8.5/10

Tokyo Sonata

Dans ce film qui fait écho aux douloureux retentissement de la crise et aux moeurs profondément ancrées dans son pays, Kiyoshi Kurosawa nous parle de l’aspiration ou du renoncement au bonheur.

Dans la famille Sasaki, je demande le père. Jusque là représentant administratif, il perd du jour au lendemain son travail, et ne se résout pas à l'annoncer à sa famille. Dans la famille Sasaki, je demande la mère. Une épouse et une mère patiente, attentionnée…et résignée, qui ne vit que pour et à travers son mari et ses enfants. Dans la famille Sasaki, je demande le fils aîné, Takashi. Un adolescent taciturne qui ne brille que par ses absences à la maison. Et pour finir, dans la famille Sasaki, je demande le fils cadet, Kenji. Petit garçon rêveur et lucide à la fois, il se découvre une passion et un talent pour le piano, qu'il est obligé de pratiquer clandestinement. Dans ce film qui fait écho au douloureux retentissement de la crise et aux moeurs profondément ancrées dans son pays, Kiyoshi Kurosawa nous parle de l'aspiration ou du renoncement au bonheur, et d'une communication familiale qui s'étiole… voire qui n'a jamais existé.

Dans ce portrait d'une famille japonaise ordinaire, le fil rouge qui relie ses membres, ainsi que les personnages extérieurs qui gravitent dans leur périphérie, se résume à un mot : la fuite. Qu'elle soit pernicieuse ou salvatrice, elle est palpable tout au long du film, et pose un voile de mélancolie sourde sur toutes ces figures qui essaient tant bien que mal de sauver la face. Jusqu'au dénouement où l'on peut, d'une certaine manière, enfin parler de confrontation à la réalité, voire d'acceptation. Pour chacun des personnages, la fuite prend une forme bien distincte, que l'on ne peut s'empêcher de reconnaître nous-même dans l'un ou l'autre de nos fragments d'existence. Pour le père, elle revêt la parure du mensonge, celui qui relie à lui et selon lui le seul petit bout de dignité qui lui reste.  La fuite de la mère se traduit par une technique de l'autruche parfaitement huilée, un renoncement à elle-même qui lui fait croire qu'elle est heureuse dans cette famille en apparence parfaite. Takashi, quant à lui, fuit à travers ses absences constantes, qu'elles soient physiques ou mentales, et par son désengagement de la famille suivi bientôt par son engagement dans l'Armée (Américaine qui plus est). Pour Kenji, la fuite ressemble à une bouée de secours, puisqu'il décide de prendre des leçons de piano sans l'accord de son père, et se découvre un don inespéré pour cette pratique.

Leçon de piano
Leçon de piano
Et puis autour de ce noyau apparemment dur, mais en profondeur tellement friable, les personnages secondaires sont eux aussi en position de fuite permanente, qu'il s'agisse du meilleur ami de Monsieur Sasaki, lui aussi embourbé dans son mensonge jusqu'à en devenir grotesque et désespéré ; ou bien ce cambrioleur en quête d'aventures hésitantes et dont l'audace est encore trop fragile pour le mener plus loin ; ou encore la professeur de piano de Kenji, qui dans sa détresse personnelle, repose d'une certaine façon son dévolu sur le talent de son jeune élève.

Dans une apparente sérénité, tout ce petit monde évolue parfois sans se parler, sans se regarder ; les silhouettes se croisent, tels des fantômes inconnus qui ont juste besoin d'une présence muette à leur côté pour se sentir moins seuls. Là où l'on s'attend à une crise permanente, dans l'impasse où ils se bousculent tous les uns les autres, nous sommes témoins d'une galerie de non-dits, de tragédies du quotidien totalement sourdes et étouffées. La caméra s'attarde souvent sur les silences, sur les regards, qu'ils soient fixes, soutenus, ou bien au contraire baissés et résignés. Pourtant, la violence et la douleur sont latentes, voire aiguës, et restent sous pression pendant la majeure partie des deux heures de métrage. Jusqu'à une explosion, à un seul moment du film, non sans dégâts et conséquences. Mais malgré la gravité des situations, le réalisateur n'oublie pas cependant d'infuser ici ou là quelques petits accents d'humour qui allègent un peu la tension qui règne. Il convient par ailleurs de saluer le jeu tout en retenue de l'ensemble des acteurs, et tout particulièrement la douceur et le regard si expressifs et discrets de Kyôko Koizumi (Madame Sasaki) et Inowaki Kai (Kenji).

L'affiche originale, beaucoup plus éloquente
L'affiche originale,
beaucoup plus éloquente
A travers des cadrages toujours proches d'un certain classicisme, dans le souci ostensible de rester « droits », à l'image des personnages, les yeux du spectateur se heurtent volontairement aux murs, qu'il s'agisse de ceux de la maison ou de ceux des regards. La photographie, aux teintes monotones de la grisaille urbaine et des boiseries de la demeure familiale, fait la part belle à cette imagerie épurée si chère aux architectures japonaises. En apparence, rien ne dépasse, une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Parfois, Kiyoshi Kurosawa décentre son regard pour mettre en valeur le côté ridicule, voire pathétique de certaines situations, il ose quelques hors-champs pour appuyer la suggestion et les non-dits qui planent sur cette famille. Il offre même quelquefois une mise en abyme, captant sa famille fétiche dans le cadre d'une étagère, entre bols et assiettes, comme une scène de genre en apparence modélisante, mais dans un silence si pesant qu'il en fissure la toile.

A la lecture du titre du film, on s'attendrait presque à une musique omniprésente, voire envahissante. Paradoxalement, l'ensemble du métrage se déroule comme nous l'avons dit plus haut dans un silence quasi total, sans artifice musical, y compris lors des scènes de leçons de piano, qui sont souvent dans l'évocation. Ce calme ainsi que ces dialogues laconiques, réduisant au strict minimum les échanges entre personnages, charge l'atmosphère d'une tension douloureusement pesante. Jusqu'à ce que retentissent, dans la scène finale, les douces envolées du Clair de Lune de Debussy, qui donnent en l'espace de quelques minutes le fragment d'espoir qui avait été éclipsé par le reste du film et par la dépression qui l'habitait. Ce pur moment de grâce fait résonner en nous la pensée qui a, tantôt, traversé l'esprit des personnages :

« Peut-on repartir de zéro ? »

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