencé à regarder Dancer in the Dark mais je l'avait trouvé assez sombre, du coup, j'ai visionné le film en accéléré. (le public hurle de rire). À vrai dire, j'avais pensé le film en termes de rythmes de claquettes. J'ai donc employé le groupe The Stripes, dirigé par son maître de claquettes.

Au fil de vos films, votre caméra apparaît de plus en plus mobile. Avez-vous abandonné les plans fixes ?
Les combats de samouraïs nécessitaient une caméra mobile, c'est pourquoi je l'ai fait. Ce qui ne m'empêchera pas de revenir à des plans fixes si j'en ai envie. Mais il est clair que cela plait plus au public japonais : des critiques ont même été jusqu'à écrire que j'avais enfin appris à me servir d'une caméra !

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19h15 : Ca y est, c'est la fin de l'interview, Kitano se lève et se retrouve entouré par les gens de la sécurité de la FNAC. Lorsqu'il s'approche de mon côté pour partir je lui crie à nouveau ma phrase dans l'espoir d'avoir cet autographe au beau milieu de tous les applaudissements.
Cette fois-ci, il m'entend et se retourne vers moi, je lui montre ma pancarte et s'approche pour me faire mon autographe... mais là une grosse masse noire s'interpose entre nous deux : le chef de la sécurité qui repousse Kitano vers la sortie ! Ah ! J'y étais presque...

Bon je ne pouvais en rester là. Une fois sur ma moto je tourne pendant un quart d'heure autour de l'énorme bâtisse. Je vois une voiture ainsi qu'une grosse Mercedes avec Kitano à l'intérieur sortir. Donc je les suis tranquillement, n'essayant même pas de doubler dans les embouteillages comme j'aurais fait avec ma moto dans de telles circonstances...
Au bout de 10 minutes les deux voitures ralentissent devant. La Mercedes commence à tourner à un angle de rue apparemment en sens interdit, elle s'arrête et j'aperçois Kitano qui en sort. Je m'arrête en plein milieu de la rue, je lève la façade de mon casque et crie "un autographe s'il plait, je vous en prie" en japonais.
Kitano arrive vers moi, c'est la grosse panique, on va essayer de ne pas trop l'embêter et de parler dans un japonais compréhensible malgré le stress.

Je cherche tout excité mon affiche (j'en fait même tomber mon casque), je lui donne en lui disant que je m'excuse de le déranger. Le sourire aux lèvres il me prend l'affiche et me la dédicace sur un capot de voiture stationnée à côté; il me la dédicace à mon nom. Pendant ce temps étaient sortis de la deuxième voiture des gars de son équipe qui trouvaient ça trop marrant, ainsi que les chauffeurs (français).
Une fois que Kitano a fait ma dédicace je lui demande si on peut prendre une photo ensemble, ce qu'il fait avec plaisir et ça se voit sur la photo : il semblait heureux et a la fois gêné qu'une personne, un Français, en avait fait autant pour ça, pour lui.
Il discute avec ses compatriotes et il me demande de poser avec lui avec l'affiche. Tout stressé, je leur demande "avec l'affiche dédicacée ?". Et ils me disent non, avec celle où il y a marqué en japonais "un autographe s'il vous plait, je vous en prie", ça les faisait vraiment marrer. Je sentais un décalage avec le sérieux des Japonais, on se serait dit dans une parodie, ou une scène un peu burlesque.
Un des chauffeurs me demande si j'étais vraiment français puisque je parlais en japonais, et je lui ai répondu en japonais que oui j'étais français, tellement j'étais excité par l'événement.

J'ai dit à Kitano que j'étais son plus grand fan en France, et je lui remet la fameuse lettre que j'avais écrite en japonais à son attention.
Il avait l'air assez gêné, enfin très humble. En partant d'un pas hésitant, il me regarde d'un drôle d'air, il était peut-être aussi impressionné que moi, et je lui dis qu'il était le numéro un (on ne sais plus vraiment quoi dire tellement l'excitation est grande et le contrôle de mon japonais était très dur...).
Il se retourne pour rentrer dans son hôtel et je lui dis "byebye" suivi d'un "salut" qui le fit rigoler et qu'il me retourna.

Voilà j'étais comblé, même si la rencontre fut brève, j'ai pu le rencontrer et lui faire savoir ce que je pensais de lui, ce qui était mon but. J'ai discuté un peu avec les chauffeurs de ma passion et ils m'ont indiqué la direction pour repartir car en les suivant j'étais un peu paumé. Je suis donc reparti en essayant de retrouver ma route, mais j'ai du m'arrêter un petit peu pour bien réaliser ce que j'avais vécu et j'avais vraiment envie de crier mon bonheur !

Et je suis reparti tout excité sur ma moto, ça se ressentait sur ma conduite qui était très dynamique et nerveuse : manquerait plus que je me vautre à ce moment-là !

Takeshi Kitano et Gyaban
Takeshi Kitano et Gyaban

Gyaban.

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