7/10

Snowpiercer, un train pas comme les autres

2013 aura été riche en film de science fiction, mais entre Star Trek, After earth, Pacific rim, Riddick ou Elysium, on nous propose essentiellement du blockbuster quelque peu décérébré où la SF semble plus un décorum, un prétexte au fantasme visuel, plutôt qu'une réflexion sociologique, morale ou autre. Il ne restait pour clore l'année que la Stratégie Ender et Snowpiercer pour redresser la barre. Et c'est en ce dernier que je confiais le plus grand espoir, car aux commandes on y trouve Bong Joon-Ho !


DR.

Tout cinéphile asiativore, ou même cinéphile tout court a forcément déjà vu un film de Bong Joon-Ho. Non pas qu'il en ait fait énormément, mais plutôt que chacun de ses films depuis Memories of murder compte dans le paysage cinématographique mondial. C'est donc peu dire que son premier film d'envergure internationale, dans un genre prisé qui plus est, était attendu avec impatience. Adaptant un classique de la BD franco-belge de science fiction, on attendait de la part du réalisateur coréen un film dense, sachant mêler spectacle, chroniques sociales, ambiance et émotion pure. Un blockbuster d'auteur en somme. Mais le résultat ne convainc que partiellement.

La grande réussite du film, c'est de parvenir à conserver son caractère cosmopolite, et ce dans tous les domaines, que ce soit dans la production (internationale), dans son scénario (les peuples sont mêlés) mais aussi dans sa réalisation et son montage. C'est d'ailleurs assez étonnant de constater à quel point l'ensemble peut être cohérent, alors que le ton change régulièrement, et que sont combinés de nombreux éléments en apparence contradictoires (le film exprime le pêchu comme du contemplatif, le drame comme de la comédie, use de procédés de blockbuster -les "Brôôôô" de la musique, les ralentis- autant que de recettes de films intimistes -plan fixe sur une émotion, non-dits-, utilisant à tour de rôle toutes les techniques de montage, allant jusqu'au symbolique...). Cet aspect foutraque n'est pas sans rappeler Terry Gilliam ou le duo Marc Caro-Jean Pierre Jeunet, auxquels certains plans font d'ailleurs référence.

Si Bong Joon-Ho n'est pas un virtuose technique de la trempe de son compatriote Park Chan Wook (Old Boy), il n'en reste pas moins un savant conteur, maniant les artifices narratifs du cinéma comme personne.


Une baston tout au ralenti, au final ça manque un peu de punch.

On prend donc un certain plaisir à subir le film. Je dis subir, car devant un tel chambard il devient difficile de croire, et donc de s'immerger pleinement dans ce que l'on voit. Surtout quand la caricature (volontaire) l'emporte, comme dans cette scène - discutable - de la salle de classe. Il est risqué d'intégrer de tels éléments grands guignols dans un film dramatique à la portée thématique universelle, mais il faut bien l'avouer, le réalisateur est culotté et au final s'en sort plutôt pas mal, car il ne perd jamais de vue deux choses essentielles : le plaisir cinématographique pur et l'intensité de chaque scène.

Ajoutons que les acteurs sont particulièrement convaincants, tous ont une présence frappante à l'écran, accentuant le plaisir à chaque scène. Néanmoins, les personnages, eux, sont nettement moins soignés. Leur consistance doit beaucoup aux comédiens -évidemment- mais aussi à la façon dont Bong Joon-Ho a eu la présence d'esprit de les filmer : en leur donnant tous un certain poids. Le problème est que le décalage entre l'importance qu'il leur donne et celui que le spectateur leur donne est assez grand. A tel point, que quand l'un d'entre eux disparaît, on ne ressent rien. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé de leur donner à tous une personnalité, des traits de caractère bien typés, et pour la plupart un background qui crédibilise la motivation à réaliser leur révolution ferroviaire. Au final, c'est un peu trop écrit, ou pas assez. L'équilibre est difficile à trouver entre profondeur et grand spectacle, et ce film le prouve encore une fois.


Tilda Swinton, parfaite en méchante caricaturale.

Si on pourra également lui reprocher une fin un peu trop longue et qui tranche nettement avec la montée en puissance événementielle, c'est aussi en ces 20 dernières minutes que le film est le plus culotté et original. Prenant à contre-pied toutes les règles hollywoodiennes, Bong Joon-Ho nous propose une confrontation finale entre le grand gentil et le grand méchant où toutes les pistes se brouillent. Pas si gentil ? Pas si méchant ? Scène la plus posée de tout le film alors que la tension devrait être à son comble, révélations qui n´en sont pas vraiment, raisonnements abscons... Le réalisateur coréen triture les codes du film d'action, pour les prendre à contre-pied. Pour tout dire, cela peine à convaincre, mais l'intention est louable et le résultat intéressant sur certains points.

Plus gênant par contre, l'univers du film reste abstrait tout du long. On a beau aller de découvertes en découvertes, avançant au fur et à mesure dans les wagons symbolisant les strates de la société, on a l'impression que plus on découvre de choses moins on comprend comment tout cela s'imbrique. Quelle est la logique interne de cette société ? Il semble évident qu'il faut prendre tout cela comme une fable et ne pas chercher à saisir le système. Néanmoins, le sentiment de plus en plus présent de ne jamais réussir à appréhender l'univers dans lequel le film cherche à nous plonger est réellement gênant. D'autant plus que l'aspect fable, la symbolique, le côté épopée mystique ne semble avoir aucun autre but que de promouvoir un message éculé et proprement simpliste du genre : "les humains sont de gros vilains et ils causeront leur propre perte, et blablabla et blablabla". Message que l'on peut d'ailleurs déjà aisément décrypter dès les premières secondes du film, lors de l'explication du contexte historique. Tout cela semble bien rudimentaire et on peine réellement à en saisir l'intérêt, à défaut d'y trouver un sens profond.


John Hurt cachetonne, comme dans toutes ses appartions depuis quelques années..

Au final, on se retrouve un peu le cul entre deux chaises, à l'image du film, pris entre le pur plaisir que peuvent procurer certaines scènes, et le peu de consistance des thématiques abordées, pourtant particulièrement fortes et universelles. On a là une véritable Odyssée qui n'atteint jamais l'ampleur qu'une telle histoire devrait avoir. Aussi, on appréciera, ou pas, l´étrange sentiment d'inconfort, de malaise, mais en même temps de douces surprises perpétuelles et de fraîcheur que procure ce melting pot ahurissant qui nous ballotte constamment entre zones de confort et d'inconfort.

Un film atypique, loin d'être exempt de défauts, mais intéressant sur bien des points. Il ne conviendra clairement pas à tout le monde. Et c'est tant mieux.

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4 commentaires

  • Islara

    06/11/2013 à 18h38

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    Peut-être bien que c'est la Stratégie Ender qui redressera la barre. J'attends bcp de ce film tant j'ai été stupéfiée par le livre, mais en même temps, c'est peut-être bien ça qui perdra le film : passer à côté de la SF psychologique très particulière que constitue ce livre.http://livres.krinein.com/strategie-ender-19584.html

  • Loïc Massaïa

    06/11/2013 à 23h05

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    Pour le moment Ender's game n'a pas de très bonne critique...

  • nazonfly

    11/11/2013 à 20h38

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    Perso j'ai passé un très bon moment avec Snowpiercer. Notamment pour ce que tu évoques, cet assemblage de scènes hétéroclites entre des moments de baston "classique", des bastons complètement esthétisées, de purs instants de beauté (quand on aperçoit le dehors), des passages drôles, effrayants, déstabilisants. Et en plus le réalisateur ne cède pas au larmoyant et là c'est un bon point que je lui donnerais, pas un mauvais. Le cinéma cherche trop souvent à monter en épingle le moindre coup dur.Ensuite j'ai trouvé les acteurs particulièrement bien sentis, Chris Evans a quand même de la classe comme ça (en tout cas jusqu'à ce qu'il enlève son bonnet, c'est fou comme un bonnet ça peut changer les choses). Et j'ai été très surpris de retrouver un mec qui j'avais vu il y a une dizaine d'année dans un film islandais (dans Snowpiercer c'est le mec avec son chariot d'œufs). Mention spéciale aussi pour Tilda Swinton dont le personnage est vraiment barré.Après j'aurais volontiers coupé la dernière scène et j'aurais laissé le suspense pour la suite.

  • Loïc Massaïa

    12/11/2013 à 23h29

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    toutafait. Même s'il y a des concessions de faites au cinéma à l'américaine, on sent bien que ce n'est pas un film typiquement hollywoodien. Bong Joon-Ho à assez bien su ménager la chèvre et le choux.

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