8/10

Impitoyable

Incontournable !

La principale occupation de William Munny est de trier les cochons. Séparer ceux qui ont de la fièvre des autres qui sont sains est un problème sérieux dans l'ouest américain de la fin du dix-neuvième siècle. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Avant Will Munny était un tueur sans scrupule qui accordait aussi peu d'importance à la vie des autres qu'au salut de son âme. Sa défunte femme a-t-elle vraiment réussi à le changer ? Des prostituées, dont une de leurs consoeurs s'est fait défigurer par un client violent, se liguent pour offrir une récompense alléchante à qui le tuera. Will Munny se laisse embarquer « pour une dernière fois » avec deux compagnons : le kid de Schofield, un jeune fou furieux, et un autre « retraité » de la gâchette.

Avec Impitoyable, Clint Eastwood règle des comptes avec son passé. Will Munny pourrait très bien être le Blondin de Le bon, la brute et le truand , un personnage qui avec l'âge a pris conscience (ou en tout cas fait comme si) de ce qu'il était. C'est un homme à la recherche de la rédemption qui veut se convaincre qu'il a changé et qu'il n'est plus l'homme sans coeur qu'il fut. La confrontation entre la désillusion d'un vieux pistolero fatigué et l'impatience brouillonne du jeune excité qui ne cherche qu'à impressionner son idole est parfois un peu téléphonée mais elle est aussi souvent réussie. Clint Eastwood en profite pour détruire l'un après l'autre tous les clichés des westerns traditionnels. Non le quotidien d'un roi de la gâchette n'est pas fait de duels où, dans une rue déserte, il met bravement sa vie en jeu. Il s'agit plutôt de tirer dans le dos, en étant complètement saoul de préférence pour se donner du courage, ou d'abattre un homme désarmé dans les toilettes. L'honneur, le mérite n'ont rien à faire là-dedans. Il s'agit juste d'être imperturbable. C'est là que Clint Eastwood, le metteur en scène, est fort. Même dans sa quête d'une vie meilleure on sent bien que rien ne touche Will Munny. Il se raccroche à l'amour qu'il semblait vouer à sa femme mais ça sonne faux même si c'est peut-être le seul sentiment qu'il ait jamais ressenti au cours de son existence. Il traverse la vie sans rien retenir. C'est sa malédiction, elle lui colle à la peau, et au fond de lui il sait qu'il ne peut s'en débarrasser. A noter aussi le rôle de Beauchamps (Saul Rubinek parfait en carpette dégoulinante de veulerie) : un écrivain qui recueille et enjolive les récits des tueurs pour en faire de véritables héros romantiques. Un clin d'oeil particulièrement vicieux adressé aux autres westerns...

C'est surtout la fin qui donne toute sa dimension au film. Le passé de Will Munny finit par le rattraper et fait tomber les masques. Ce qui est particulièrement impressionnant est le mélange entre la violence, Munny tue littéralement tout ce qui bouge, et le calme mêlé à un sentiment d'inéluctabilité avec lequel tout cela se passe. Pas un instant le spectateur ne peut douter de ce qui va se passer. Comme il le dit lui-même « j'ai tué des femmes, des enfants, j'ai tué tout ce qui rampe ou qui marche un moment ou un autre, et je suis là pour te tuer ». Sortie du contexte cette citation est grandiloquente, et il est vrai que c'est une des limites de ce film : nombre de dialogues sont un peu « too much ». Néanmoins quand Munny dit « J'ai eu de la chance dans l'ordre, mais pour ce qui est de tuer j'ai toujours de la chance » en réponse à Beauchamp qui lui fait remarquer qu'il a tué le tireur le plus expérimenté en premier confirmant sa théorie, on n'a pas vraiment envie de rire.

Impitoyable est un western magistral qui offre un regard décalé et beaucoup plus pernicieux qu'il ne le laisse croire à la première vision. Après l'avoir vu vous ne verrez plus les cowboys du même oeil. On regrettera cependant le côté trop ouvertement politiquement correct : un bon noir, les prostituées sont des personnes fantastiques, une petite apparition d'une indienne-caution, le couplet sur les travailleurs chinois exploités... Etait-ce vraiment la peine d'en faire tant ? La trame romanesque suffisait amplement, et à trop vouloir charger la mule en lançant des attaques tous azimuts Clint Eastwood se disperse inutilement. Mais je ne bouderais pas mon plaisir. Unforgiven (littéralement « Impardonné », ce qui change un peu l'approche qu'on peut avoir du film) mérite amplement ses 4 Oscars : meilleur film, meilleur second rôle (Gene Hackman), meilleure mise en scène et meilleur montage. Ce western fait date dans l'histoire du cinéma, rien de moins !

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5 commentaires

  • gyzmo

    24/05/2005 à 00h12

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    Unforgiven est un de mes western favoris pour tout ce quen dit la juste critique ci-dessus. Clint Eastwood voulait sans doute avec son film enterrer définitivement les mythes qui font le genre du Western "manichéen", lequel a servi de devanture promotionnelle du soi-disant "modèle américain" jusque dans les années 60. je me souviens que quand Sergio Leone et les western spaghetti ont débarqué, ils ont bousculé cette image grotesque (ou trop ancrée dans l'Histoire de l'Ouest) en proposant des personnages dont les frontières morales nétaient plus aussi clairement établies. par exemple, j'ai toujours vu Clint Eastwood interpréter des cow-boys suffisamment ambigus pour quon sen méfie jusquau dernier plan. Un nouveau genre de "héros" qui utilise habituellement la violence, la fourberie et la torture pour survivre dans un environnement apocalyptique où cest chacun pour soi.

    c'est la grande force de Unforgiven : j'aime la manière dont Clint Eastwood joue avec le spectateur car il casse complètement limage de lemblématique cow-boy dont il a longtemps porté le masque. la mise en scène évoque constamment par le dialogue la barbarie légendaire de William Munny. et parallèlement, elle nous montre par limage un personnage pitoyable, à la santé précaire et incapable de viser juste avec un pistolet. le film accentue un peu plus le faux-semblant grâce au personnage dEnglish Bob (joué par Lord Harris), tueur supposé être une légende. comme la critique ci-dessus le souligne, on nage dans les apparences trompeuses qui débouchent sur un affrontement final étonnant même si secrètement, le spectateur que je suis attendait que Munny se montre enfin sous son plus mauvais jour face à ses semblables.

    je garde un souvenir marquant de la scène du bar, lorsque Munny est trempé jusquaux os, tremblant de froid, et incapable de se défendre. quel moment incroyable de cinéma quand on a l'habitude de voir la grande silhouette de Clint Eastwood se dépétrait aisément de ce genre de situation dans les western précédant celui-ci! et la séquence interminable de lembuscade agonisante est si douloureuse. tout paraît si réel dans la souffrance du jeune cow-boy que cela en devient gênant.

    un western de qualité qui donne une jolie leçon sur la manière de mettre en scène la souffrance (physique ou psychologique) tout en démythifiant la violence légitime ou gratuite. pas de carton plein, mais un 7.5/10, facile!

  • Anonyme

    24/05/2005 à 06h08

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    un chef d'oeuvre du genre et un des meilleurs films de eastwood.

  • Daggy

    24/05/2005 à 09h41

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    Il est chouette ce film.
    Un peu lent (à mon goût et à force de visionnage), mais chouette.

    En fait, Impitoyable appartient au sous-genre des "westerns crépusculaires". Des films qui sonnent le glas du cow-boy et de tout ce qui l'entoure. C'est effectivement proche de l'ambiance apocalyptique, là où il n'y a plus de lois et tout ça. Un autre grand bonhomme qui était spécialisé dans ce sous-genre, c'est Sam Peckinpah. La Horde Sauvage est, à mon sens, l'un des westerns crépusculaires les plus marquants de l'histoire de l'Ouest.

  • shushu

    22/07/2008 à 10h10

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    Alors, je viens de rattraper hier soir un retard culturel important en visionnant ce Clint sur mon lecteur DVD.


     


    Première déception : l'image est crade. C'est peut être dû au fait que ma TV n'aime pas le noir, ou que le DVD était mal pressé, mais j'ai dû jouer des réglages pour obtenir quelque chose. Qui restait crade.




    Ensuite, la qualité picturale se dégrade au moment des scènes pluvieuses qui ne donnent aucun sentiment d'authenticité. J'ai vraiment eu le sentiment de voir des seaux d'eau se déverser juste au-dessus de la caméra.  Ca se rattrape sur les chevauchées calmes au milieu du rouge de l'automne, même si une petite halte au bord de la rivière aurait donné plus de crédibilité tandis que les chevaux étaient presque navrants lorsqu'on les voyait biffer quand la caméra était devant eux (scène de la myopie).


     


    Place aux personnages : autant Clint sait jouer les durs (et pour cela, à partir de la scène à trois au pied de l'arbre, il est magnifique), autant il n'y connait rien en burlesque. La scène des cochons et du cheval est plus ridicule qu'autre chose. Une impression de surjeu. 

    Gene Hackman (Little Bill) envoie du lourd, lui. Idem pour Morgan Freeman (Ned) et Richard Harris (English Bob). Little Bill, charpentier mauvais et justicier borgne qui donne l'impression de se venger d'être engagé pour la loi alors qu'il ne souhaite que cogner les autres ou leur gicler des bastos. Une pointe de stéréotype tout de même : son premier tabassage fait passer le message, le 2e est de trop, j'ai trouvé. Du reste, la scène de la prison est limite too much. 


     


    Morgan Freeman est criant de vérité et ... beau ! Un jeu juste dans les rochers et le silence esclavagiste et résigné sous les coups de fouet alors que notre dégoût nous pousse à lui chuchotter les injures qu'il devrait renvoyer à son bourreau.


     


    L'anglais, lui, n'en fait presque pas trop. Il est au bord du cliché sur certains passages mais on reste tout de même un peu dubitatif : est-il vraiment (ou a-t-il été) une fine gachette qui méritait un bouquin ? 


     


    Un passage que j'ai particulièrement apprécié : la fusillade depuis les rochers. Le trio nous renvoie notre propre image de spectateurs d'une violence gueulante mais invisible. Où l'agonie justifie un peu d'humanité mais ne fait pas regretter le geste. Will de répondre aux souhaits du mourant. Ned, de se détourner de la scène comme si un nouveau regard était porté (à la ferme, plus belle la vie?). Ou tout simplement ne pas voir, comme le Kid et pourtant la mort est là.


     


    On peut regretter une certaine lenteur et que seule la fin justifie le film.  Mais une question est restée collée au cerveau tout le film et aujourd'hui encore : la condition féminine (des coups de couteaux justifiant pour certains des poneys au propriétaire et pour d'autre une mort sauvage et grassement payée) est-elle traitée à l'image de ce que pouvait vivre ces filles de joie à l'époque ? Ne navigue-t-on pas d'un extrême à l'autre, emportant un peu de crédibilité à la base même de l'histoire du film ?


     


     


     

  • Marty08

    08/03/2010 à 22h45

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    Impitoyable est encore une fois un chef d'oeuvre du western. Sensible et brutal, ce film touche par sa mise en scène et son scénario sobre et travaillé. Un des tout meilleurs westerns.

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