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Sacha Guitry, l’âge d’or : 1936-1938

Gaumont DVD sort vainqueur de la course à l'édition des films de Sacha Guitry cette année, avec son riche coffret contenant ses premières oeuvres et de bons gros bonus.

Le roman d'un tricheur - Le nouveau testament - Mon père avait raison - Désiré - Faisons un rêve - Les perles de la couronne et Le mot de Cambronne - Quadrille - Remontons les Champs-Élysées

En ce cinquantenaire de la mort de Sacha Guitry, les éditeurs vidéos ont eu à cœur de sortir de leurs cartons les titres du Maître. Si mk2 n'a pu exhumer que Le Diable Boîteux, évocation de la vie de Talleyrand, et LCJ Le Comédien, d'après une pièce que Sacha avait écrite pour son père, trois éditeurs ont sorti l'artillerie lourde en regroupant leurs titres disponibles sous forme de coffrets. René Château se contente du minimum : des coffrets de deux films sans bonus (La vie d'un honnête homme et Les trois font la paire, Napoléon 1ère et 2ème partie) ; Studio Canal, de son côté, propose à l'unité ou en coffret les trois films Ils étaient neuf célibataires, Donne-moi tes yeux et Tôa. Le vainqueur de cette salve de sorties est donc incontestablement Gaumont DVD, avec son splendide coffret gorgé de bonus, recélant huit longs métrages et un moyen. Sous une présentation « à l'ancienne » bien sympathique (les DVD sont glissés dans leurs pochettes en carton tels de vieux vinyles), on trouve les films tournés par Guitry entre 1936 et 1938. En trois ans, le quinquagénaire tourna donc six adaptations inventives de ses propres pièces et trois fictions inventées de toute pièce...

Le roman d'un tricheur

Le chef-d'œuvre de Guitry, déjà chroniqué ici il y a peu, est également le mieux servi du côté des bonus : un documentaire de 53 minutes sur l'auteur (qui n'évite pas la pédanterie et les travers fréquents d'une mise en scène faussement complice, mais n'en reste pas moins une mine d'informations inestimable), complété d'un entretien avec Denis Podalydès de 8 minutes. Le petit montage thématique de 5 minutes qui accompagne l'ensemble est un artifice repris sur chacun des DVD pour mettre l'accent sur tel ou tel aspect de l'œuvre du réalisateur. Vu la pertinence toute relative de ces montages et des commentaires qui les accompagnent, on pourrait s'en passer...

Le nouveau testament

Adapté d'une pièce créée deux ans plus tôt, Le nouveau testament bénéficie logiquement de la même distribution que sa version théâtrale. Sacha Guitry partage donc l'affiche avec sa troisième femme Jacqueline Delubac, de vingt-cinq ans sa cadette. Tel le Molière du XXème siècle qu'il est, Guitry a l'honnêteté de tourner en dérision cette différence d'âge, jouant au sein de la pièce sur l'interrogation suivante : s'agit-il de sa maîtresse ou de sa fille ?.. Le reste est un pur exercice de verve guitrienne, mené au même rythme incroyable que toutes ses autres adaptations de pièces.
Côté bonus, outre l'inévitable montage cité précédemment, on savourera le débat télévisé datant de 1967 entre François Truffaut, Robert Lamoureux, Jacques Siclier et Henri Agel, les trois premiers essayant de réhabiliter l'œuvre de Guitry tandis que le dernier s'échine à l'enfoncer. Un bon moyen de se souvenir qu'en son temps, Guitry était considéré comme un auteur-réalisateur trivial et comme un amuseur superficiel.

Mon père avait raison

Créée en 1919, la pièce réunissait sur scène Sacha et Lucien Guitry, scellant ainsi leur réconciliation après plusieurs années de brouille. L'histoire a lieu sur deux époques, ce qui permettait à Sacha et Lucien d'interpréter successivement le grand-père et le père, puis le père et le fils. Lucien Guitry étant mort en 1925, le fils dut repenser la façon de distribuer les rôles : il se rajeunira donc pour reprendre celui de Charles Bellanger à trente ans, et se chaussera d'une paire de lunettes pour en jouer la version âgée. On retiendra de cette adaptation de réels moments d'émotion, plutôt rares au milieu de l'affectation et de l'humour permanent qui règnent d'habitude. Le rapport entre Charles et son fils doit affecter Sacha Guitry de deux manières : il lui rappelle ses propres liens avec son défunt père, et lui renvoie sa cruelle absence d'enfants malgré trois mariages successifs (il se marier encore deux fois). Le film n'oublie pas pour autant d'être drôle, et de distiller une anti-morale typique du malicieux auteur.
Les bonus se parent d'un entretien avec Pascal Thomas, réalisateur de La dilettante et de L'heure zéro, ainsi que d'un document d'archives de 10 minutes contenant les témoignages de certains proches de Guitry deux ans après sa mort.

Désiré

Arletty dans <em>Désiré</em>
Arletty dans Désiré
Créé 10 ans plus tôt sur scène par Guitry et sa femme du moment Yvonne Printemps, Désiré fut logiquement porté à l'écran avec Guitry et Jacqueline Delubac. L'auteur se rajeunit ou se vieillit à loisir, il était de toute façon difficile de lui donner un âge ; à vingt ans il en paraissait trente-cinq, à cinquante il n'en paraissait pas plus. Si Désiré se présentait comme une comédie bourgeoise de plus (ce que peu des pièces de Guitry étaient complètement), on y trouve pourtant l'affirmation essentielle suivante : les valets sont des hommes comme les autres... Rien de bien révolutionnaire aujourd'hui, mais les innuendos sexuels sont, comme souvent chez Guitry, d'une audace rare pour l'époque.
Les bonus dévoilent les opinions, à trente ans d'intervalle, de François Truffaut et Olivier Assayas sur Guitry. Le premier révèle qu'il aurait aimé adapter à l'écran une pièce de Guitry, à condition qu'elle n'ait pas déjà été tournée par l'auteur. Si on peut regretter que ce projet n'ait pas été mis à exécution par Truffaut, on peut déplorer plus encore que les années suivantes aient vu fleurir exclusivement des remakes de pièces déjà adaptées, comme le Désiré filmé en 1996 par Bernard Murat avec Jean-Paul Belmondo et Fanny Ardant, une véritable punition par rapport à l'original de 1937 !

Faisons un rêve

Plus de vingt ans après la première représentation, Sacha Guitry retrouvait à l'écran son partenaire d'origine pour l'adaptation de Faisons un rêve. Et quel partenaire, puisqu'il s'agissait de Raimu ! Le monstre sacré du cinéma français confia cependant que face à Guitry et à son bagout, il n'avait d'autre ressource que de jouer sobrement pour se faire remarquer. Un comble quand on pense à l'ampleur habituelle du jeu de Raimu. Le rôle féminin, tenu à la base par la première femme de Guitry, Charlotte Lysès, revient ici logiquement à... Jacqueline Delubac, évidemment, pas trop de surprise de ce côté-là. L'accusation habituelle faite à Guitry de se contenter d'un cinéma de théâtre filmé est particulièrement caduc face à ce film : non seulement l'ouverture du film se pare d'un plan-séquence d'une longueur et d'une complexité rarement rencontrées, mais la scène d'attente du personnage de Guitry est également l'objet d'un plan surprenant, où l'acteur tourne autour de la caméra pendant que celle-ci le suit... sur 360° ! Non seulement la chose est contraire aux « règles » tacites de réalisation, mais elle nécessite une maîtrise technique assez remarquable, les lumières et la machinerie ayant l'obligation de tourner en même temps que le personnage pour rester hors champ...
Un tel film méritait bien en bonus une interview de Francis Veber, qui confie son admiration pour Guitry, et un document d'archive faisant figure de curiosité : un extrait d'essais de prises de son effectués pour Faisons un rêve.

Les perles de la couronne et Le mot de Cambronne

Le mot de Cambronne
Le mot de Cambronne
Sacha Guitry se lancera avec succès dans la fantaisie historique à la fin des années 40. En attendant, il se fait la main dès 1937 avec cette tentative un peu poussive, qui retrace l'histoire fictive des perles de la couronne anglaise à travers les frasques de quelques souverains. Pour l'assister dans ce projet, Guitry s'adjoint les services de Christian Jaque, qui venait de réaliser François 1er avec Fernandel. Rien d'étonnant donc à ce qu'on retrouve François 1er et Henri VIII dépeints de l'exacte même manière dans les deux films.
Sur le même DVD, on trouve le moyen métrage Le mot de Cambronne, qui malgré ses 34 minutes paraît durer bien plus longtemps que la plupart des longs métrages qu'il voisine dans ce coffret. Le général Cambronne (Guitry bien sûr) s'y échine à ne pas prononcer son mot (levons le suspense : c'est le mot merde) devant sa femme anglaise (Marguerite Moréno). L'idée d'origine est de Edmond Rostand, qui en avait parlé à Guitry quelques années avant sa mort. Ce dernier s'est cru obliger d'écrire la pièce en hommage au défunt, et s'est imposé d'en faire un texte en vers. Le résultat, couplé aux Perles de la Couronne, fait de ce DVD le plus évitable de tous, d'autant que les bonus se résument au fadasse montage rituel déjà évoqué et à une simple actualité Pathé d'une minute datant de 1937.

Quadrille

Jacqueline Delubac et Sacha Guitry
Jacqueline Delubac et Sacha Guitry
Adapté à nouveau en 1997 par Valérie Lemercier, Quadrille est une pièce créée en 1937, soit un an seulement avant sa première version filmée. Outre le prévisible marivaudage à quatre têtes, on retiendra ici la séquence surprenante qui traite du suicide sans ambages et avec dérision.
Le bonus présenté ici est un curieux document de 1974 qui montre plusieurs cinéastes de la Nouvelle Vague interrogés au téléphone dans une mise en scène visiblement préparée à l'avance. On y retrouve bien sûr François Truffaut, intarissable sur le sujet, mais aussi Jacques Rivette et Eric Rohmer.

Remontons les Champs-Élysées

Deuxième tentative de « fantaisie historique », bien plus divertissante que la première. Ici, Guitry interprète un maître d'école, arrière-arrière-petit-fils de Louis XV, qui décide de raconter à ses élèves l'Histoire de France par le petit bout de la lorgnette de Louis XV à nos jours (enfin, 1938). Bien entendu, Guitry interprète lui-même Louis XV et tous ses descendants jusqu'au professeur final. De l'anecdote de la voyante à la rencontre surréaliste entre Bonaparte et Napoléon (personnage(s) récurrent(s) chez Sacha Guitry, faut-il y voir un parallèle entre Sacha le théâtreux et Guitry le cinéaste ?), Remontons les Champs-Élysées propose une remontée du temps aussi ludique qu'instructive, à l'image des friandises en couleurs que le réalisateur livrera dans les années 50 comme Si Versailles m'était conté.
Le bonus de cet ultime DVD est de taille puisqu'il s'agit d'un documentaire de près d'une heure réalisé en 1965, contenant des témoignages de plusieurs personnes ayant travaillé avec Sacha Guitry, notamment Michel Simon, qui ne cache pas son affection pour le défunt, bien plus humain et modeste que l'image qu'il renvoyait souvent à travers ses rôles et son jeu emprunt de pédanterie... Un documentaire émouvant qui rappelle comment se déroulèrent les dernières années de Guitry, lorsque malgré la maladie il trouvait la bonne humeur de tourner Assassins et voleurs avec Michel Serrault et Jean Poiret.


Pour les amateurs du cinéaste, ce coffret représente un incontournable, que l'on espère bientôt suivi d'un ou deux autres, couvrant les périodes suivantes. En attendant, si vous désirez faire l'impasse sur certains films, ou si votre porte-monnaie a subi un récent régime (100 euros le coffret tout de même), les DVD sont également disponibles à l'unité...

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