6.5/10

Omar m’a tuer : passé recomposé

Roschdy Zem derrière la caméra, Sami Bouajila devant, Rachid Bouchareb en soutien : l’équipe d’Indigènes et Hors-la-loi relance l’intérêt pour le cas Omar Raddad.

L'affaire Omar Raddad, c'est un peu l'équivalent hexagonal de Sacco et Vanzetti : un crime, un suspect facile, et une condamnation que l'on peut imputer en partie à la nature d'immigré de l'accusé. La peine de mort ayant été abolie en France une dizaine d'années avant son procès, Raddad a échappé à l'ironie macabre de bénéficier d'une réhabilitation posthume. D'ailleurs, il est toujours considéré comme coupable par la justice française, et ne doit sa libération en 1998 qu'à une grâce présidentielle. Ayant passé plus de sept ans en prison, qu'il ne récupèrera jamais, il demande depuis plus de dix ans la réouverture de son 16498-omar-ma-tuer-passe-recompose-1.jpgprocès pour être déclaré innocent.

En 1991, Ghislaine Marchal est retrouvée assassinée ; au cours de son agonie, elle écrit le nom de son meurtrier avec son sang, dans un sursaut d'énergie digne du Sacré Graal des Monty Python (« the castle of Aaaarghh »). Son jardinier Omar Raddad (interprété ici par Sami Bouajila) est un coupable tout trouvé, et l'instruction s'appuiera essentiellement sur le fameux message « Omar m'a tuer » (faute de français incluse) pour accabler ce père de famille analphabète. Après sa condamnation à 18 ans de prison, malgré la défense assurée par l'avocat-vedette Me Verges (Maurice Bénichou méconnaissable), l'académicien Jean-Marie Rouart (incarné par Denis Podalydès – qui a déjà personnifié en peu de temps Jacques Attali et Nicolas Sarkozy !) se lance dans une contre-enquête qui aboutit à la publication du livre La construction d'un coupable.

Pour son deuxième film en tant que réalisateur, Roschdy Zem délaisse la légèreté de Mauvaise Foi (2006) et s'attaque à l'un des procès criminels français les plus médiatisés du XXe siècle. Son approche est clairement partisane : pour lui, Raddad est innocent. On pourra même lui reprocher de ne laisser aucune place au doute, et de peindre un tableau univoque d'une France entièrement ralliée à la cause de l'accusé – à tel point qu'on se 58107.jpgdemande presque comment un jury civil a pu le condamner !

Le cinéaste, aidé de Rachid Bouchareb pour le scénario et la production, délaisse les trois narrations les plus évidentes : le meurtre, l'instruction, et le procès. Il choisit plutôt de suivre les chemins de deux individus : celui d'Omar Raddad, accablé par une justice aveugle qui refuse de stopper sa marche inexorable, et à plus forte raison de faire machine arrière ; et celui de Rouart, engagé dans une croisade en forme d'enquête confortable. Cette deuxième voie paraît souvent un peu redondante, voire carrément inutile (Rouart à l'hôtel Intercontinental, Rouart présente son livre à un éditeur convaincu, etc.), et ne parvient pas même à faire ressortir efficacement la thèse du "tueur alternatif" : un certain Pierrot le fou, déjà condamné pour meurtre et jamais inquiété malgré ses liens indirects avec la victime. Du coup, le film reste un peu timoré malgré sa prise de position, et se contente d'être un exposé de faits (gentiment biaisés) qui fait la part belle à la prestation toute en retenue de Sami Bouajila. Ce qui n'est déjà pas mal.

A propos de l'auteur

12 commentaires

  • Islara

    23/06/2011 à 20h47

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    Excellent film qui mérite d'être vu à plus d'un titre !

    Au-delà de sa prise de partie évidente sur ce qui est peut-être l'une des plus grosses erreurs judiciaires de la Justice française, ce film a de nombreuses qualités.

    Il nous tient en haleine de bout en bout (et nous paraît au final un peu court) : il y arrive, sans arrogance, par la force des émotions qui y sont admirablement représentées par le brillant jeu d'acteur des personnages, et certaines longues scènes silencieuses ; par le choix de la mise en scène, alternant différentes phases temporelles et le choix de présenter un héros secondaire dans le personnage d'un écrivain ; par la présentation assez détaillée de nombreux éléments d'enquête qui sèment trouble, doute et indignation, ce qui donne un côté policier/enquête au film ; par le réalisme de la présentation du système judiciaire français ; par la justesse avec laquelle il montre tous les dégâts humains que génère la condamnation d'un innocent et, du coup, l'importance primordiale de la présomption d'innocence et des droits de la défense.

    Omar m'a tuer est un véritable film, une véritable oeuvre cinématographique, sur fond de documentaire, qui ne donne qu'une envie : se plonger plus avant dans les méandres de cette diabolique et dramatique affaire.

    http://cinema.krinein.com/omar-a-tuer-22908/

  • nazonfly

    23/06/2011 à 21h56

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    Ouais enfin c'est pas ça qui aidera les jeunes pour la conjugaison.

  • Islara

    24/06/2011 à 11h48

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    Justement si : car une partie du débat porte sur le fait que Ghislaine Marchal (la dame violemment assassinée) était très lettrée et n'aurait jamais pu faire une faute d'orthographe aussi énorme.

  • Dido

    27/06/2011 à 10h14

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    Je n'ai pas vu le film, mais j'apprécie beaucoup Roschdy Zem en tant qu'acteur, donc je suis curieuse de découvrir ses talents de réalisateur. La présentation me donne également envie de le voir.

  • Islara

    27/06/2011 à 10h28

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    Ce n'est pas la 1ère fois que j'entends qqun dire ça (il est décidément très apprécié Roschdy Zem ). Comme je le disais sur le sujet qui le concerne, je ne savais pas que c'était son premier film et franchement, pour une première, je trouve qu'il s'est très très bien débrouillé.

  • enihprom

    28/06/2011 à 20h49

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    Je vais le voir demain et ton commentaire me donne bon espoir pour ce film, qui, je l'avoue, ne me paraissait pas mirobolant.

    En espérant ne pas me retrouver devant un documentaire poussif, redondant et ultra-lourd. Pour ça, il y a déjà Faites entrer l'accusé qui lui est dédié

  • Islara

    29/06/2011 à 10h27

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    Justement, ça n'a rien d'un documentaire dans la forme. Mais comme dans l'ensemble les faits et détails repris correspondent à la réalité de l'enquête et de la polémique, d'une certaine façon, sur le fond, ce film apporte autant qu'un documentaire, d'où le fait que j'avais employé ce terme.

    J'espère que ça te plaira. Parfois, à force d'avoir trop entendu qu'un film était bien, on est déçu... ^^'

  • Islara

    29/06/2011 à 18h33

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    Petite précision pour notre aimable critique et nos aimables lecteurs : avoir choisi les services de Jacques Vergès n'a probablement pas aidé Omar Raddad. Certains avocats ont malheureusement trop mauvaise réputation, à tel point que ça jette la suspicion sur leurs clients.

    A ce jour, Vergès n'est plus l'avocat d'Omar Raddad (je ne sais pas si c'est parce qu'il s'est fait retirer le dossier par con client ou si c'est parce qu'il est trop vieux).

    Quant à la condamnation par le jury, il faut bien comprendre que le jury n'est pas fait que de citoyens comme aux USA : il y a avec eux, pendant les délibérations, le Président et 2 magistrats professionnels. Et autant dire que le Président mène la danse et a une influence considérable sur les jurés. Or, le Président de la Cour de l'époque avait un avis déjà bien tranché. Et en supposant qu'il y avait eu des pressions (ce qui semble possible vu la famille très haut placée de Mme Marchal), alors le tour était joué.

    Pour ça, le film aurait mérité d'être un peu plus long, car il n'explique pas assez certaines choses et te donne, Riffhifi, cette drôle d'impression : "Mais comment ils ont pu le condamner avec tout ça ?"

    Omar Raddad prépare une nouvelle demande en révision. En mai dernier, le Parquet de Grasse a donné son feu vert à une expertise pour que l'ADN masculin trouvé sur les lieux puisse enfin être comparé au FNAEG (fichier des empreintes génétiques).

    Voir : http://www.europe1.fr/France/Affaire-Ra ... DN-533415/



    http://cinema.krinein.com/omar-ma-t ... 16498.html

  • riffhifi

    29/06/2011 à 18h57

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    Effectivement, Verges déclare même dans le film : "c'est mon premier innocent" ^^
    Pour avoir fait partie d'un jury, j'ai ressenti l'influence du président telle que tu la décris, mais je peux aussi attester que son avis n'est pas équivalent au verdict final ! Le problème dans le film, c'est que personne ne semble croire à la culpabilité de Raddad, à part une poignée de magistrats diaboliques. Même la famille de Ghislaine Marchal reste absente du scénario.

  • Islara

    29/06/2011 à 19h12

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    Ah t'as été juré ! Belle expérience... J'espère que l'affaire sur laquelle tu es tombée n'était pas trop sordide.

    Effectivement, à part le passage au cimetière, la famille est trop absente. Film un peu court aussi de ce point de vue-là.

  • riffhifi

    29/06/2011 à 21h04

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    J'espère que l'affaire sur laquelle tu es tombée n'était pas trop sordide.

    Il y en avait deux et... si, ça l'était un peu. C'était une expérience intéressante mais... stressante !

  • Islara

    30/06/2011 à 10h03

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    Ca tombait à point nommé, il a été annoncé hier aux infos que les traces d'ADN retrouvées ne permettaient pas de créer un profil génétique et ne pouvaient donc pas être comparées au FNAEG... Pas de bol décidément.

    Affaire à suivre...

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