7/10

Immortel (ad vitam)

Blue Spleen

JILL
Mais... "Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers."


NIKOPOL
"Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!"

(Baudelaire - "Poison" des Fleurs du Mal)

 

Il était une fois un artiste qui avait son propre univers froid, mélancolique, poétique, unique. Une sorte de rêve futuriste sans rêve.
Il était une fois, un homme qui lui fit confiance, qui lui offrit la clé d'or pour lui ouvrir les portes frileuses du cinéma, et rendre semi réel son rêve d'artiste.
C'est alors que Bilal (tel était son nom) décida d'émanciper sa "vision" de sa prison de papier et d'encre pour la mettre en scène par des images mouvantes et époustouflantes.

New York 2095.
Une pyramide flottante au-dessus de Manhattan...
Une population de mutants, d'extraterrestres, d'humains, réels ou synthétiques...
Une campagne électorale.
Un serial killer boulimique qui cherche un corps sain et un dieu à tête de faucon qui n'a que sept jours pour préserver son immortalité.
Un pénitencier géostationnaire qui perd un dissident subversif congelé depuis trente ans et une jeune femme sans origine connue, aux cheveux et aux larmes bleus...
Trois noms : Horus, Nikopol, Jill...


Enki Bilal a très librement adapté sa trilogie bédéesque Nikopol, en revisitant son oeuvre et en reprenant plus ou moins ses personnages mythiques : Alcide Nikopol, Jill Bioskop et Horus. Après ces deux films, semi-échecs que sont Bunker Palace hotel en 1989 et Tykho Moon en 1996, Bilal s'offre un film ambitieux à bien des niveaux. Pour un budget d'une vingtaine de millions d'euros, et après trois ans d'un travail acharné, Immortel est un projet qui a la folie de ses ambitions. Un univers quasiment créé en totalité par images de synthèse (grâce au savoir-faire de Duran), mélangeant acteurs réels et acteurs artificiels. Une trame donnant dans le tragique antique et la science-fiction, se déroulant sous une dictature économique eugénique où cohabitent humains, extra-terrestres, mutants et dieux de l'Egypte Ancienne.

Ses folles ambitions sont alimentées par un tout aussi fou imaginaire, mais ont un goût d'imperfection et d'inachevé. Faute de moyens financiers encore plus élevés pour apporter un meilleur soin à certains personnages 3D et pour permettre le développement du monde complexe et fascinant de Bilal sur une plus longue durée, Immortel demeure un film pas totalement abouti.

D'une part, la cohabitation personnages réels/synthétiques a quelques ratés et entache la cohésion du film, mais le travail fourni sur leurs intrications mutuelles reste tout à fait louable. Ensuite, le scénario pêche parfois en simplicité, parfois en complexité/fouillis. En effet, tout n'est pas clair et on se dit même après-coup que la trame centrale (du "triangle amoureux") est un peu plate par rapport à tous les soubassements et les à-cotés si riches de l'histoire (qui avaient pour thèmes l'eugénisme/la manipulation génétique/la politique, la subversion/résistance, les mondes parallèles etc.) qui sont au mieux sous-exploités au pire baignant dans un beau flou artistique.
Mais il reste aussi un fourmillement de petits éléments jouissifs comme les messages subversifs de Spirit of Nikopol, les poèmes baudelairiens, les parties "olympiennes" de Monopoly, les autoclins-d'oeil de Bilal et tous ces autres détails qui enrichissent et constituent peu à peu le style du film. Tout cela contribue avec la magie des images made in Bilal/Duran à réinventer, et à créer non seulement un univers visuel d'une rare beauté et méticulosité, mais aussi une ambiance originale quasi onirique. La grande force d'Immortel réside dans sa capacité d'évocation, de rêve.
De plus, Bilal a trouvé les parfaites incarnations de ses personnages en l'occurrence : Linda Hardy (êtr-ange, irréelle et merveilleuse Jill), Thomas Kretschmann (Nikopol ironique et tourmenté), Charlotte Rampling (Elma Turner médecin résistant)...

Immortel ou un rêve incarné, un rêve éveillé, un poème vécu.
Enki Bilal réussit à faire vivre une peinture baroque et futuriste. Immortel offre avant tout un éblouissement visuel, une atmosphère envoûtante sans pareil. Il suffit de se laisser emporter par la vision de Bilal, de dériver dans cet univers si fantasmagorique et grandiose, et on oublie les imperfections (quasi mineures finalement) de cette oeuvre magique et singulière qui, techniquement et artistiquement, fera date dans le marasme cinématographique actuel.


Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir
(Baudelaire)


>>>Contre-critique de Kassad: ici

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Hidalgo

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1 commentaires

  • KalistoR

    19/02/2005 à 21h22

    Répondre

    Si la critique de Kassad peut paraître sévère au premier abord, elle nen comporte pas moins sa part de vérité. Nayant lu aucune des bandes dessinées de Bilal, cest vierge de toute référence que je me plongeai dans ladaptation cinématographique de son univers. Il en ressort, après un peu moins de deux heures de film, un bilan profondément mitigé.

    Tout dabord un mot sur cette réalisation hybride mélangeant personnages de synthèse et acteurs réels. Je la trouve assez déroutante et dois avouer quil ma fallu un petit moment pour maccoutumer à la pixellisation grossière des protagonistes articulés par motion capture. Jai pu lire que Bilal avait volontairement choisi cette « imperfection » pour rester fidèle à lesprit de sa bande dessinée. En profane, je lui accorde le bénéfice du doute... Restent les décors imaginaires qui sont, eux, modélisés de fort belle manière.

    Concernant lunivers SF enfanté, je minterroge sur la subtilité de celui-ci. Certains ont parlé de poésie, de lyrisme... je ny vois quune création profondément terne et dénuée de toute originalité. Je ne mavancerais pas à parler de psychologie de bas étage mais il faut reconnaître que la vague spirituelle surfée est dune platitude certaine. Le coup du dieu Horus devant se reproduire sur Terre sous les plus brefs délais ma instantanément rappelé un autre chef duvre du cinéma (ironie inside), jai nommé [i]La Fin des Temps de Peter Hyams, film dans lequel le diable débarque sur notre bonne vieille planète trois jours avant le passage à lan 2000 et traque une femme prédestinée depuis sa naissance à lui donner un enfant. Remplacez Christine York (la femme en question) par Jill Bioskop (jouée par Linda Hardy) et vous obtenez la trame du scénario. Je préfère aussi passer outre les détails de la critique acerbe de notre future société : un monde post-moderne où les humains ne sont plus que des pantins, où toute notion déthique disparaît au profit de la multiplication des corporations oeuvrant sur la génétique, etc. Bref, une triste vision de lavenir qui na rien de bien nouveau, encore une fois.

    Le jeu des acteurs est bon dans lensemble, tant est-il que le travail demandé nest pas non plus des plus astreignants. Linda Hardy réussit sa reconversion en troquant sa banderole de miss France pour des cheveux bleus du plus bel effet et parvient à surprendre agréablement.

    Pour finir, jai menti, je dois le reconnaître. On décèle en effet dinfimes traces de poésie dans cette production. Quelques fleurs émergent fort péniblement de cet environnement austère : les Fleurs du Mal[/i] du poète maudit Baudelaire qui viennent ponctuer le récit (notamment à la fin) de leur saveur fatale.

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