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Play Time

Mercredi 06 juillet 2005


Cher Monsieur,


A l'heure où nos salles obscures proposent de découvrir une version restaurée de Mon Oncle, voici qu'à mon tour, je découvre le film qui lui succéda, celui que vous aimiez à considérer comme votre oeuvre maîtresse, le film de toute une vie : Play Time.

A l'instar de François Truffaut, je n'ai pas vraiment réussi à regarder le film en tant que spectateur. Après toutes ces années, j'avais l'impression de partager votre anxiété. Je m'imaginais à votre place, auprès du projectionniste, en pleine avant-première, attentif aux moindres soubresauts de la foule de spectateurs. J'étais déjà tombé sous le charme de ce Monsieur Hulot, lorsque je l'avais découvert, quelques années auparavant, sous les traits de ce vacancier un brin étourdi, se lançant à l'assaut des plages au volant de sa voiture pétaradante. J'étais en passe de lever le voile sur de nouvelles facéties. J'avais surtout conscience de l'importance du moment que j'étais en train de vivre : tous ces efforts déployés pendant plus de dix ans, toutes vos observations, vos notes personnelles ; et puis la construction de cet immense plateau de tournage à quelques minutes de Paris, la direction de tous ces figurants originaires de divers pays, le montage puis les tirages à répétition, les sorties en salles et les exclusivités. Sans compter tous ces remaniements que vous avez ensuite tenu à faire, en vous fondant sur les réactions de votre public. Vous qui souhaitiez mettre de côté tout un ensemble de coupes négatives pour pouvoir être en mesure d'ajouter chaque année deux minutes à votre film, sans que personne n'y prête attention.

Vous me direz, trente-cinq années ont passé. Que reste-t-il à ce jour de l'événement Play Time ? Guère plus qu'une poignée de records et une multitude de critiques à l'égard du film proprement dit. Un budget pharaonique de plus de quinze millions d'euros. Une intrigue fleuve, dont la durée initiale avoisinait les deux heures et demie (si bien que les premières projections comportaient un entracte !). "A une heure près, c'était le bonheur", pouvait-on lire à son propos dans La Croix. "Réduit de moitié, Play Time serait un chef d'oeuvre" (Nouvelles Littéraires).

Vous chercherez en vain à lui prêter une carrière internationale pour combler toutes ces dépenses. Vous en exporterez une version non sous-titrée, de manière à conserver la magie de ses dialogues. Finalement, tout ceci se soldera par le dépôt de bilan de votre propre société de production, ce qui vous conduira bien malgré vous à céder une partie de vos droits à la Panoramic Film (ce qui explique que la version actuelle de votre film ne dure guère plus de deux heures).

Play Time est loin d'être mon film préféré. Il m'a plus étonné que comblé et m'a surtout rempli d'une curiosité incroyable, comme dirait l'autre. Mais j'ai des scrupules que je dois avouer avant tout. Je n'ai mis qu'une poignée de minutes à visionner ce film qui vous a coûté plus de dix années de travail et de soins. J'ai bien reçu une impression vive, une sensation générale ; mais, à coup sûr, je n'ai pas pénétré toutes les intentions de l'oeuvre. Je n'ai pu en étudier ni l'équilibre ni la portée. Son esthétisme est redoutable, ce qui lui a d'ailleurs été reproché. Il y a bien cette géométrie des décors, ce manège des reflets. Il y a toutes ces nuances de gris et cette absence quasi totale d'ornement. Trop de couleurs auraient tendance à distraire le spectateur, n'est-ce pas ? Pourtant, les décors y sont indispensables, et c'est peu dire. Les paysages proprement dits ne sont-ils pas nécessaires aux personnages ? Si l'on veut faire connaître un homme, il faut le montrer dans l'air qu'il respire. Ce sont bien les milieux qui font les êtres. Play Time ne ressemble à rien de ce qui existe déjà du cinéma ; aucun film n'est cadré ou mixé comme celui-là. C'est un film qui vient d'une autre planète où l'on tourne les films différemment. Play Time c'est peut-être l'Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien, "leur" Louis Lumière ? Alors il voit ce que l'on ne voit plus, il entend ce que l'on n'entend plus et il filme autrement que nous (François Truffaut).

On vous disait peu bavard, peu enclin aux longues discussions : vos films parlent pour vous. Plus que jamais, voilà un film qui requiert une participation active de la part du spectateur. Au-delà des images, j'y ai perçu quelques unes de vos incertitudes et de vos craintes ancestrales. L'intrigue de Play Time est le prolongement tout trouvé au récit de Mon Oncle, pour lequel vous vous posiez déjà cette question, qui semble vous obnubiler... Que signifie la réussite, le confort, le progrès, si personne ne connaît plus personne, si l'on enlève des immeubles faits à la main pour les remplacer par du béton, si l'on déjeune dans des vitrines au lieu de se retrouver dans des petits restaurants où l'on a envie de parler, si l'épicerie ressemble à la pharmacie ? Si l'on ajoute votre réflexion autour de la liberté individuelle des Hommes et de leurs racines, une mise en scène à la manière des ballets, un goût inavoué pour le gigantisme américain et votre collaboration avec le peintre anticonformiste Jacques Lagrange, on obtient une bien curieuse alchimie, pour une ambiance, il faut bien le dire, assez peu ordinaire. Le film n'a pas été conçu pour plaire au plus grand nombre, c'est un fait. Mais après tout, peu importe. Votre esprit plane à présent bien au-dessus des journalistes. Vous, et vous seul, demeurez éternel aux yeux du monde.

Vous avez rencontré les plus grands noms du burlesque : Buster Keaton, Mark Sennett, Stan Laurel, Harold Lloyd. Et comme eux, votre fin de carrière s'est produite dans l'indifférence la plus totale. Pourtant, le cinéma vous doit tellement, Monsieur Jacques Tati. Avec Play Time, on peut dire que vous avez activement contribué à sa modernisation et son internationalisation. Et je ne suis pas certain qu'un réalisateur français puisse à ce jour être considéré comme l'un de vos dignes successeurs.

[Tati] ira jusqu'à dire, avec une confiance impressionnante dans le pouvoir d'enchantement du réel par la fiction : "Je veux que le film commence quand vous quittez la salle !" Sans doute est-ce d'ailleurs la plus belle victoire du réalisateur de Play Time : nous faire penser, de temps en temps, face à une situation drôle et déroutante surgie du quotidien : "Et oui, c'est du Tati !" (Extrait de Play Time, éd. Les Cahiers du Cinéma, 2002).


Fidèlement vôtre.

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