8/10

Labyrinthe de Pan (Le)

Espagne, 1944. Fin de la guerre civile. Carmen, récemment remariée, s'installe avec sa fille Ofélia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l'armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique va lui révéler qu'elle n'est autre que la princesse disparue d'un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves que rien ne l'a préparée à affronter...

Le Labyrinthe de Pan n'a rien d'une oeuvre "fantastique", d'une fresque "fantasmagorique", ni même d'un conte de fée "horrifique", comme j'ai pu le lire ici ou là, détrompez-vous. Et pourtant, il faut bien avouer que le résumé du film ne se prive pas de faire l'amalgame, avec une série d'expressions toutes faites à l'appui : "mystérieux labyrinthe", "étrange créature", "royaume enchanté". Le parallèle avec Lewis Carroll était inévitable ! Tout a été dit sur ce film (que la presse francophone s'est d'ailleurs surprise à regarder avec un réel plaisir). Les journalistes de tous bords ont tour à tour insisté sur le caractère "spirituel" de l'oeuvre, son esthétisme sans faille et son accessibilité à tous. Son auteur l'annonçait comme une "annexe" de l'Echine du diable. Pour alimenter ce parallèle, notons que l'intrigue du Labyrinthe se déroule dans une Espagne en pleine instabilité, et repose sur les mêmes éléments clés : un enfant dans la tourmente, détenant les clés d'un lieu secret, et s'y réfugiant à l'occasion, comme d'autres se réfugient dans la lecture ou le travail. A noter également que les deux films ne se cantonnent pas aux règles d'un genre en particulier : films de guerre ou d'épouvante, on y croise des fantômes et tout un tas d'autres terreurs enfantines bien connues.

Je réserverai mon jugement sur l'accessibilité à tous, étant donné le degré de violence atteint, le réalisme extrême de certaines scènes. En revanche, pétri de sentiments, le Labyrinthe de Pan l'est à coup sûr. Si le Labyrinthe de Guillermo Del Toro présente les choses, plus qu'il ne donne matière à penser, une chose est sûre : il est intraitable sur le plan émotionnel. Le film repose sur un parallèle entre imaginaire horrifique et réalité terrifiante, qui lui permet de mettre en évidence le délire totalitaire du fascisme. Si le cinéaste est revenu en terres ibériques, cinq ans après nous avoir concocté son Echine du diable, c'est avant tout pour, une fois encore, se pencher sur l'histoire de ce pays. Guillermo Del Toro est mexicain, me direz-vous. Mais comme il l'explique lui-même, "le Mexique a directement vécu les conséquences de la guerre civile espagnole à travers l'émigration des républicains espagnols". Le fantastique n'est qu'un prétexte, même si l'on y retrouve toutes les ficelles du genre : un bestiaire hors normes (dommage qu'il ne soit pas plus fourni !), des cadavres, du sang, des ruines. Ces éléments forment une toile de fond pour le drame politique, profondément humain, qui se joue sous nos yeux. Heureusement, le cinéma fantastique ne se limite plus à l'apparition de créatures bizarres et à l'usage outrancier de poches d'hémoglobine. "C'est aussi un genre très riche sur le plan de la symbolique, du Mythe, de la fantaisie, et dans sa manière d'aborder le monde", dixit Del Toro.

Question mise en scène, rien à redire. Plus qu'un simple exercice de virtuosité plastique, c'est avant tout une formidable leçon de rigueur cinématographique. Guillermo Del Toro ne fait que répéter ses gammes, me direz-vous. La puissance visuelle de ce film ne se discute pas. Pour s'en rendre compte, il suffit de jeter un oeil aux galeries d'images qui lui sont consacrées sur le web. Tout ce qui gravite autour du labyrinthe relève tout bonnement du chef d'oeuvre d'esthétisme. Del Toro nous offre une série de visuels "à la Goya", truffés de détails, et les ambiances musicales sont à la hauteur de ses ambitions. Idem sur le plan de l'interprétation. Sous ses faux airs de huit clos (plus d'une trentaine de décors différents auraient été réalisés pour les besoins du film), le Labyrinthe de Pan est également une merveille d'acteurs. Le scénario, un tantinet prévisible, est relevé par de superbes dialogues et d'incroyables performances d'acteur, avec en tête : Sergi Lopez, le grand méchant loup de cette histoire ; et Maribel Verdu, en reine du Coeur.

Malgré un accueil favorable sur la Croisette, le film n'a pas été récompensé par le jury présidé par Wong Kar-Wai. Le temps fait bien les choses, quelquefois, puisque le Labyrinthe de Pan serait, au même titre que Volver, dans la course aux Oscars. Ce qui est sûr, c'est qu'avec ce Labyrinthe, Del Toro livre un film animé d'une sensibilité à fleur de peau, entraînant le public dans un tumulte d'émotions. Un cauchemar d'adulte, qui tire le meilleur de l'imaginaire et des peurs de l'enfance. Un film d'une mélancolie folle, d'une élégance rare, d'une logique implacable. Un film à voir et à revoir, au même titre que n'importe quel conte pour enfants. Sans aller jusqu'à faire usage d'expressions toutes faites (présenter ce film comme étant celui "de la maturité" serait une énormité) ou évoquer une quelconque "consécration" pour son réalisateur, gageons simplement que si Hellboy a divisé le monde, le Labyrinthe fera l'unanimité.

Partager cet article

A propos de l'auteur

8 commentaires

  • Lestat

    01/11/2006 à 12h55

    Répondre

    Quelque part entre l'Echine du Diable et Créatures Céleste, le Labyrinthe de Pan est un très beau film mais bien creux. La dimension fantastique et le bestiaire sont mal exploités. La thématique nazi lourde.

    Reste Sergi Lopez en salaud intégral et deux monstres trop rares.

    Ma grosse déception de l'année.

  • Anonyme

    02/11/2006 à 01h17

    Répondre

    Un bilan assez mitigé pour ma part.
    D'un côté, le travail sur l'image est agréable, l'histoire, prenante, et le jeu des acteurs plus que bon. On se laisse entraîner facilement dans ce conte assez sombre, et on ne s'ennuie pas.
    D'un autre côté, Le labyrinthe de Pan ne semble pas trouver son public. Je ne le conseillerais pas à un enfant : certaines scènes sont assez choquantes, que ce soit visuellement ou du point de vue de l'histoire (scènes de tortures suggérées, etc). Mais en même temps, c'est trop creu et un peu trop rêveur pour réellement plaire à un public adulte. Une double lecture peut être faite, mais elle n'a que peu d'intérêt.
    En somme, un film qui fait passer le temps mais se laisse oublier tout aussi vite.

  • weirdkorn

    03/11/2006 à 21h26

    Répondre

    Je dirai comme Aurélie. On ne comprend pas bien à qui s'adresse le film, c'est entre le conte pour enfants et la barbarie fasciste. Visuellement très réussi mais quelques passages semblent faciles au niveau de l'intrigue.

  • nazonfly

    08/11/2006 à 10h08

    Répondre

    Mais le film s'adresse bien évidemment à ces adultes qui n'ont pas oubliés les contes de fées de leur enfance.
    Je me suis pleinement retrouvé dans ce film qui mélange à la fois une sublime dimension fantastique et un film plus "réel" sur un petit capitaine fasciste à la personnalité (et aux actes) les plus détestables.
    L'histoire qui peut paraître simpliste est magnifiée par un esthétisme poussé et une superbe musique.

    Seul point noir du film : pourquoi dans la version française, Sergi Lopez se double-t-il lui-même avec son accent à couper au couteau?

  • Cineman

    15/11/2006 à 19h09

    Répondre

    Complètement d'accord avec Nazgul ce film m'a enchanté , c'est un vrai concentré d'émotion doté d'un esthétisme somptueu .
    On passe de l'horreur fasciste à la féerie la plus pure en un instant et on voit défiler devant nos yeux un vrai univers de personnages charismatiques et de décors oniriques impressionnants ( la salle au grand buffet est magnifique ) . Je suis sorti avec à la fois de la tristesse et des étoiles plein les yeux , marqués par le parralèle entre le monde réel d'une barbarie sans nom et le monde magique inventé par l'innocence d'une petite fille . C'est sur qu'on ne peut pas vraiment conseiller ce film aux enfants , mais en tout cas mon âme d'enfant à moi a beaucoup apprécié

  • Anonyme

    15/08/2008 à 00h35

    Répondre

    tout simplement magnifique

  • Anonyme

    23/12/2008 à 09h39

    Répondre

    Je viens de découvrir ce film et je l'ai trouvé superbe, émouvant,  violent. Cette histoire n'est certes pas destinée à des enfants mais pourquoi l'enfant que je suis restée  a été si touchée par ce récit fantastique ? ... Magique, d'une grande beauté esthétique, le parallèle avec la violence humaine forme un contraste troublant.


    J'ai adoré.

  • Anonyme

    13/10/2009 à 16h54

    Répondre

    jai adorer ce film vraiment tres beau et en meme temps triste

Participer à la discussion

Nous nous réservons le droit de ne pas publier les commentaires qui ne nous semblent pas appropriés (netiquette, loi, point godwin, imbécillité profonde, etc.). Et ne venez pas crier à la dictature !

Vous allez commenter en tant qu'invité-e :

Krinein cinéma, c'est l'actualité et les critiques de films qui sortent au cinéma, en dvd et en bluray .

Des grands classiques aux films d'actions hollywoodiens. Pas de tabous chez Krinein cinéma, hormis, peut-être, les films français qui sont trop souvent oubliés.

Rubriques