9.5/10

Jeunes filles en uniforme

Discipline ! Ordre ! Discipline !

Jeunes filles en uniforme, un film qui évoque bien peu de chose à la plupart des amateurs de cinéma, même avertis. Et pourtant, cette oeuvre est à considérer comme l'une des plus militantes et critiques de toute l'histoire du cinéma. Nous
sommes en 1931, le cinéma est encore très contrôlé par les gouvernement du monde. Symbolisant ce contrôle, le code Hays, élaboré alors aux Etats-Unis. En Allemagne, un courant s'éteint, celui de l'expressionnisme, qui a connu ses grandes heures de gloire dans les années vingt, avec quelques chefs d'oeuvre du muet tels Metropolis de Fritz Lang ou Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene. En 1930-1931, c'est l'arrivée fracassante du son. Le cinéma va devoir se forger une toute nouvelle identité. En 1931, deux ans avant l'accession d'Hitler à la chancellerie de la République de Weimar, deux films s'annoncent prophétiques. Le premier, c'est M le maudit, de Fritz Lang. Le deuxième, bien moins reconnu, c'est Jeunes filles en uniformes (Mädchen in uniform). Un film qu'il convient non seulement de restaurer dans le patrimoine filmique mondial, mais aussi dans la mémoire vive de tout un chacun.

« Un être comme toi, la société le vomit »


Jeunes filles en uniforme
nous immerge dans un internat pour filles d'officiers de la première guerre mondiale. Les événements se déroulent en 1925. Manuela, orpheline de mère, arrive à l'internat et la vie là-bas lui est présentée. Dans un premier temps, le film critique en l'exposant le système militariste et autoritaire. Les jeunes filles portent des uniformes à rayures noires et blanches, rappelant, pour nous contemporains, les habits concentrationnaires de la deuxième guerre mondiale. La vie des jeunes pensionnaires est réglementée. Tout est organisé pour créer un univers impersonnel. L'individu est détruit, terrorisé. Les surveillantes empêchent le rire, la fraternité, le rassemblement. La directrice du pensionnat fait figure de « pré-Hitler ». Elle prône l'ordre et la discipline et déclare : « La faim et la discipline, la discipline et la faim ! Ainsi nous redeviendrons grands ! ». Derrière ces paroles, il y a l'esprit revanchard, mais aussi et surtout, l'annonciation du cataclysme politique à venir en Allemagne. Jeunes filles en uniformes fait la critique de la rigidité prussienne, s'en prend à la dictature et au militarisme. Deux formes de résistances sont exposées. La première, c'est celle des jeunes filles. Une meneuse se détache du lot et s'illustre par des imitations, des moqueries. L'humour vient calmer la détresse des filles et leur permet d'affronter la rigidité de leurs surveillantes. Face à la déshumanisation, les jeunes filles tentent de conserver des traces de naturel et d'innocence. Elles camouflent des photographies d'homme en maillot de bain, elles défient les règles et la convenance tout en tentant de ne jamais se faire prendre. A ce niveau, Jeune filles en uniformes ressemble beaucoup à Zéro de conduite, le film que Jean Vigo a réalisé en 1933. On compare facilement la scène de Jeunes filles en uniforme pendant laquelle les demoiselles lancent du haut d'un escalier en spirale un pétard, et celle, côté garçons dans Zéro de conduite, de la bataille de polochons.

Tendresse et lesbianisme


La première résistance, c'est le rire et le défi. La seconde, c'est l'amour et la tendresse. Deux valeurs incarnées par l'une des surveillantes, Mademoiselle Von Bernburg, qui s'oppose aux méthodes d'éducation pratiquées par sa directrice. Cette surveillante exerce une fascination sur les jeunes filles de l'internat, toutes très carencées affectivement. Cette fascination, chez la jeune Manuela, va se transformer en amour fou... et quasiment réciproque. La scène la plus marquante du film est celle du baiser. Mademoiselle Von Bernburg, chaque soir, vient embrasser chacune des filles dans son lit pour lui souhaiter bonne nuit, conformément à sa politique. Le jeune surveillante souligne devant ses collègues et la directrice que le personnel de l'internat représente pour les jeunes filles un substitut de mère. La pénombre est forte, pour cette scène, si bien que l'on ne sait pas trop où Mademoiselle Von Bernburg pose sa bouche, pour dire bonne nuit à ses protégées. Une fois arrivé à Manuela, la lumière est plus présente, et les deux personnages échangent un baiser. Un film qui touche au thème du lesbianisme, en 1931 ! Encore aujourd'hui, le cinéma n'est pas au clair avec l'homosexualité. Le sujet est encore tabou et la plupart des réalisateurs l'abordant le font avec humour, dérision ou caricature, comme pour bien cacher leur gêne ou méconnaissance. Il se dégage de Jeunes filles en uniforme une très grande sensualité. Rien de malsain ni même de provocateur. La femme est exaltée pour sa beauté. Les gros plans sont nombreux et dégagent un coté très charnel. Rajoutez à cela des allusions au travestissement, un discours sur le suicide qui se démarque des réprobations réactionnaires, et il vous sera facile de comprendre en quoi le film a tant choqué son époque.

La fuite des cinéastes allemands


Jeunes filles en uniforme
est un film de résistance. Un film annonçant la descente aux enfers des années trente. Un film de femmes, réalisé par Léontine Sagan, adapté de la pièce de Christa Winsloe. Cette dernière a d'ailleurs rejoint la résistance française et a été exécutée par les nazis en 1944. Une très grande partie de l'équipe du film a fui lors de la montée au pouvoir des nazis. La mouvance fut d'ailleurs générale en Allemagne, se voyant dépeuplée de ses cinéastes les plus prestigieux. Jeunes filles en uniforme est le premier film de Léontine Sagan, bien aidée, même si l'on ne sait pas trop à quel point, par Carl Froelich. Fuyant le nazisme, Sagan a rejoint la Grande Bretagne puis les Etats-Unis, avant d'aller disparaite, début des années quarante, en Afrique du sud où l'on a perdu sa trace. Les défauts de forme de Jeunes filles en uniforme sont ceux que l'on retrouve souvent avec les films très anciens. Il y a un manque de fluidité dans l'enchaînement des plans (le grain de la pellicule est changeant) et les cadrages sont dérangeants, avec beaucoup de têtes coupées, alors même que les personnages concernés sont en train de parler.

Jeunes filles en uniforme est un film militant, prophétique et avant-gardiste par son fond et sa rébellion libertaire. C'est aussi un film d'une très grande profondeur et d'une extrême beauté, exaltant la femme, la tendresse et l'amour. Un remake du film a été réalisé en 1958 avec Romy Schneider.

A découvrir

Little Miss Sunshine

Partager cet article

A propos de l'auteur

2 commentaires

  • Skotu

    17/09/2006 à 12h59

    Répondre

    Encore une fois une excelente chronique Made In Krinein . Dommage que personne n'est réagit à la critique de ce film . En tout il ne me reste plus qu'a le voir .

  • Anonyme

    02/09/2008 à 19h00

    Répondre

    critique intéressante, mais qui colle mal avec celle qu'en fait Goebbels dans ces mémoires (vol 1 page 626), je cite " film prodigieux, naturel et emballant...je suis tout ému et boulversé. Hitler également, c'est un film très subtil". A noter que les deux larrons, finissent la soirée avec une des actrices du film. Comme quoi en faire a postériori un film prophétique et résistant est peut être un peu....optimiste !

Participer à la discussion

Nous nous réservons le droit de ne pas publier les commentaires qui ne nous semblent pas appropriés (netiquette, loi, point godwin, imbécillité profonde, etc.). Et ne venez pas crier à la dictature !

Vous allez commenter en tant qu'invité-e :

Krinein cinéma, c'est l'actualité et les critiques de films qui sortent au cinéma, en dvd et en bluray .

Des grands classiques aux films d'actions hollywoodiens. Pas de tabous chez Krinein cinéma, hormis, peut-être, les films français qui sont trop souvent oubliés.

Rubriques