8/10

splendeur des Amberson (La)

Tourné un an après Citizen Kane, le deuxième film d'Orson Welles, La Splendeur des Amberson, se veut l'adaptation d'un roman de Booth Tarkington publié en 1918 et qui valut à son auteur le prix Pulitzer au cours de l'année suivante. Il est impossible d'évoquer ce long métrage sans faire état des conditions dans lesquelles il fut mis au point. Il évoque les hauts et les bas d'une riche famille tentant d'adopter un nouveau mode de vie face aux mutations économiques et sociales que connaît l'Amérique à l'aube du vingtième siècle. Welles tient à cette histoire, certains aspects lui évoquant à coup sûr sa propre enfance et sa propre famille. Il en a d'ailleurs fait une version radiophonique d'environ une heure, diffusée en 1939 dans le cadre de son émission First Person Singular. En 1940, date à laquelle il tourne Citizen Kane, il est à la fois scénariste, producteur, réalisateur et interprète pour le compte de la RKO. Mais l'invraisemblable destin de Charles Foster Kane ne convainc pas les foules et son employeur doit reconsidérer son contrat. Pour cette raison, il ne bénéficie pas des mêmes libertés pour le montage de son deuxième film, la Splendeur des Amberson. Ainsi, lorsqu'il découvre le film dans sa version "wellesienne", le président de la RKO le juge anti-commercial et ordonne à Jack Moss, l'assistant monteur, de revoir le montage. Ce dernier ampute alors le film de plus d'une demi-heure, transformant ainsi son dénouement sans même avoir tenu compte des remarques d'Orson Welles. Ce qui fait dire à certains que la Splendeur des Amberson est le premier film maudit d'Orson Welles ; le premier d'une longue lignée, puisque c'est à partir de ce moment précis que le réalisateur devient la terreur des studios hollywoodiens...

Eugène Morgan est amoureux de la jeune Isabel, la future héritière du trésor des Amberson. Cette dernière n'est pas insensible au charme du jeune homme. Elle lui préfère néanmoins Wilbur Minafer, dont elle accepte la demande en mariage. De cette union naît un fils, George, qui très vite sème la terreur dans tout le voisinage des Amberson. Une vingtaine d'années s'écoulent alors. De son côté, Eugène Morgan s'est également marié. Il est devenu le père d'une petite Lucy avant que sa femme ne décède. Après vingt ans d'absence, il revient dans sa ville natale à l'occasion d'un bal donné par le clan des Amberson. Sa fille, qui l'accompagne, est devenue une ravissante jeune femme. Eugène retrouve son amour de jeunesse, Isabel, dont il est toujours aussi épris. Il s'entretient avec elle, pendant que Lucy échange quelques mots avec George. Wilbur disparaîtra peu de temps après, ce qui incitera Eugène à se rapprocher davantage d'Isabel. Seulement George, le plus jeune des Amberson, va immédiatement s'interposer.

Nombreuses sont les passerelles que l'on pourrait établir entre ce film et son glorieux prédécesseur, tant sur le plan technique que scénaristique. On retrouve à la fois les plans séquences et les jeux d'ombres et de lumières, qui constituent désormais la marque de fabrique du cinéaste Orson Welles. Il est à noter que les mouvements de caméra sont peut-être encore plus étonnants cette fois-ci. Il faut dire que la superbe demeure des Amberson, qui se vide peu à peu au fil du récit, est un formidable terrain de jeu pour le réalisateur. A l'instar de ses riches occupants, il s'y sent comme chez lui. Sur le plateau de tournage, il ne craint pas de devoir diriger plus d'une dizaine de figurants à l'image et de devoir les faire évoluer autour des personnages centraux. Il les place où bon lui semble par rapport à eux. Cela ne lui fait ni chaud ni froid, étant donné son goût et sa maîtrise du grand angle. Charles Foster Kane et George Minafer, l'enfant terrible des Amberson, partagent un même pouvoir et une même opinion d'eux-mêmes. Les deux films leur sont en grande partie consacrés. Globalement, ils s'étendent sur deux générations et se révèlent tous deux les chroniques de morts annoncées. Mais les comparaisons s'arrêtent là, puisque leurs histoires diffèrent sur un passage clé de leur enfance : Isabel Amberson élève son enfant et lui voue un amour sans partage, tandis que Charles est confié à d'autres personnes dès son plus jeune âge. Se repliant sur elle-même, la famille Amberson tentera alors de surmonter sa chute irrémédiable à l'abri du monde extérieur (les murs de la prestigieuse demeure définissant donc les limites de ce huit clos), tandis que Charles Foster Kane deviendra au contraire un homme du monde, qui se préoccupera bien peu de ses ménages.

Le scénario du film est brillant. L'oeuvre originale méritait à coup sûr une adaptation cinématographique. Les acteurs sont irréprochables. Leurs personnages présentent des caractères dissemblables, qui ont été soigneusement fouillés. Leurs défauts les rendent profondément humains, ce qui désacralise considérablement cette histoire de bourgeoisie décadente. Tim Holt transforme George Minafer en un parfait héros de tragédie grecque. Il incarne le personnage le plus actif et le plus influent de cette aventure, bien qu'il soit l'un des moins éveillés. Agnes Moorehead incarne quant à elle l'odieuse tante Fanny : revancharde et farouche manipulatrice, elle n'en demeure pas moins très affectée par le drame qui se joue. Anne Baxter incarne la jeune et séduisante Lucy, qui aime à conserver ses sentiments secrets. Enfin, l'interprétation de Joseph Cotten en Eugène Morgan n'est pas sans évoquer la présence d'Orson Welles en tant qu'interprète, lui qui se cantonne cette fois-ci au simple rôle de narrateur. Sa vision personnelle de la Splendeur des Amberson est d'une noirceur absolue et son timbre de voix contribue activement à son assombrissement.

Je passe sur l'heureux dénouement qui, vous l'aurez compris, cumule les maladresses. N'étant pas d'origine, il ne s'accorde en aucun cas à l'humeur générale de ce film. Je retiens en revanche les nombreux clins d'oeil adressés au cinéma muet (à travers la fermeture de plan de la séquence du traîneau par exemple), ainsi qu'au théâtre classique. Je retiens cet humour qui s'en dégage, en particulier lors des premières séquences : les espiègleries de George enfant, l'insistance d'Eugène Morgan face au majordome de la famille Amberson, les ragots qui circulent autour d'Isabel et de Wilbur. Je retiens également la qualité de ses dialogues : lorsque George revendique auprès de Lucy son intention de ne pratiquer aucun métier et de vivre exclusivement de son nom ; lorsque sa tante Fanny lui avoue que sa mère a toujours eu un penchant pour Eugène, le père de Lucy ; lorsque l'oncle de George se confie une dernière fois à son neveu, avant de quitter la demeure familiale. Enfin, je retiens l'élégance de sa mise en scène, que je juge aussi favorablement que celle de Citizen Kane, jugé selon certains comme étant "le meilleur film de tous les temps". Splendide.

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2 commentaires

  • sophi&

    16/11/2005 à 20h25

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    Tout à fait d'accord avec toi, néanmoins j'ai une nette préférence pour la soif du mal, et pas uniquement pour son célèbre plan séquence, mais pour la remarquable interprétation d'Orson Welles. Il est fascinant dans le troisième homme de Carol Reed, certainement la plus belle "apparition"d' acteur dans un film.

  • Filipe

    16/11/2005 à 21h15

    Répondre

    Malheureusement, je n'ai pas encore eu l'occasion de voir La Soif du Mal, mais il parait qu'il est excellent. Et je suis tout à fait d'accord avec toi à propos du Troisième Homme. Son apparition à l'image est l'un des plus beaux moments de cinéma.

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