Sherlock Holmes : une filmographie de 110 ans

Difficile de tenir les comptes au-delà d'un certain nombre d'adaptations, mais il semble bien que Sherlock Holmes ait été porté à l'écran plus souvent que Frankenstein, Dracula, Napoléon, Zorro, Jésus-Christ ou Robin des Bois.

Créé en 1887 par Arthur Conan Doyle, le célèbre détective privé au prénom impensable (même au XIXème siècle, même en Angleterre, personne ne s'appelle Sherlock) déchaîne très vite les imaginations. Emprunté, pastiché, porté au théâtre, il passe naturellement la frontière de l'écran assez peu de temps après l'invention du cinématographe, et continue sa conquête du monde à travers la Illustration de Sidney Paget
Illustration de Sidney Paget
radio, la télévision, la bande dessinée, les jeux vidéo... Au fil de ces aventures plus ou moins conformes à l'esprit d'origine, et toujours en compagnie de son fidèle ami le docteur Watson, il rencontre Jack l'éventreur, le monstre du Loch Ness, Dracula, Arsène Lupin, Lucky Luke ou Sigmund Freud... Les écrits de Conan Doyle eux-mêmes sont presque tous adaptés plusieurs fois : Le chien des Baskerville a connu pas moins de 19 versions à ce jour (en comparaison, Le Signe des Quatre n'a été porté à l'écran que 9 fois, un véritable bide). Répertorier les nombreux interprètes de Sherlock Holmes, au cinéma et à la télévision, de 1900 à 2010, nécessite probablement de les classer par catégories...


Les premiers - Les meilleurs - Les stars - Les anonymes
Les exotiques - Les incongrus - Les animés - Les "pas vraiment Sherlock Holmes"


Les premiers

Conan Doyle, mort en 1930 et ayant écrit les aventures de son héros jusqu'en 1917, a eu l'occasion de voir son personnage non seulement sur scène, mais également à l'écran une bonne soixantaine de fois ! On s'épargnera la douleur de lister toutes les versions et parodies ayant vu le jour dans les premières années, pour ne retenir que les principales ou celles qui présentent un intérêt quelconque.

La toute première adaptation, appelée Sherlock Holmes baffled, date de 1900. Le film fait 30 secondes, a été conçu comme un simple tour de passe-passe à la Méliès, et on ignore jusqu'au nom de l'acteur qui y apparaît ! Le premier Holmes "répertorié" est donc Maurice Costello dans Adventures of Sherlock Holmes William Gillette
William Gillette
(1905). Un Américain. Par la suite, le personnage sera incarné par un Danois, des Allemands, un Canadien, un Français, d'autres Américains... Il ne sera joué régulièrement par des Anglais qu'à partir de la fin des années 20.

En 1914, Une étude en rouge fait l'objet de deux adaptations différentes. L'une avec un certain James Bargington, et l'autre, plus notable historiquement,  avec Francis Ford (aucun rapport avec Coppola) en Sherlock et John Ford (le futur célèbre réalisateur de westerns comme La poursuite infernale, La prisonnière du désert, etc., et accessoirement petit frère du Francis Ford précédemment cité) en Watson. En 1916, l'acteur William Gillette recrée à l'écran le rôle qu'il a joué sur scène, dans la pièce Sherlock Holmes qu'il a lui-même écrite avec la bénédiction de Conan Doyle.

Les meilleurs

S'il est bien entendu que chacun reste libre de déterminer son "Holmes préféré", certains acteurs ont imprimé dans l'inconscient collectif leur visage et leur jeu, au point de rester étroitement associés au personnage.

Dans les années 40, le détective a le visage de Basil Rathbone dans quatorze films, depuis Le chien des Baskerville (The Hound of the Baskervilles, 1939) Basil Rathbone
Basil Rathbone
jusqu'à La clé (Dressed to Kill, 1946), en passant par La femme en vert et Le train de la terreur ; il est alors accompagné d'un Watson incarné par Nigel Bruce, qui cristallise la vision pas forcément fidèle d'un personnage obtus et replet, manifestement plus vieux que Holmes. Propagande oblige, les deux héros sont déracinés de leur XIXème siècle dans la plupart de ces opus, et montrés comme des agents de l'alliance au cours de la Seconde Guerre Mondiale, tandis que le professeur Moriarty travaille pour les nazis comme un gros enfoiré. Malgré cette sérieuse entourloupe temporelle, Rathbone impose son physique tranchant et sa mine cynique comme la première interprétation mémorable du rôle. Plus habitués aux emplois de bad guys (face à Errol Flynn dans Captain Blood et Robin des Bois, à Tyrone Power dans Zorro), vu également en vedette du Fils de Frankenstein en 1939, l'acteur né en Afrique du Sud a grandi en Angleterre, où il reçut une éducation théâtrale shakespearienne. Après avoir exprimé plusieurs fois son regret d'avoir été enfermé dans le rôle de Sherlock Holmes, il le jouera cependant une dernière fois en 1953, dans une courte histoire télévisée.

Si le souvenir de Basil Rathbone reste vivace au cours des années 50, le public accueille également l'image de Ronald Howard (fils de l'acteur Leslie Howard, mais aucun lien avec le Ron Howard que l'on connaît aujourd'hui), interprète du détective dans une série télé de 39 épisodes en 1954-55. Le ton est légèrement humoristique et décalé, l'acteur et sa mâchoire carrée ne correspondent pas exactement à la description physique du héros, mais Howard reste le Holmes de sa décennie, et la série possède un ton britannique appréciable (bien que la production soit américaine et les décors parisiens !).

Peter Cushing, choisi par Hammer Films pour être le détective dans Le chien des Baskerville en 1959, est en pleine période de grâce : après Frankenstein s'est échappé et Le cauchemar de Dracula, il retrouve le réalisateur Terence Fisher et Peter Cushing
Peter Cushing
son partenaire Christopher Lee (qui joue ici Sir Henry Baskerville) pour une adaptation chatoyante, pleine de panache et de style. Son Holmes au regard perçant et à l'agitation monomaniaque est à la fois dans la lignée de ses rôles précédents et d'une fidélité imparable aux écrits de Conan Doyle. Pour la petite histoire, il s'agit du premier film de Sherlock Holmes en couleurs. De 1964 à 1965, Douglas Wilmer joue le rôle dans la série Sherlock Holmes produite par la BBC, et aurait pu disputer à Cushing la place de "Holmes des années 60", si ce dernier ne l'avait remplacé pour la deuxième saison, réalisée en 1968. Wilmer et Cushing se partagent le même Watson, joué par Nigel Stock. En 1984, soit vingt-cinq ans après Le chien des Baskerville, Cushing incarne une dernière fois le personnage dans le téléfilm Les masques de la mort (1984), montrant un Holmes vieilli aux prises avec les prémisses de la Première Guerre Mondiale. Ce sera l'avant-dernier film de l'acteur, et le dernier dont il tient le rôle principal. Pour l'anecdote, il a également joué le rôle de Sir Arthur Conan Doyle dans le téléfilm The Great Houdini en 1976.

1984 est une année charnière : elle marque la dernière apparition de Peter Cushing dans le rôle, et l'arrivée de celui que la plupart des amateurs considèrent comme "LE" Sherlock Holmes définitif : Jeremy Brett. Sélectionné par la société de production Granada, il tiendra le rôle jusqu'en 1994, avant de succomber par la faute d'une maladie qui ne lui aura pas laissé le temps de recréer toutes les histoires écrites par Conan Doyle. Heureusement, le spectateur conserve la vision Jeremy Brett
Jeremy Brett
(et désormais les DVD) de cinq téléfilms et quatre mini-séries (Les aventures, Le retour, Les archives et Les mémoires de Sherlock Holmes) qui retracent la majeure partie du canon et laissent libre cours à l'interprétation de Brett, brillant, lunatique et arrogant, alternativement enthousiaste et plein de morgue, moqueur et féroce mais avide de justice. La peinture de ses relations avec Watson (successivement David Burke et Edward Hardwicke) est également très juste, insistant sur leur amitié davantage que sur un rapport dominant / boulet, et les scènes truculentes qui l'opposent à sa logeuse Mrs. Hudson (Rosalie Williams, ancienne prof de théâtre de Brett) laissent occasionnellement deviner une réelle complicité.

Les stars

Parmi la flopée d'acteurs ayant enfilé la défroque de Sherlock Holmes (rappelons au passage que le macfarlane, ce manteau de voyage, et le deerstalker, la casquette à double visière, appartiennent à l'imagerie mais pas spécialement aux textes d'origine), une bonne part doit le rôle essentiellement à une notoriété préalable qui garantit le succès avec plus de sûreté que la fidélité à Conan Doyle. Pas forcément mauvais, ces Holmes écrasent le plus souvent le personnage de leur propre personnalité...

Dès 1922, le syndrome frappe : John Barrymore joue le rôle dans le sobrement nommé Sherlock Holmes, qui ne reste pas dans les mémoires. A son crédit, l'acteur possède le physique d'aigle ad hoc.

En 1962, Christopher Lee a la cote grâce à son rôle de Dracula. Il est donc choisi pour le rôle-titre de Sherlock Holmes et le collier de la mort (1962), une Christopher Lee (et Patrick Macnee)
Christopher Lee (et Patrick Macnee)
coproduction franco-italo-germanique coréalisée par l'Anglais Terence Fisher, avec Thorley Walters en docteur Watson (l'acteur reprendra ce rôle trois fois par la suite, dans différentes versions sans rapport entre elles). Près de trente ans plus tard, Lee interprètera un Holmes vieillissant dans deux téléfilms (Sherlock Holmes and the Leading Lady en 1991, Incident at Victoria Falls en 1992), avec Patrick Macnee (l'éternel John Steed de Chapeau melon et bottes de cuir) en John Watson. Aucune des trois aventures holmésiennes jouées par Lee n'est adaptée de Conan Doyle, mais la première met en scène Moriarty, et la deuxième Irene Adler et Mycroft Holmes, le grand frère de Sherlock. Il est d'ailleurs amusant de constater que la plupart des aventures non-canoniques se croient obligées d'utiliser ou de citer un de ces personnages semi-récurrents, qui n'apparaissent que dans une ou deux des soixante histoires de base.

En 1972, Stewart Granger joue un Sherlock Holmes vite oublié dans une énième version (télévisée) du Chien des Baskerville ; on note, pour rire, la présence de William Shatner au casting. En 1976, c'est le James Bond Roger Moore qui se voit confier le rôle dans le téléfilm Sherlock Holmes à New York, avec là encore Patrick Macnee en Watson, John Huston en professeur Moriarty et Charlotte Roger Moore (et Patrick Macnee !)
Roger Moore (et Patrick Macnee !)
Rampling en Irene Adler. Moore fait plus penser à Simon Templar qu'à Sherlock Holmes, mais l'ensemble se laisse voir, et il est regrettable qu'aucune édition DVD ne soit disponible. Quant à Christopher Plummer, acteur anglais distingué et papa d'Amanda Plummer, il joue le détective dans le téléfilm de 25 mn Silver Blaze (1977, avec Thorley Walters en Watson), puis dans le film Meurtre par décret (Murder by Decree, 1979, avec James Mason en Watson), et reste finalement un des rares Holmes cinématographiques des années 70.

En 1991, c'est un Charlton Heston américain de 67 ans qui joue le résident de Baker Street, une dizaine d'années après avoir tenu le rôle sur scène (face à Jeremy Brett en Watson !). Le film s'appelle Sherlock Holmes et la croix du sang (The Crucifer of Blood), et la réalisation est assurée par Fraser Heston, fils de... vous savez qui ! C'est ensuite Patrick Macnee, après avoir joué les Watson pour Roger Moore et Christopher Lee, qui se voit enfin offrir le rôle de Holmes himself ; las, les deux productions dans lesquelles il se retrouve embarqué sont des nanars fauchés qui ne connaissent quasiment aucune distribution : The Hound of London (1993) et The Case of the Temporal Nexus (1996) sont des curiosités parfaitement introuvables (un carambar à celui qui déniche une copie de l'un ou l'autre). De toutes façons, à plus de 70 ans, John Steed n'était probablement plus Charlton Heston
Charlton Heston
assez alerte pour camper un Sherlock convaincant...

Dans les années 2000, il est de bon ton de choisir des acteurs britanniques en vogue pour porter le nom de Holmes dans de classiques productions télévisées : d'abord Richard Roxburgh en 2002 dans Le chien des Baskerville, puis Rupert Everett en 2004 dans La revanche de Sherlock Holmes (The Case of the Silk Stocking), et enfin Jonathan Pryce dans Baker Street Irregulars (2007), où la vedette est partiellement laissée aux gamins qui aident traditionnellement le héros dans ses enquêtes.

Ce mois-ci, c'est un Robert Downey Jr. auréolé de son succès dans Iron Man qui hérite du personnage, dans une version blockbuster réalisée par Guy Ritchie à grand renfort d'action, mais que l'on dit fidèle à l'esprit d'origine ; Holmes n'avait pas eu l'honneur d'un vrai film de cinéma depuis plus de vingt ans. Jude Law joue Watson, quinze ans après une apparition dans la série avec Jeremy Brett. Le succès est au rendez-vous outre-Atlantique, où un Sherlock Holmes 2 est déjà prévu pour 2011, avec (semblerait-il) Brad Pitt en professeur James Moriarty...

Les anonymes

Tout le monde n'a pas eu la chance d'être un Holmes légendaire, ni d'avoir connu la célébrité par ailleurs. Certains ont même péniblement trimé dans le rôle durant plusieurs années, plusieurs dizaines de films ou d'épisodes télévisés sans que le
public se souvienne aujourd'hui de leur prestation...

Le premier de ces parias s'appelle Eille Norwood ; en l'espace de trois ans (1921-1923), il tient le rôle 47 fois dans une série de courts films muets qui retracent plus des deux tiers du canon holmésien !

Clive Brook, qui devient le tout premier Sherlock parlant dans Le retour de Sherlock Holmes, tourne trois aventures de 1929 à 1932, sur un mode "film noir et courses poursuites" assez éloigné de son modèle littéraire. Sur la même période, Carlyle Blackwell dans Le chien des Baskerville (1929), Raymond Massey dans Le ruban tacheté (1931), Robert Rendel dans un nouveau Chien des Baskerville (1932) et Reginald Owen dans Une étude en rouge (1933) se succèdent sans vraiment laisser de trace. Même Arthur Wontner, qui incarne pourtant cinq fois le détective de 1931 à 1937, passe à la trappe de la postérité ; il partageait l'affiche avec un Watson dont l'interprète s'appelait... Ian Fleming !

En 1951, le premier Sherlock télévisé s'appelle Alan Wheatley. Pas de bol, il est éclipsé aux yeux de la postérité par le Ronald Howard qui le suivra quelques années plus tard. Idem pour Geoffrey Whitehead dans la courte série Sherlock Holmes and Doctor Watson (1981), qui ne fera pas le poids face au Jeremy Brett Tom Baker
Tom Baker
de 1984. Les trois années qui précédent l'arrivée de Brett voient d'ailleurs s'affronter plusieurs téléfilms consécutifs : d'abord Frank Langella dans Sherlock Holmes: The Strange Case of Alice Faulkner (1981), adapté de la pièce de William Gillette ; consacré en 2009 par un Oscar pour Frost/Nixon, Langella aura promené son air sévère durant des lustres, jouant notamment Zorro, Dracula, Perry White dans Superman returns et même Skeletor dans Les maîtres de l'univers ( !). Puis vient une version supplémentaire du Chien des Baskerville (1982), sous forme d'une mini-série en quatre parties avec Tom Baker. Et dès l'année suivante, Ian Richardson fait coup double avec Le Signe des Quatre et Le chien des Baskerville (encore ! mais on vient de se le bouffer en quatre épisodes l'an d'avant !).

Plus discret, Brian Bedford n'est Holmes que le temps d'un épisode (My Dear Watson) de la série Alfred Hitchcock présente, version 1989 (oui oui, après la mort d'Hitchcock - on est bien d'accord pour dire qu'il ne présentait plus grand-Matt Frewer
Matt Frewer
chose). En 1990, Edward Woodward joue le détective dans La main de l'assassin (ou La main du meurtrier), assisté de John Hillerman (le Higgins de Magnum) en Watson. Le mythe n'en finit pas de démontrer sa robustesse, puisque le Canada produit pas moins de quatre téléfilms avec Matt Frewer de 2000 à 2002, reprenant les enquêtes les plus connues : Le chien des Baskerville, Le signe des 4, Crime en Bohême (The Royal Scandal) et Le vampire de Whitechapel.

Profitant de la dynamique initiée par le film de Guy Ritchie, une nouvelle série anglaise s'annonce pour 2010, sous le simple titre de Sherlock ; Benedict Cumberbatch en sera l'interprète, accompagné de Martin Freeman en docteur Watson.

Les exotiques

La notoriété du limier est loin de s'arrêter au monde anglo-saxon, et mobilise les cinémas de tous les pays... Ainsi, il devient tchèque dès 1932 sous les traits d'un certain Martin Fric dans le film Lelícek ve sluzbách Sherlocka Holmese ; il le sera à nouveau en 1971, incarné par Radovan Lukavský dans Touha Sherlocka Holmese (oui oui, mouha Sherlock Holmes, ça te pose un problème ?).

Vasili Livanov
Vasili Livanov
L'Allemagne est particulièrement friande du personnage : les Teutons Bruno Güttner (Le chien des Baskerville, 1937), Wolf Ackva (un autre Chien des Baskerville, 1955), Erich Schellow (une série diffusée en 1967-68) et Rolf Becker (dans une production franco-germanique du Signe des Quatre en 1974) se succédèrent dans le rôle. Sherlock Holmes fut également finnois (pas chinois) dans une courte version télévisée finnoise de 1957 avec Jalmari Rinne ; italien dans une série italienne de 1968 avec Nando Gazzolo ; russe dans dix téléfilms de 1979 à 1986, interprétés par Algimantas Masiulis (le premier, L'escarboucle bleue) et surtout Vasili Livanov (les neuf suivants).

Plus récemment, Holmes fut joué par le Vénézuelien Juan Manuel Montesinos dans Sherlock Holmes à Caracas (1991), le Chinois (pas Finnois) Fan Ai Li dans Fu er mo si yu zhong guo nu xia (1994) et le Portugais Joaquim de Almeida dans ô Xango de Baker Street (2001). On note le manque de participation de la France, qui n'a pas tourné un seul film de Sherlock Holmes depuis l'ère du cinéma muet... Les Espagnols sont hors-course eux aussi.

Les incongrus

Marchant hors des clous du canon littéraire, certaines adaptations font profil bas, donnant presque l'illusion de sortir des textes de Sir Arthur Conan Doyle. D'autres, au contraire, assument pleinement leur approche iconoclaste. Parodies ? Pas John Neville
John Neville
toujours, loin s'en faut...

En 1965, la figure du plus célèbre serial-killer de l'histoire anglaise surgit dans Sherlock Holmes contre Jack l'éventreur (A Study in Terror) ; le détective est campé par l'impeccable John Neville, qui joua également le rôle sur scène, et le film possède une classe incontestable et un goût pour l'horreur distinguée, dans la lignée de productions Hammer. L'ambiance poisseuse des rues de Whitechapel conserve une distance un peu théâtrale, mais le film joue la carte du premier degré jusqu'à son final bien mené. L'inspecteur Lestrade est incarné par Frank Finlay, qui reprendra ce rôle dans Meurtre par décret... qui oppose également Holmes à Jack l'éventreur !

Plus étonnant encore, La vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes, 1970) est un film de Billy Wilder proposant un Holmes déprimé, maniéré, essayant d'être en phase avec sa propre légende mais ne rechignant pas à poser comme étant homosexuel. Interprété par Robert Stephens, il part enquêter sur le mystère du monstre du Loch Ness, accompagné de Watson et de son frère Mycroft (Christopher Lee, décidément très lié à la filmographie holmésienne).

Robert Stephens
Robert Stephens
S'il est une mission plus difficile que de traquer les pastiches muets (innombrables) et les dessins animés dérivés (Mickey en Sherlock Holmes, la Panthère Rose en Sherlock Holmes...), c'est d'aller débusquer les versions érotiques ou porno, qui ont certainement fleuri à partir des années 70. On peut néanmoins citer The American Adventures of Surelick Holms (1975), et le peu subtilement titré Des pipes pour Sherlock Holmes (1989), apparemment français (et dire qu'on se plaignait plus haut de l'absence hexagonale).

En 1975, Douglas Wilmer s'auto-parodie dans la comédie Le frère le plus futé de Sherlock Holmes, avec Gene Wilder dans le... rôle-titre, Sigerson Holmes. Décalé mais bien plus sérieux, Sherlock Holmes attaque l'Orient-Express (The Seven per-cent solution, 1976) réunit Nicol Williamson dans le rôle-titre (Holmes, pas l'Orient-Express), Robert Duvall en Watson, Laurence Olivier en professeur Moriarty et Alan Arkin en Sigmund Freud ; Charles Gray y joue Mycroft, un rôle qu'il reprendra dans la série télé avec Jeremy Brett, et Vanessa Redgrave complète un casting décidément prestigieux pour un film qui envoie le détective cocaïnomane suivre une brutale cure de désintox auprès de Freud. Un travail de psychanalyse plus tard, Holmes aura trouvé le temps de résoudre une sombre Nicol Williamson
Nicol Williamson
histoire de kidnapping.

En 1982, la mini-série britannique Young Sherlock met en scène Guy Henry en Holmes tout jeunot et pas encore accompagné de Watson. L'idée d'une version junior est reprise avec plus de succès dans Le Secret de la pyramide (Young Sherlock Holmes, 1985), une vision très libre de la mythologie puisqu'on y voit le héros (Nicholas Rowe) rencontrer Watson dès le lycée, pour enquêter sur une série de morts suspectes ; produit par Steven Spielberg, le film respecte l'imagerie holmésienne mais tire vers un spectacle à la Indiana Jones, introduisant au passage les tout premiers effets spéciaux en images de synthèse. En 2002, c'est à nouveau un Holmes plutôt jeune que joue James d'Arcy dans Sherlock : la marque du diable, où il affronte un Moriarty (Vincent d'Onofrio) très présent sur le marché de l'héroïne.

En 1983, la courte série The Baker Street Boys laisse la vedette aux gamins Nicholas Rowe
Nicholas Rowe
turbulents, permettant à un certain Roger Ostime de se la couler douce en Sherlock. Curieux cas de bégaiement des idées, en 1987 et 1993, deux téléfilms respectivement intitulés The return of Sherlock Holmes et Sherlock Holmes returns racontent la même histoire : le héros (Michael Pennington dans la première version, Anthony Higgins dans la deuxième) est décongelé à la fin du XXème siècle par la descendante du Dr Watson. Histoire de brouiller davantage les pistes, les deux furent diffusés en France sous le même titre : Le retour de Sherlock Holmes.

Encore un beau casting : dans Elémentaire mon cher... lock Holmes (Without a Clue, 1988), on trouve Ben Kingsley en Docteur John Watson brillant, et Michael Caine en acteur excentrique jouant le rôle de Sherlock Holmes inventé de toute Ben Kingsley et Michael Caine
Ben Kingsley et Michael Caine
pièce par Watson ; bien entendu, ils doivent faire illusion face à l'inspecteur Lestrade (Jeffrey Jones), et traquer l'inévitable Moriarty (Paul Freeman). Le titre français, en forme de jeu de mots, offre une bonne occasion de rappeler que la célèbre phrase « Elementary, my dear Watson » n'apparaît en l'état dans aucun des textes de Conan Doyle.

Actuellement en tournage, produit par la firme opportuniste et fauchée the Asylum, un audacieux direct-to-video met en scène le total inconnu Ben Syder dans une histoire qui oppose Holmes et Watson à des dinosaures ; sortie prévue pour 2010, sous le simple titre Sherlock Holmes (ben tiens).

Les animés

Les années 80 furent propices à l'adaptation de Sherlock Holmes en dessin animé. Dès 1983, Peter O'Toole prête sa voix à quatre mini-films directement adaptés des romans d'Arthur Conan Doyle : La vallée de la peur, Une étude en rouge, Le
signe des quatre
et Le chien des Baskerville. L'an d'après, la célèbre série Meitantei Holmes, dans laquelle le détective est un chien (titre anglais : Sherlock Hound) voit le jour au Japon ; reposant sur des scénarios enfantins assez primaires (« il habite Baker Street et poursuit Moriarty le méchant »), elle garde un attrait particulier pour les fans de Hayao Miyazaki, qui en a réalisé plusieurs épisodes.

En 1986, la version Disneyenne du mythe sort sur les écrans. Baptisé Basil détective privé (The Great Mouse Detective), le dessin animé suit les aventures d'une souris vivant sous le bâtiment du 221b Baker Street (l'ombre de Sherlock Holmes est présente au début du film, doublée par la voix de Basil Rathbone extraite d'un de ses films) ; assisté du Dr Dawson, il doit déjouer les plans du maléfique Ratigan (doublé par le mythique Vincent Price).

En 1999, la série américaine Sherlock Holmes au 22ème siècle joue la carte de la science-fiction : en 2103, un descendant de l'inspecteur Lestrade ressuscite Holmes et lui adjoint un robot chargé des connaissances du Dr. Watson... 26 épisodes sont produits, dont certains sont des adaptations des histoires de Conan Doyle. Les complétistes noteront que Sherlock avait déjà atteint le 23ème siècle dans un double épisode du dessin animé Bravestarr (1988). En 2001, c'est la France qui propose une version animée du héros, dans le cadre des Nouvelles aventures de Lucky Luke : l'épisode Les Dalton contre Sherlock Holmes l'oppose aux célèbres bandits les plus stupides de l'Ouest. Plus récemment, Batman le rencontre lors d'un épisode de la série The Brave and the Bold (2008), et les deux hommes font équipe pour traquer le vilain Jim Craddock.

Les "pas vraiment Sherlock Holmes"

Outre les très, très, très nombreuses adaptations directes du personnage, une foule de films et de séries font allusion plus ou moins ostensiblement au mythe, sans pour autant que Sherlock Holmes ou Watson y apparaissent en personne. Parfois, les apparences peuvent même se révéler trompeuses... Par exemple, les lecteurs du Quid (pour les plus jeunes, il s'agit d'une encyclopédie dont la sortie annuelle est tombée en désuétude depuis l'avènement de Wikipedia) ont eu à lire que parmi les interprètes de Holmes se trouvait un acteur noir. Faux ! Sam Robinson, qui tient effectivement le rôle principal du court-métrage A Black Sherlock Holmes en 1918, joue en fait le détective Nick Carter, qui sera par ailleurs incarné ultérieurement par Walter Pidgeon, Eddie Constantine et Robert Conrad. De même, le projectionniste incarné par Buster Keaton dans Sherlock Junior (1924) n'a pas d'autre relation avec le personnage du titre que son goût de Buster Keaton
Buster Keaton
l'enquête et des grosses loupes.

En 1937, Hans Albers joue un imposteur qui se fait passer pour Sherlock Holmes dans On a tué Sherlock Holmes (Der Mann, der Sherlock Holmes war, 1937) ; une bobine de ce film fut trouvée post-mortem dans le bunker de ce sacré cinéphile d'Adolf Hitler.

En 1971, la série Les rivaux de Sherlock Holmes, dont le titre n'utilise le nom du personnage que comme appât, propose des histoires adaptées de diverses nouvelles policières ; on y croise John Neville, Robert Stephens et Douglas Wilmer, tous trois interprètes de Sherlock en leur temps, ainsi que Anthony Higgins, qui le jouera vingt ans après. La même année, George C. Scott tient la vedette du film Le rivage oublié (They might be Giants), où il joue le rôle de Justin Playfair, présenté comme un équivalent contemporain de Sherlock Holmes.

En France, Henri Virlojeux interprète Herlock Sholmès à quatre reprises dans la série Arsène Lupin où joue Georges Descrières en 1973 ; dans la série des années 90, le personnage est incarné par le Bulgare Iossif Surchadzhiev. A l'origine, Maurice Leblanc voulait utiliser Sherlock Holmes tel quel dans ses romans, mais Conan Doyle désapprouvait la plaisanterie, et Leblanc transforma le détective en petit gros pour bien le démarquer de son modèle.

Larry Hagman (le J.R. de Dallas) joue Sherman Holmes, un flic qui se prend
pour son quasi-homonyme Sherlock, dans le téléfilm The Return of the World's Greatest Detective (1976). Il est accompagné du Dr. Joan Watson...

Dans Le nom de la Rose (1986), le moine incarné par Sean Connery se nomme Baskerville, un clin d'œil évident pour un personnage chargé d'enquêter sur une série de meurtres... On trouve également, dans la série Star Trek the Next Generation (1987-1994), une sous-intrigue récurrente dans laquelle l'androïde Data (Brent Spiner) montre son goût pour les romans policiers, et se travestit en Sherlock Holmes pour résoudre des enquêtes dans le holodeck du vaisseau ; pas de chance, un bug du système finit par rendre Moriarty "réel".

Sherlock, flic de choc (Sherlock, Undercover Dog, 1994, parfois appelé Sherlock Bones, ace detective) est un direct-to-video au synopsis terrifiant : Sherlock Bones, un chien écossais et doué de parole, requiert l'aide d'un enfant pour son enquête policière en cours. Pire : dans Hercule et Sherlock (1996), Christophe Lambert et Richard Anconina partagent la vedette avec deux chiens malins qui portent les prénoms de célèbres enquêteurs ; évidemment, le film est horrible, mais il fallait bien en parler... Plus proche du sujet de base, Les aventures de Shirley Holmes (1997) présente Meredith Henderson dans le rôle de la grande-Ian Richardson
Ian Richardson
nièce de Sherlock Holmes ; quatre saisons virent le jour.

En 2000, la série Les mystères de Sherlock Holmes (Murder Rooms : Mysteries of the Real Sherlock Holmes) met en scène le vrai Arthur Conan Doyle et le Dr. Joseph Bell (Ian Richardson, qui jouait déjà Sherlock en 1983), l'homme qui servit de modèle à l'auteur pour créer le détective ; les enquêtes, quant à elles, sont évidemment fictives.

Dans le western kung-fu comique Shanghaï Kid 2 (2003), le personnage d'Owen Wilson utilise le pseudonyme Sherlock Holmes pour passer inaperçu en Angleterre... Il imite en cela le H.G. Wells interprété par Malcolm McDowell dans C'était demain (1979), qui choisissait le même nom pour garder l'anonymat au XXème siècle, où il traquait Jack l'éventreur.

L'avatar le plus récent et le plus populaire de Sherlock Holmes est personnifié par Hugh Laurie dans la série Dr. House (House M.D., 2004-2010 et plus si affinités). Il y incarne une sorte de version médicale de Holmes, cynique et motivé par le seul Hugh Laurie
Hugh Laurie
plaisir du défi intellectuel ; dépendant d'un médicament, épaulé par un ami dont le nom commence par W et se termine par « ...son », Greg House possède plus d'un point commun avec le personnage créé par Conan Doyle.


Voyageur du temps, gros cerveau et homme d'action, Englishman protéiforme, Sherlock Holmes n'a jamais cessé d'être malgré lui l'ambassadeur de son pays, à la façon de Robin des Bois avant lui ou des trois mousquetaires en France. Véhiculant de saines valeurs de justice et d'énergie, il présente autant d'admirables qualités (ses capacités d'observation et de déduction, son altruisme occasionnel) que de sombres vices (l'immodestie, la cocaïne, le violon), offrant aux adaptateurs une foisonnante matière à pétrir au milieu d'une imagerie déjà très riche. Gageons qu'il empruntera encore de multiples visages dans les années à venir...

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5 commentaires

  • Anonyme

    30/01/2010 à 17h05

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    Tout ça ? ouhlala je ne savais pas qu'il y avait eu autant de films avec Sherlock Holmes ! J'en ai pourtant lu des bouquins et des bouquins .... bravo pour un dossier aussi complet et bien documenté.


    Mais côté films, il parait que celui qui sort le 3 février ne plaira pas du tout aux lecteurs de Conan Doyle.  


    Emulsionnées à la sauce hollywoodienne, les aventures de ce soit-disant Sherlock Holmes (je dis soit-disant parce je l'ai vu torse nu sur une afffiche, curieusement je n'imaginais pas notre chez détective avec de tel biscottos !) s'annoncent plus comme des prouesses acrobatiques que des trouvailles intellectuelles. Encore un truc à la Dan Brown ?

  • Lestat

    04/02/2010 à 18h11

    Répondre

    Des Pipes pour Sherlock Holmes a l'air d'être très intéressant.

  • Anonyme

    04/02/2010 à 23h39

    Répondre

    des pipes ? pour Sherlock Holmes ? Ah non ça n'est pas politiquement correct, ça ! Même monsieur Hulot n' y a plus droit sur les affiches du métro. .......


    Si tu veux quelqu'un la pipe au bec, faut que tu ailles voir "une exécution ordinaire". Là tu pourras admirer le bon "petit père des peuples",  ce Staline qui, sous son air bonhomme, balance des vacheries et des phrases assassines.


    Sous les bons gros gentils, bien lisses, ce sont souvent des méchants qui se cachent, on devrait toujours se méfier des trop belles façades.... et quand ils partent tout le monde les pleure, ces si gentils messieurs ! ! ! (dans les images d'archives on voit le peuple russe pleurer Staline à sa mort, ils se sentent  "orphelins".... ) La terreur consentie aboutit à une sorte d'assujetissement.


    Quelle bonne idée que de choisir André Dussolier pour jouer ce rôle !  non seulement sur le plan professionnel il est au top,  mais surtout il fallait un acteur associé aux rôles de gentils :


    qui mieux que lui pouvait incarner cette douceur effrayante qui existe dans tout rapport de pouvoir.


    En face de lui Marina Hands exprime très bien la dignité, la crainte : on sent la terreur psychologique dans sa voix, on a peur pour elle.  On peut être surpris qu'elle accepte tout, mais il faut comprendre que le mélange d'admiraton et de crainte aboutit à cette forme de soumission .   Difficile pour elle de comprendre que,  pour cet homme, les autres ne sont que des objets : dans le film Staline dit  "demain je vous emmène, toi et ma bouteille d'eau minérale" ( ! ! ! ) = objets utiles, il garde, objets inutiles, il élimine.


    D'ailleurs je crois que c'est Staline lui-même qui a dit "la mort d'un homme c'est peut-être triste mais la mort d'un peuple ce n'est qu'une statistique."       (.... nom d'une pipe en bois...)

  • Anonyme

    08/11/2010 à 20h36

    Répondre

    Très intéressant. Pour moi, le meilleur Holmes est Jeremy Brett. Si vous souhaitez lui voir obtenir un Oscar posthume, visitez la page Facebook "posthumous Bafta for Jeremy Brett"

  • Anonyme

    03/12/2010 à 15h06

    Répondre

    Précis, clair et bien rédigé: super!

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