9/10

May

May...qui est May ? May est tout simplement une jeune femme, un de ces êtres humains comme il y en a tant. La jeune femme qui n'a pas eu beaucoup de chance dans la vie, vie qui a fini par lui faire peur, quitte à la fuire pour l'imaginaire. Des amis, elle n'en a pas. Des petits copains, il ne faut même pas y penser. Un strabisme divergeant, ça n'améliore pas les relations humaines. La vie de May, c'est sa poupée, Soozie, cadeau de sa mère alors qu'elle était enfant, et la couture. Car May coud. Coud beaucoup : les panses des animaux à la clinique vétérinaire qui l'emploie, les vêtements qu'elle fabrique elle-même.

Adam est un jeune homme. Un beau jeune homme, même. Il est grand, plutôt musclé, les cheveux longs. Un peu bizarre peut-être ? quand on est fan d'Argento et de films gores, on ne peut que l'être, parait-il. May trouve qu'il a de belles mains. Malgré tout ses stratagèmes, ce n'est qu'a la laverie qu'elle osera l'aborder. Ils se lient, elle lui fait des pâtes, il lui montre son film : deux amants se dévorent l'un l'autre. Quand vient le moment de passer à l'acte pour May et Adam, la jeune fille, qui n'y connaît pas grand chose, croit bien faire. Cela ne se passe pas comme prévu, Adam quitte la chambre. Plus seule que jamais, May trouvera le réconfort dans les bras de sa collègue de travail, lesbienne délurée qui s'avèrera plutôt volage. Dès lors, c'est la dégringolade pour May qui en viendra à suivre le vieux conseil de ses parents : si tu veux un ami, fabrique-le...

Lucky Mc Kee, Californien, n'est à première vue pas homme à s'encombrer de sentiments. Fan de Truffaut et de gore italien, ses premières armes se trouvent être une production purement Z, All Cherleeders Die, film d'horreur rigolard avec des Pom Pom Girl. Les surprises proviennent souvent de là où on les attend le moins et May, de surprise, en est une sacrée. Plus qu'un film d'horreur au sens pur et dur du terme comme il fut abusivement catalogué, May est un drame, une tranche d'une vie solitaire et incomprise qui laisse éclater ses pulsions dans un sens de la réalité qui lui est propre. L'esprit de May est malade, anéanti par une enfance douloureuse et c'est un voyage extraordinaire que propose le film, partant de petits riens, laissant ici et là quelques indices pour s'achever dans la poésie et la noirceur. May prend le temps de se mettre en place, à trouver ses marques, suivant cette jeune femme timide qui découvre la vie avec une justesse touchante. Un parti pris qui prouve à lui seul que le film n'a pas sa place dans le genre horrifique, se plaçant parfois à la limite du contemplatif avant de s'accélérer à mesure que s'approche le dénouement. Un dénouement superbe où May crache toute sa haine et son malheur en réalisant son rêve et qui s'achève sur un dernier plan, un seul, qui bascule soudain dans la beauté d'une scène fantastique inattendue, où le rythme se ralentit, moment intimiste où l'apaisement prend place et la réalité n'a plus lieu d'être, offrant là peut-être l'instant le plus émotionnel du métrage. May est un film fascinant, emmenant le spectateur dans un univers à part où la violence fait place à la douceur, à la sensualité, porté par la performance d'Angela Bettis. Angela Bettis qui donne corps au rôle titre et se fond dans ce personnage ambivalent, dont il est impossible de déterminer la vraie nature. May dont l'ambiguïté de personnalité se caractérise même par le physique passant de la laideur à la beauté fatale d'une vamp. Deux ambiances que l'ont retrouve au coeur du film même, opposant une traumatisante et brutale énucléation, qui accueille à froid le spectateur sans autres formes de procès, à d'autres scènes toute aussi explicites qui se font étrangement plus calmes, moins excessives, à la violence feutrée. Je n'ai pas parler des autres acteurs. Citons Anna Faris. L'Anna Faris de Scary Movie qui prend ici un rôle complètement à contre-emploi, en campant une véritable garce croqueuse...de femmes. Bluffant. Si Mc Kee est désormais un réalisateur à suivre de prêt, Anna Faris prouve ici un talent indéniable que les blagues scato des films des frères Wyans ne laissaient pas transparaître. Oui, May est un beau film, un film triste qui trouve le ton juste, évitant le larmoyant ou le ridicule, et ne faisant pas tomber son héroïne dans un pathétique trop appuyé. Une sorte de réalisme qui donne à l'histoire toute son émotion et toute son aura si particuière. L'humour est présent, rare, très noir. Aurait-il pu en être autrement ?

Lucky Mc Kee a bien sur ses références. Carrie pour commencer, dont May reprend certaines bases. Le Mythe de Frankenstein également, où un personnage mélancolique cherche sa place dans une société qu'il ne peut comprendre. Quelques clins d'oeil aussi, dont le personnage d'Adam est l'intermédiaire rêvé aux citations du réalisateur. Adam qui signe son court métrage en Italien, par hommage à ses propres modèles. Une mise en abîme intéressante, Mc Kee se plaisant d'ailleurs à répéter que May est un film en partie autobiographique. Si le cinéma doit servir maintenant d'autopsychanalyse, souhaitons que les expériences futures soient aussi réussies. Lucky Mc Kee a lâché un film inclassable qui ne convaincra pas tout le monde. Un film résolument adulte, fort, émouvant et subtil, à voir en n'oubliant pas qu'il s'agit de l'histoire d'une vie...



Je souhaiterai finir par un coup de gueule, histoire que l'appellation "critique" soit pleinement justifiée. Je ne me plains pas vraiment de la distribution des films, d'horreur ou non, en France, j'estime même qu'à ce niveau, nous sommes encore bien lotis. Mais c'est tout de même scandaleux qu'un film du calibre de May ne bénéficie en tout et pour tout que de 25 copies pour tout le territoire...

A découvrir

Polly et moi

Partager cet article

A propos de l'auteur

15 commentaires

  • Daggy

    19/02/2005 à 21h46

    Répondre

    [i]May... quel est donc ce charme qui hante le film ?

    Fragilité singulière, rêverie naïve, timidité maladive habillent le personnage principal. La mise en scène vibre constamment sur ces ficelles, composant un tissu scénaristique qui accroche lattention du spectateur. Tout au long du film, on suppose le grain de folie, inquiétant, qui se dissimule derrière le voile et attendant le moment propice pour revêtir la profonde nature dune souffrance. Une terrible solitude sur les épaules, qui pousse May à partir en quête dun amour fantasmatico-romantique : superbe !

    Et que dire de cette poupée étrange, cadeau empoisonnée dune mère. Une poupée qui ne doit jamais sortir de sa prison de verre et semble avoir une influence morbide sur May. La séquence avec les gosses handicapés révèle l'emprise que peut avoir cette pseudo marionnette qui se joue - ou vampirise - les esprits faibles. C'est le moment charnière et fantastique du film où la comédie sentimentale se fait déchirer par le drame, pour finalement glisser dans lépouvante. Tout comme Lestat, je trouve que le dernier plan enrichi considérablement l'ensemble du film et donne l'envi de replonger dans sa substance étrangement belle.

    May [/i]est délibérément inclassable. De cette force naît la particularité originale dune réalisation, soyeuse et colorée du sang neuf, qui réactive subrepticement le mythe de Frankenstein, cousu avec le fil rare de la poésie. Une uvre qui aurait mérité de défiler sur le devant dune scène où siège le prêt-à-porter abrutissant.

  • Vincent.L

    28/03/2005 à 22h25

    Répondre

    Ce qui fait la force de May, c'est sans aucun doute son aspect dramatique.
    C'est une histoire poignante où l'horreur ne fait qu'exprimer un mal être solitaire profondément touchant.
    L'interprêtation de l'actrice principale est formidable de justesse, la poupée de May est terrifiante et l'émotion est souvent au rendez-vous.

    Par contre, je suis moins positif que Lestat sur le jeu d'Anna Faris qui pour moi joue toujours le même rôle de femme délurée dans ses films.

    7.5/10

  • Vincent.L

    05/08/2005 à 20h30

    Répondre

    Intéressant, pourquoi pas... Et puis après y'aura May Vs Norman?

  • Lestat

    05/08/2005 à 22h19

    Répondre

    Argh...moi qui rêvait d'un May Vs Carrie

  • Vincent.L

    05/08/2005 à 22h46

    Répondre

    Pas mal effectivement, ça donnerait un bon film à se tirer une balle

  • Anonyme

    06/08/2005 à 09h52

    Répondre

    j'ai adoré May et j'ai hate de voir the woods (les premières images sont prometteuses) mais pour norman, je suis perplexe.

    Pourquoi pas un norman & May versus Willard & Carrie

  • Vincent.L

    06/08/2005 à 11h28

    Répondre

    Lol, Willard est pas mal aussi dans le genre déprimant avec le génial Crispin Glover.

  • Anonyme

    06/08/2005 à 12h02

    Répondre

    J'ai bien aimé le relationnel avec les rats mais le final est décevant

  • Vincent.L

    06/08/2005 à 14h06

    Répondre

    Il est vrai mais ça reste bon

  • gyzmo

    08/08/2005 à 21h11

    Répondre

    Lestat a dit :
    Les deux films ont une trame quasi-similaire. Norman est donc un jeune homme solitaire qui un jour ose enfin aborder la jeune fille qui passe sous sa fenêtre toute les nuits. La suite, il faudra la voir sur les écrans.

    May avait une poupée malfique sublime

    Norman aura quoi, lui?
    un camion spielbergien?
    un g.i. joe norrisien?
    un doudou didou?

  • Lestat

    08/08/2005 à 21h17

    Répondre

    Je verrai plutot Norman joué avec un couteau hitchcockien

  • Anonyme

    09/08/2005 à 06h26

    Répondre

    Moi avec un animal empaillé ou un presse orange !

  • Vincent.L

    09/08/2005 à 10h37

    Répondre

    Oui genre le chat de Simetierre avec des yeux lumineux

  • Anonyme

    09/08/2005 à 17h21

    Répondre

    et des boutons sur la tête, un qui fait ronroner, un qui fait grogner, hurler et miauler.

    et l'homme un peu fou parle à son animal autrement dit à lui même, et sois disant le chat choisit en faisaint une mimique et ses faux yeux phosphoresent reflete dans la nuit

    yeaaaaaaa !!!!!

  • iscarioth

    03/12/2006 à 11h00

    Répondre

    Petite critique après revisionnage :



    Carrie, cest le film mythique de Brian De Palma, nous faisant suivre la vie dune jeune fille complexée, brimée par une mère tortionnaire et par des camarades de lycée moqueurs et cruels. En 2002, pour la télévision américaine, David Carson réalise un remake avec, dans le rôle-titre, une jeune actrice remarquable nommée Angela Bettis. Cest cette même jeune femme qui est choisie pour incarner May, dans le film du même nom de Lucky McKee. Une histoire qui rappelle à bien des propos celle de Carrie, mais sans jamais faire leffet dune pale copie.

    May est une jeune fille complexée, dont la timidité maladive atteint des sommets. Elle travaille dans une clinique vétérinaire et se décide un jour à plaire à Adam, le mécano du coin. Angela Bettis est tout simplement époustouflante de crédibilité dans son rôle. Chaque geste manqué par excès de nervosité, par manque de confiance en soi sonne étonnamment juste. La jeune femme est dans un premier temps véritablement attendrissante, avant de faire plus leffet de quelquun détrange, de bizarre, puis de complètement fou. Comme Carrie, May, dévorée par la tristesse et la colère dêtre rejetée, déchaîne les enfers. May, victime dun très fort strabisme, est une jeune femme isolée dès lenfance, dont la seule amie na jamais été quune poupée léguée par sa mère. Le temps de quelques séquences, on entrevoit lenfance de May, et les quelques touches de cruauté et de brimade imposées par une mère névrosée. Des traumatismes qui comme des graines plantées germeront plus tard en maladie.

    May, isolée socialement, sest construit un univers, pour le moins macabre, tournant autour de sa poupée, quelle refuse de sortir de sa cage de verre. Dans un premier temps amusant et presque comique (les réactions de May face à son premier flirt prêtent à sourire gentiment), May sombre ensuite dans la dépression, le meurtre et lhorreur gore. Plane alors un voile fantastique, dont on ne sait sil est amené par lesprit névrosé de May ou par une réelle digression vers lésotérisme. La violence déchaînée dans le film, et plus particulièrement lors du final, est dun impact fort, tout simplement parce quelle est empreinte de poésie. Cest par amour et par carence affective que May dégénère, refusant lisolement que la vie et les déceptions lui imposent. On a beaucoup reproché à Lucky McKee davoir affadi May par une réalisation à la limite du minimum syndical. Le réalisateur a en fait pris le parti des choix des plans intelligents, articulés, plutôt que de miser sur loverdose deffets visuels et de mouvement.


    Acclamé dans les divers festivals quil a sillonnés, May est un film surprenant, lune des belles réussites du cinéma indépendant de ces dernières années. On aurait souhaité une diffusion en salle plus large pour ce film qui est, plus quun exercice dambiance, un véritable drame psychologique, un discours sur linsupportable solitude. May, comme bien dautres films avant lui, sancrera peut être comme culte au fil des années et des visionnages en vidéo

Participer à la discussion

Nous nous réservons le droit de ne pas publier les commentaires qui ne nous semblent pas appropriés (netiquette, loi, point godwin, imbécillité profonde, etc.). Et ne venez pas crier à la dictature !

Vous allez commenter en tant qu'invité-e :

Krinein cinéma, c'est l'actualité et les critiques de films qui sortent au cinéma, en dvd et en bluray .

Des grands classiques aux films d'actions hollywoodiens. Pas de tabous chez Krinein cinéma, hormis, peut-être, les films français qui sont trop souvent oubliés.

Rubriques