8.5/10

Incidents de parcours

Comme tous les matins, Allan Mann se chausse et part faire son jogging. Une escapade dont cette fois il reviendra paraplégique, renversé par un camion. Une nouvelle mais pénible vie commence désormais pour lui, incapable de mouvoir autre chose que sa tête. Bientôt, les appareils électroniques, si sophistiqués soient-ils, ne suffisent plus quand le quotidien devient un calvaire. Heureusement, Ella est là. Ella est une guenon, petit singe capucin dressé spécialement pour s'occuper des handicapés moteurs, cadeau de son ami Geoffrey. Ce qu'Allan ne sait pas, c'est que Geoffrey, scientifique universitaire, se consacre jours et nuits à augmenter l'intelligence des primates. Ella est à ce jour sa plus grande réussite. Qu'importe, Allan reprend goût à la vie. Mais d'étranges relations vont se construire avec cette femelle qui est aux petits soins avec lui. Le caractère d'Allan change. Ella devient possessive...

Si il y avait un inconvénient à être catalogué en un genre précis, celui de George Romero serait de voir tout un pan de sa filmographie rester dans l'ombre. A juste titre immédiatement associé au film de Zombie, le nom de Romero n'évoque ainsi que le tiers de son oeuvre, dont la Trilogie -bientôt tétralogie- des Morts Vivants n'est que la pierre angulaire de ses interrogations sur la nature humaine et ses aspects primitifs. Sorti en 1988, deux ans après Le Jour des Morts Vivants, cet Incidents de Parcours pourrait être vu comme l'entame d'une trilogie nouvelle comprenant La Part des Ténèbres et Bruiser, aussi bien d'un point de vue thématique, que technique, Incidents de Parcours étant une sorte d'évolution dans l'aspect rugueux des réalisations de Romero, entamant une voie plus fluide qui trouvera son paroxysme avec Bruiser. Le lien entre Incidents de Parcours et ces deux congénères est en réalité surtout un lien entre Incidents de Parcours et Bruiser, La Part des Ténèbres, adaptation de Stephen King où un écrivain voit son côté obscur prendre littéralement vie, faisant plutôt figure de heureux hasard qui s'y intercale impeccablement. Bruiser, à ce jour dernier opus de Romero, film aussi décevant que fascinant car difficile à cerner, traite de la perte d'identité et des dérives qu'elle entraîne. Ringard cocu et raillé par son patron, Henry Creedlow se réveille un beau matin le visage recouvert d'un inamovible masque blanc et comprend rapidement les possibilités qui lui sont offertes : plus de peur d'être, la liberté totale sans ses contraintes. Si Bruiser vire regrettablement à la vengeance classique, faisant finalement du film une sorte de sous-The Crow (mais quelle plus belle revanche que celle d'un looser ?), il n'en continue pas moins une tendance que l'on retrouve dans Incidents de Parcours : la mise à nue de sa face cachée par le biais d'un transfert de personnalité. Dans Incidents de Parcours, un singe supra-intelligent avec qui Allan Mann fusionne psychiquement, lui permettant de faire ressortir et d'accomplir ses désirs refoulés. Dans La Part des Ténèbres, la personnification du double fantasmé d'un auteur. Et Bruiser, qui pourrait être l'aboutissement de la réflexion, faisant d'Henry Creedlow une entité schizophrénique, à la fois faible citoyen couard au naturel et vengeur volubile et sans pitié une fois son identité perdue. Métaphore des bas instincts qui sommeillent toujours en nous, héritage de nos existences plus primitives masquées par le vernis de la modernité ? Incidents de Parcours ne joue pas sur autre chose...

En parallèle de cette nouvelle interrogation, Romero nous livre avec Incidents de Parcours un film plutôt intimiste, à taille humaine, qui peut se montrer touchant. Incidents de Parcours est une histoire d'amour, forcément platonique, entre un paralytique et une guenon qui n'a jamais été aussi peu primate. Une belle scène nous montre ainsi Ella en pleine tentative de séduction, arrachant Allan à son travail pour tamiser les lumières et le cajoler sous les accords d'une musique douce qu'elle a préalablement choisie. Romero emploie tout son talent à remplir ces instants d'une tendresse et d'une émotion palpable, évitant de caricaturer ou de rendre ridicules ces situations peu banales. D'un sujet en lui même sans grande originalité -les singes intelligents et/ou tueurs sont légions dans le cinéma fantastique-, le réalisateur nous concocte une sorte de tragédie grecque entre deux êtres que tout oppose mais liés par la solitude de leurs conditions. Deux êtres que les dérives de la génétique vont faire se fusionner psychiquement pour aboutir à la forme la plus parfaite de complémentarité, Ella progressant vers l'humanité, alors qu'en sa présence, Allan en régresse. Un équilibre que l'incursion d'une nouvelle femme dans la vie d'Allan, belle doctoresse blonde, va rompre. La jalousie puis la vengeance deviennent alors de mise, et de fait pour Ella, le crime passionnel. Sur la forme, Incidents de Parcours est un thriller, mais un thriller intelligent, subtil et d'une grande justesse, qui ne tombe pas dans une outrance qui aurait pu lui être désastreuse. Le film en lui même est d'une alchimie parfaite. La réalisation de Romero est cohérente, filmant au plus près. Les acteurs principaux d'une excellence rare, de Jason Beghe, confondant de crédibilité en handicapé moteur, à Boo, la petite guenon dressée dans la vie aux mêmes fonctions qu'à l'écran. Le casting et la direction des acteurs a d'ailleurs ceci d'étrange de favoriser au maximum les rapports Ella/Allan. Les seconds rôles sont en effet assez superficiels et sans histoires leurs donnant autant d'étoffe que le couple star. La mère d'Allan, un cliché ambulant, limite castratrice, la première infirmière d'Allan, sorte de caricature de la mégère rouspétante, l'ex-femme d'Allan, partie dans les bras d'un médecin insipide, Geoffrey bien sur, éternelle figure du scientifique obnubilé par ses recherches. Pourtant, il y aura toujours une scène ou deux faisant sortir ces personnages de ces statuts pour qu'ils gagnent en profondeur, des scènes comme toujours dans ce film d'une authenticité troublante. La plus marquante restera cette engueulade entre Allan et sa mère, échanges de reproches assez durs où Mme Mann prend presque une position de victime, elle qui a tout quitté pour veiller son fils.

Incidents de Parcours est aussi, hélas, un film stigmatisé par une post-production chaotique et un montage final qui échappa au réalisateur. Aux chapitres des regrets, une scène onirique sans grand intérêt -sauf peut être de justifier la présence de Tom Savini aux effets spéciaux- et surtout la fin, que l'on dit changée par les producteurs, vilaine happy end qui vient gâcher un final éprouvant aux allures de drame. Laissons le bénéfice du doute au réalisateur qui nous a habitué à des fins nihilistes ou en demi-teinte. Qu'importe, si Romero ne livre pas là son meilleur film, car nul doute que, presque ironiquement, la Trilogie des Morts Vivants restera comme son aboutissement technique et thématique, il prouve une fois de plus qu'il n'est pas et n'a jamais été homme prisonnier d'un seul genre et Incidents de Parcours a ce qu'il faut de brio et justesse pour figurer parmi les classiques de son réalisateur.

Dans l'ombre de la Trilogie, Incidents de Parcours est, à l'instar de Martin ou de Knightriders, un film encore mal connu de Romero, dont nos éditeurs ne se sont souvenus de l'existence que récemment. Sa sortie DVD étrangement parallèle à celle de Links, autre classique du film à singe tueur, ne doit pas être un hasard. Lequel bénéficie du sillage de l'autre, telle est la question. Finalement ce côté obscur lui va bien, rejoignant ces poltergeist du cinéma fantastique qui le construise sans qu'il s'en aperçoive.

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