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Manderlay

Nous sommes en 1933. L'action se situe à Manderlay dans l'état d'Alabama. Après avoir mis un terme aux agissements de la communauté de Dogville, Grace et son père s'apprêtent à rejoindre leur domaine, lorsqu'ils passent à proximité d'une plantation de coton, un domaine isolé du nom de Manderlay. Grace est alertée par les appels au secours d'une jeune femme noire. Elle découvre que l'esclavage y est encore le maître mot, bien qu'il ait été officiellement aboli il y a près de soixante-dix ans. Rongée par la culpabilité, Grace s'engage auprès des occupants de Manderlay à les aider à se défaire de leurs chaînes. Portée par son idéalisme et sa générosité, elle leur enseigne une poignée de notions en vue de leur intégration à la société : parmi elles, la liberté, l'égalité et la fraternité. Elle se heurte alors à l'incompréhension des Noirs eux-mêmes, qui ne savent que faire de ces concepts dans un pays qu'ils jugent toujours aussi ségrégationniste.

Présenté en Sélection officielle au Festival de Cannes 2005, Manderlay est le deuxième volet de la saga que consacre le Danois Lars von Trier à l'Amérique (U.S.A. Land of Opportunity). Il s'inscrit en parfaite continuité avec Dogville, son prédécesseur, et ce tant au niveau du récit que de sa mise en scène. A la fin du premier volet, Grace et son père quittaient Dogville pour retourner chez eux à Denver. Au début de Manderlay, on les retrouve faisant route vers le sud et optant pour une halte en Alabama. Grace se glisse alors au sein d'une nouvelle communauté et tente à sa façon d'y instaurer le bien. Comme à l'accoutumée, le scénario prévoit de nombreux retournements de situation. L'action se déroule sur une scène de théâtre, dans un décor minimaliste qui se résume à de simples indications au sol pour figurer certaines zones particulières (un jardin potager, une case d'esclave...). Le jeu des acteurs et la qualité des dialogues en ressortent une nouvelle fois grandis. Ceci est d'autant plus vrai que le procédé de caméra à l'épaule supprime tout effet de style et permet ainsi à Lars Von Trier de suivre ses sujets en tout liberté. Lauren Bacall, Jean-Marc Barr, Jeremy Davies, Udo Kier et Chloë Sevigny ont vu leurs contrats reconduits. Quant à John Hurt, il a également été maintenu à son poste de narrateur. La seule vraie différence entre les deux opus se situe au niveau de l'interprète du personnage principal, Nicole Kidman ayant opté pour d'autres projets que celui du Danois et laissant ainsi sa place à Bryce Dallas Howard.

Il n'y a donc pratiquement rien d'inchangé entre les deux épisodes, et à vrai dire qui s'en plaindrait ? La mise en scène est toujours aussi remarquable, les textes, toujours aussi bien pensés. Lars Von Trier donne un nouvel aperçu de sa vision acerbe du rêve américain, en optant pour l'une des périodes les plus sombres de l'Histoire des Etats-Unis. Son discours est d'autant plus fort. Il nous livre une fable provocatrice sur l'esclavagisme humain et sa permanence au fil des générations. La notion de démocratie est présentée sous tous ses aspects. Il imagine une communauté unie et une justice impartiale. Comme à son habitude, il impose un discours radical, dont l'ambiguïté suscite l'interrogation. Sans remettre en question la culpabilité des Blancs au sujet de l'esclavage, il redistribue les cartes selon sa logique à lui. Il prend un malin plaisir à bousculer les convictions de son héroïne. Il met à mal son idéalisme et ses rêves d'intégration. Pour ce faire, Lars Von Trier va jusqu'à suggérer une esclavagisme entretenu et consenti par les Noirs eux-mêmes, pour ne pas avoir à assumer leur émancipation et être livré en pâture à la misère et la pauvreté. Bryce Dallas Howard répond parfaitement aux intentions du réalisateur. Avec son teint d'opale et son regard doux, le rôle de Grace lui sied à la perfection. Il va sans dire qu'elle sera à nouveau victime de sa naïveté (il ne pouvait en être autrement avec Lars Von Trier !). Le dénouement est d'une puissance dramatique rarement égalée. La succession de photographies sur laquelle s'achève le film y est à coup sûr pour quelque chose. Elle illustre à quel point l'intégration des Noirs s'est faite dans la douleur et n'a pas été une franche réussite.

Lars Von Trier dresse un portrait particulièrement sombre et corrosif de celle qui se considère comme la république la plus évoluée de ce monde. Il ne recule devant aucun obstacle, provoque la polémique en multipliant les coups de théâtre et en assombrissant constamment ses propos (les déconvenues ne sont jamais loin). Il réaffirme sa différence en imaginant des situations inédites ayant trait à des thèmes que l'on pensait connaître sur le bout des doigts. Manderlay vient à point nommé : impossible d'évoquer le film sans faire de parallèle avec le conflit irakien. Une question se pose : peut-on réellement imposer la démocratie à des personnes qui n'y sont pas préparées ? D'autres interprétations sont évidemment possibles. Mais quelque soit le thème abordé, on est en droit de ne pas reconnaître ses opinions dans ce que dit Lars Von Trier. Son goût pour la provocation le guide pour l'ensemble de sa démarche artistique et l'amène à imaginer des situations toutes plus loufoques les unes que les autres. Seulement, il n'a peut-être pas non plus complètement tort à propos de tout. Rien n'est jamais tout noir, ni tout blanc, dans ce qu'il choisit de traiter et certaines questions méritent d'être posées.

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1 commentaires

  • Lestat

    22/04/2005 à 10h54

    Répondre

    [i]La nuit dernière, j'ai révé que je retournais à Manderlay et me tenant là, silencieuse et immobile, j'aurai juré que la maison n'était pas une coquille vide mais qu'elle vivait et respirait comme elle l'avait fait autrefois...

    Un autre fameux film se déroule à Manderlay : Rebecca[/i], d'Hitchcock. Voila un film qui a l'air enthousaismant.

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