8/10

Outremangeur (L')

Très bonne maîtrise des personnages dans ce thriller pictural et humaniste aux couleurs sombres du coeur des hommes. Un beau travail, une alchimie qui crève l'écran. A manger avec avidité.

On a trop souvent l'habitude de se moquer des gros. Le terme bouboule a d'ailleurs été inventé à cet usage et a traumatisé le peuple rond depuis si loin que remonte son invention malfaisante. Notez ici l'audace de donner le rôle de mangeur invétéré et gras à un sportif de haut niveau en retraite, un magnifique contre-emploi qui fout les boules car on ne sait pas trop comment cet homme en fin de carrière va bien pouvoir s'illustrer dans sa nouvelle lubie. Si l'ex-champion est un adepte des boulets de canons et des coups de boules il nous prouve ici toutefois ses talents de comédien avec une prestation sans limites à la hauteur de sa réputation sans bornes. Il redore un peu au passage la noblesse de nos amis enrobés, une vraie légende dorée quoi !

L'inspecteur Selena est énorme, une vraie barrique ambulante dans les rues de Marseille. Il marche avec difficulté, souffle comme un ténor, une ombre planant sur
son visage inquiet. Puis cet homme sans peur, d'une efficacité dans son travail frôlant l'instinct suicidaire, se retrouve diagnostiqué de mort imminente. Alors que l'assassinat d'un armateur puissant de la ville vient de lui être confié, Sélena se retrouve piégée par son futur immédiat, cette projection de lui qui efface progressivement les images du passé dans une mémoire pleine de cauchemars. Le témoin principal de ce crime, Elsa deviendra son miroir le temps d'une enquête, le temps d'un sursis pour sa vie de flic, d'une prolongation de son état d'être humain.

L'outremangeur est l'adaptation d'une bande dessinée reconnue dans le monde des petits encadrés. Le scénario du film, retravaillé par l'auteur lui-même, reflète cette écriture contemplative que l'on trouve lorsque l'animation manque à la
palette des couleurs. Les flashbacks picturaux et les jeux de maquettes et de lumière qui les composent apportent un bel effet au flou artistique du film. Celui-ci se décompose au gré des émotions de notre personnage principal. Il s'agit d'une sombre histoire dans un esprit mal à l'aise, un coup rigoureux comme le policier d'exception qu'il est puis tendre comme l'enfant qu'il a perdu et ne cesse de rechercher lorsqu'il engouffre ses multitudes de coupe-faims, ses simulacres d'un amour manquant, tel un homme dont la solitude accélère le temps. L'atmosphère est bel et bien le point fort de l'Outremangeur, ce film fait de clartés obscures et de miroirs partiels.

On y découvre avec délectation un nouvel acteur dramatique sous le nom d'Éric Cantona. Son personnage est joué avec tact, avec paresse et saveur comme il existe dans ce monde imaginaire plein de sang chaud et de crimes froids. On regarde avec forte impression la métamorphose de ce corps difforme et non assumé, la découverte de son maintien magistral de footballer vedette derrière ses rondeurs graphiques si bien posées sur ces larges épaules tremblotantes. On
découvre aussi la douceur et l'attention, l'humilité, la peur de la mort dans sa mâchoire ronde de carnassier qui n'apaise jamais sa faim, loin de l'icône que le sportif a pu être dans nos souvenirs médiatiques. Eric Cantona devient acteur et il signe de son art, alors que ses passions laissent les supporters frustrés sur la touche où il les a laissés récemment pour se consacrer à cette nouvelle expression. C'est aussi l'occasion d'observer une très belle alchimie qu'il partage avec l'actrice principale Rachida Brakni, celle-là même qui deviendra sa femme. Le couple crève l'écran et se forme un quasi huis clos lors de leur repas quotidiens, dans ces moments intenses ou l'homme et la femme ne laissent plus parler les circonstances baignés dans un silence mêlé de regards intenses.

Un film solide donc, sordide et beau et sans grande prétention mais d'une intensité engluée dans la nature des personnages et dans leur belle interprétation sensible, y compris de la part des seconds couteaux larmoyants de cette histoire humaine. Tout commence par un verdict pour finir par les multiples condamnations que la vie apporte aux êtres humains dans les yeux de leurs condisciples ainsi que dans leur cœur. Quelques petites faiblesses graphiques toutefois et une technique cinématographique qui peut sembler un tantinet poussiéreuse mais d'une exactitude rare et précieuse.

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1 commentaires

  • Bizaz

    15/09/2008 à 21h10

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    Je ne suis pas rentré dans le
    film. Peut-être le hasard, pas le bon état d'esprit,
    peut-être aussi que ce film n'est pas si réussi que ça. Le tout se
    veut touchant mais use de ficelles un peu grosse pour y
    arriver. Principal souci : le scénario. L'intrigue policière
    est sans intérêt, le traumatisme d'enfance du héros peut être deviné dès la première scène et les scènes de face-à-face plus théâtrales que vraisemblables, moins à cause
    des acteurs (très bon Eric cantona et Rachida Brakni ) que des
    dialogues. Dans le genre, on est à mille lieues de Garde à
    vue. Autre souci : la réalisation trop soignée qui
    étouffe plus qu'elle ne soutient les émotions. Travailler ses plans et ses travellings, c'est bien, mais dans la mesure où
    ça apporte quelque chose à l'histoire. Au final l'ensemble sonne trop artificiel et la vraie cruauté de ce "belle et la bête" réside, finalement, dans l'absence d'une vraie touche d'humanité.

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