9/10

Seven

Une descente aux enfers perturbante orchestrée par un David Fincher au sommet de son art...

Seven est un classique. Avant même sa sortie en France, il était entouré d'une aura de mystère : « violent », « insupportable », « pire que le Silence des Agneaux », voilà les rumeurs qui couraient sur le film. Avec le recul, on réalise qu'il s'agit bien plus d'un grand moment de cinéma que d'une tentative de choquer le spectateur. Et que l'un n'exclut pas l'autre.

Lundi, la Gourmandise. Mardi, l'Avarice. La semaine s'annonce chargée en meurtres thématiques pour les inspecteurs William Somerset (Morgan Freeman) et David Mills (Brad Pitt). Car s'il a fallu sept jours à Dieu pour créer le monde, il n'en faut pas moins au tueur pour punir les auteurs des péchés capitaux.
Si vous n'avez pas vu le film, stoppez tout de suite la lecture et foncez au vidéoclub combler cette lacune. Car pour bien en parler, il faut parler de la fin...

Des histoires de serial killers, on en a vu plein. La formule consiste en général à montrer le plus grand nombre possible d'assassinats violents, puis de suivre l'enquête jusqu'à l'arrestation du coupable. Mais Seven ne fonctionne pas comme ça : le tueur passe une bonne partie du film en figure lointaine, invisible, quasiment intangible. Il n'est ni une ombre ni une silhouette, et ses actes ne sont pas montrés à l'écran ; seul le résultat nous est livré : un homme obèse affalé dans son plat de spaghetti, un vendeur de drogue attaché à son lit depuis si longtemps que ses os se sont liquéfiés... Le spectateur, comme Somerset et Mills, ne peut que suivre impuissant la trace de meurtres laissée délibérément par leur auteur.
Plongés dans l'atmosphère malsaine et pluvieuse d'une ville sans nom, les deux inspecteurs que tout oppose (d'une façon qui n'est pas sans rappeler, bizarrement, le duo de l'Arme fatale : le vieux noir tout sage à quelques jours de la retraite et le jeune blanc tout fou qui fonce dans le tas sans réfléchir) adoptent une approche radicalement différente de l'enquête. Mills est sanguin, ambitieux, émotif ; il réagit fortement aux meurtres et souhaite viscéralement retrouver le coupable, pour lui faire payer ses atrocités. Somerset réprime ses sentiments, il choisit l'angle intellectuel ; il comprend que le tueur cherche à communiquer un message à travers ses actions, et que le seul moyen de le trouver est de rentrer dans sa tête, et de trouver où il veut en venir.

La scène clé se situe à la moitié du film, lorsque les deux inspecteurs trouvent le coupable, John Doe (Kevin Spacey, qui trouvait là son deuxième rôle marquant après Usual suspects). Mills le prend en chasse lors de la seule et unique scène d'action du film, mais le perd. A partir de là, le tueur prend forme : ce n'est pas un démon immatériel, c'est un homme de chair et de sang. Il prend cependant un soin maniaque à gommer son humanité et sa singularité, en arrachant la peau de ses doigts, en prenant comme nom le pseudonyme donné automatiquement aux clochards et aux anonymes. C'est un obsédé, un dément dont la logique et l'univers avaient été rendus visibles dès le générique de début par un montage habile de tous les éléments sordides (photos, carnets, morceaux de corps) que l'on retrouve par la suite dans la fouille de son appartement, une scène glauque à souhait grâce au travail du chef opérateur Darius Khondji (habitué à ce type d'atmosphère depuis Delicatessen et La cité des enfants perdus). D'ailleurs, le réalisateur David Fincher ne tarit pas d'éloges sur lui : « Je le considère comme un des dix meilleurs directeurs de la photo en activité. [...] Beaucoup de chefs op vont tout vous éclairer en disant qu'on ne peut pas montrer le noir. Moi, j'aime le noir. »*

La plongée dans la tête de John Doe est peut-être la partie la plus dérangeante du film, car on y entrevoit la limite subtile qui peut exister entre le dégoût ordinaire de ses semblables et la folie meurtrière que permet l'indifférence totale pour leur vie. Somerset comprend cette limite.

Lorsqu'à la fin, John Doe orchestre la mise en scène des deux derniers morts, il cherche à dire une chose : le péché est partout, en moi (l'Envie, car j'ai désiré votre vie et votre femme), en vous (la Colère, car vous savez que j'ai tué votre femme enceinte), et le respect sans condition d'une morale arbitraire (religieuse ou pas) ne peut mener qu'à l'extinction de la race humaine. Le seul meurtre montré à l'écran est celui de John Doe par David Mills, usant de l'empathie du spectateur pour ce personnage. Qu'aurait-on fait dans la même situation ? Sans doute la même chose, céder à la Colère. Dans une des fins initialement prévues, Somerset prenait les devants et tuait lui-même John Doe, pour ne pas que Mills gâche sa vie. La démonstration aurait été imparfaite.


Le vice est humain, il n'est pas respectable mais on doit faire avec. Merci John Doe, la joie est désormais dans nos coeurs.


* Source : Première n°227 (février 1996)

A découvrir

faille (La)

Partager cet article

A propos de l'auteur

15 commentaires

  • DrJAy

    19/05/2007 à 09h42

    Répondre

    Aucun doute, Se7en est le grand thriller qui manquait, un thriller même dans sa façon de penser : on part sur de l'ésotérique et on se rend compte que non, c'est juste un giga jeu de logique avec un esprit dérangé. J'adore ce film !

    Merci pour cette bonne critique, riffhifi

  • gyzmo

    19/05/2007 à 12h47

    Répondre

    C'est pas souvent qu'on a sur le site une critique analytique (de qualité en plus), ça me rappele de bons souvenirs de fac tout ça ! Evidemment, le néophyte ne DOIT pas se pencher sur ce genre de chronique au risque d'être trop informé^^, mais pour ceux qui connaissent, le point de vue de Riffhifi est très bien foutu, reposant sur des exemples pertinents.

    Ce que je me souviens du contexte d'époque, c'est surtout le mystère qu'il y avait autour de l'acteur qui devait incarner John Doe. L'équipe de production (et les critiques d'avant première) avaient été très discrets à ce sujet. Le générique d'intro de Kyle Cooper (une pure merveille nommée "masterpiece of dementia" et évoquée brièvement icià l'époque) prend également soin de ne pas introduire le nom de cet acteur. Et lorsque j'ai découvert en live qui se cachait derrière le meurtrier desaxé, j'ai eu l'un des frissons les plus marquants devant un film de cinéma ! Bon, c'ets plus un secret pour personne. Cet acteur était connu pour avoir sublimé Usual Suspect, mais également l'excellente série TV Un Flic dans la Mafia. Mais voir qu'encore une fois, il endossait un rôle trash mais nuancé, j'ai adoré. Puis cette façon de dissimuler son identité par la mise en scène, c'est très fort quand même.

    Ensuite, y'a le visuel et la photographie déroutante entre ces scènes d'orages incessants - les acteurs (casting en or) ont dû se prendre des litres et des litres d'eau sur la gueule - se déroulant presque à la lumière du jour aveuglant. L'utilisation des tons sépia et bleu. Les mises en scène morbide des meurtres (faut vraiment être un scénariste malade pour imaginer cela). De très "beaux" make-up. Une illustration musicale à tomber (la scène de la bibliothèque !). Puis le final, apocalyptique. Vraiment, Fincher et son équipe ont fait un travail étonnant. Une référence.

  • hiddenplace

    19/05/2007 à 13h00

    Répondre

    Un film qui m'a fichue une grande claque lorsque je l'ai vue pour la première fois, et qui me fait toujours presque le même effet chaque fois que je le revois. Tout est savamment pensé, méticuleusement orchestré, dans la narration, la mise en scène et dans la moindre réplique des personnages, pour amener ce final si dérangeant (perso, j'ai été bien longtemps choquée après la fin du film ) mais tellement logique.

    Je crois que c'était le premier film de Brad Pitt où je le voyais si convaincant (mais il a continué de me convaincre par la suite hein^^)...

    Ta critique est intéressante dans sa partie analyse, Rififfi, mais je trouve que la majorité des spoilers que tu dévoiles (encore une fois, même reproche que pour ceux de Sliders) auraient pu/ du être tus. La pertinence du propos serait quand même intacte je pense. A mon avis, la critique en général doit être lue après expérience, mais il m'arrive très souvent de lire aussi des critiques pour me donner envie ou au contraire pour me dissuader. C'est vrai que tu préviens largement que tu révèles des choses, mais c'est dommage que les futurs spectateurs qui voudraient connaître le film ne puissent pas se faire une idée plus précise de l'ambiance, des qualités etc, à cause des spoilers...

    Enfin ceci n'est que mon avis de lectrice s'aventurant parfois dans les critiques avant d'expérimenter, hein!

    Sinon en tant que telle, elle rend quand même parfaitement hommage à ce très grand film!

    Edit: ah et n'oublions pas l'ambiance sonore : la pluie, et surtout, il me semble, bcp de silence et de calme. Et une musique vraiment très appropriée dans le générique de fin qui défile à l'envers (du bas vers le haut) pour faire perdurer plus longtemps cette atmosphère étrange et dérangeante...

    re edit: j'ai halluciné ou John Doe c'est le nom qu'on donne aux personnes (mortes en générale) de sexe masculin non identifiées aux EU ? (l'équivalent en fille, c'est quoi déjà? Jane Dae?^^)

  • gyzmo

    19/05/2007 à 13h45

    Répondre

    hiddenplace a dit :
    j'ai halluciné ou John Doe c'est le nom qu'on donne aux personnes (mortes en générale) de sexe masculin non identifiées aux EU ?


    Toutafait!

  • hiddenplace

    19/05/2007 à 13h52

    Répondre

    Ah vi, donc d'après Wiki, pour les fifilles, c'est Jane Doe (Jane Dae c'était sympa pourtant, ça faisait presque Sun Dae... Hum, c'est un peu cracra ce que je dis, sachant qu'il s'agit souvent de corps non identifiés... )

    Merci monsieur Mogwaï!

    edit: toute petite incartade pour faire part de ce que j'ai découvert sur la même page Wiki:
    Dans le domaine du cinéma, les réalisateurs américains mécontents refusant de signer leur film utilisent le pseudonyme « Alan Smithee ».
    Sur IMDB, le fameux "Alan Smithee" a au moins 68 films et téléfilms à son actif!

  • Prospero

    19/05/2007 à 17h38

    Répondre

    Wikipédia a dit :
    John Doe, dans la série télévisée Loïs et Clark, est le nom qu'emprunte le maléfique Tempus, un personnage venu du futur et réussissant à manipuler les esprits grâce un appareil subliminateur pour se faire élire Président des États-Unis.


    Y'avait aussi ça, dans l'article.


    Ca existe, ça, un "appareil subliminateur" ? XD

  • Xalcor

    19/05/2007 à 20h19

    Répondre

    Argh Spoileur

    Les balises ne fonctionnent pas sur le site-même ?

    Très bonne critique, d'un film géant, à voir après Usual Suspects, parce que
    la scène dans laquelle John Doe/Spacey court en boîtant, poursuivi par Brad Pitt, avec son chapeau et son imper, est un excellent clin d'oeil à l'autre chef d'oeuvre qu'est Usual...enfin je pense.

    En plus les acteurs sont géants, tous autant qu'ils sont.

  • Cineman

    19/05/2007 à 23h31

    Répondre

    Sans aucun doute LE thriller s'il ne devait en rester qu'un . Rien de plus à rajouter c'est maitrisé du début à la fin , on ne décroche pas une minute et on est littéralement happé par cette fin apocalyptique qui laisse le spectateur ko et cela bien longtemps après le visionnage ( je ne m'en suis toujours pas vraiment remis personnellement ). Bref du grand art à la Fincher tout simplement !

  • Meow

    23/05/2007 à 13h26

    Répondre

    Il a l'air bien ce film, c'est quand est-ce qu'il sort sur les écrans déjà?

  • hiddenplace

    23/05/2007 à 16h38

    Répondre

    Il sort dans - 11 ans, ne perds pas patience, ça va vite arriver

  • Anonyme

    24/05/2007 à 14h57

    Répondre

    Et Memento dans tout ça ???

  • Cwytheilbed

    24/05/2007 à 15h13

    Répondre

    Christopher N a dit :
    Et Memento dans tout ça ???

    Ailleurs.
    Plus précisément [url=http://www.krinein.com/forum/memento-vt5169.html?highlight=memento" title="là">là pour une critique et

  • Anonyme

    17/07/2009 à 01h58

    Répondre

    L'un des meilleurs thriller que j'ai vu. Brad Pitt et Morgan Freeman sont tout les deux excellents. Le scénario est bien fait et la mise en scène est un vrai régal. J'ai vu ce film plusieurs fois car il est une vraie référence du genre.

  • el viking

    26/02/2013 à 12h51

    Répondre

    Vous allez rire, mais je l'ai enfin vu. C'est vrai que ça dépote.

  • Loïc Massaïa

    26/02/2013 à 20h17

    Répondre

    el viking a dit :
    Vous allez rire, mais je l'ai enfin vu. C'est vrai que ça dépote.


Participer à la discussion

Nous nous réservons le droit de ne pas publier les commentaires qui ne nous semblent pas appropriés (netiquette, loi, point godwin, imbécillité profonde, etc.). Et ne venez pas crier à la dictature !

Vous allez commenter en tant qu'invité-e :

Krinein cinéma, c'est l'actualité et les critiques de films qui sortent au cinéma, en dvd et en bluray .

Des grands classiques aux films d'actions hollywoodiens. Pas de tabous chez Krinein cinéma, hormis, peut-être, les films français qui sont trop souvent oubliés.

Rubriques