8.5/10

La Main du Diable : phalanges et démons

En 1943, la France traversait une sombre période. La Main du Diable reflète l’humeur de l’époque : paranoïa, culpabilité… Et pourtant, la société de production était pilotée par Goebbels !

Roland Brissot est artiste-peintre. Sa carrière végète, ses idées révolutionnaires n'intéressent que lui, et sa petite amie le trouve médiocre. Jusqu'au jour où il achète une main magique, capable de lui apporter talent, richesse et amour ; le prix est modique : un sou… et son âme.


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Lorsque La Main du Diable est produit en 1943, la France subit l'occupation allemande depuis plusieurs années. Le moral est bas, le cinéma constitue un refuge pour l'esprit : comédies, films fantastiques… La production est évidemment sous contrôle allemand, et la Continental Films est une société directement placée sous la coupe du ministre de la propagande Goebbels. Pourtant, les films qui sortent de ce studio jouissent d'une liberté incroyable, au point de refléter amèrement l'état d'esprit de l'époque : Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot, par exemple, montre un petit village français miné par la délation. Dans La Main du Diable, réalisé par un Maurice Tourneur déjà septuagénaire (et doté d'une filmographie de poids, en France et aux USA), le scénario donne dans le surnaturel, prenant sa source dans une nouvelle écrite par Gérard de Nerval, La Main enchantée. Plusieurs éléments semblent destinés à brosser la propagande nazie dans le sens du poil : le Diable est un usurier dont la rapacité évoque le caractère prêté aux Juifs, et son ombre néfaste prend la forme d'une main griffue qui, là encore, répond aux caricatures répandues en ce temps. Mais le véritable sujet du film n'est pas bien difficile à lire entre les lignes (des lignes écrites par Jean-Paul Le Chanois, écrivain juif et communiste) : le peintre vend son âme au Diable pour avoir le succès et l'argent sans effort… mais sa conscience s'alourdit chaque jour un peu plus. Il n'est pas impossible que le thème soit le reflet des propres questionnements des personnes travaillant pour Continental Films : avons-nous raison, pour continuer à faire du cinéma, de nous soumettre à l'Allemagne nazie ?...

Dans le registre de la main "hantée", le film devance la Chose de la famille Addams (qui n'apparaîtra que dans les années 50), le membre coupé de Ash dans Evil Dead 2,
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et la comédie horrifique La Main qui tue ; de plus, tous ces successeurs mettront en scène des cas de main droite, alors qu'il s'agit ici d'une main gauche (donc rien à voir non plus avec La main droite du Diable réalisé par Costa-Gavras). En revanche, la présence du Diable sous forme d'un bonhomme bavard et facétieux évoque irrésistiblement celle de Jules Berry dans Les Visiteurs du Soir, réalisé par Marcel Carné l'année précédente ; et l'histoire elle-même s'inscrit dans une longue lignée de contes évoquant la tentation de céder à la facilité sans penser au prix à payer : du mythe de Faust à Star Wars, nombreux sont les personnages qui ont cédé au côté obscur. La Main du Diable se distingue par sa noirceur et son étrangeté : souffrant de moyens un peu limités (pour les décors, notamment), Tourneur transforme ce handicap en avantage, et privilégie les jeux d'ombre et de lumière pour créer ses ambiances, jusqu'à la longue séquence quasiment expressionniste de la dernière partie.

On retrouve ici une partie des habitués de Clouzot : Pierre Fresnay dans le rôle principal, Noël Roquevert en cuisinier italien, Pierre Larquey en envoyé du Ciel… Tous sont excellents, à commencer par Fresnay en peintre halluciné, tourmenté, mutilé ; son irruption dans l'auberge au début du film évoque celle de l'homme invisible dans le roman de H.G. Wells : un curieux voyageur transportant une sombre histoire dans ses bagages…

La récente édition Blu-ray permet de redécouvrir cette œuvre méconnue : l'image et le son ont été restaurés sans pour autant produire de miracle (si on vous vendait un film de 1943 en Imax et Dolby Surround, sachez qu'on vous pipeauterait), mais profitez du documentaire présenté en bonus, avec les interventions passionnantes du scénariste Jean Cosmos et de l'historien de cinéma Serge Bromberg. Et puis zut, Tourneur est un si beau nom de cinéaste que Maurice l'a transmis à son fils Jacques (qui, en 1943, tournait lui aussi des films fantastiques – aux USA, pour sa part).


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