9/10

Illusionniste (L') - 2010

Une fable poétique en apparence simple, mais d'une incroyable richesse et d'un cachet visuel signé et authentique, doublé d'un bel hommage aux arts d'autrefois, et surtout à celui qui doit dormir à présent sur ses deux oreilles : Jacques Tati.

Il était une fois un scénario endormi dans de vieux cartons depuis plus de 50 ans. Pas un scénario écrit par le premier venu, non. Ecrite par Jacques Tati entre 1956 et 1959, l'histoire de L'illusionniste avait été laissée de côté par son maître parce qu'il se sentait trop vieux pour la mettre en images et en tenir le rôle principal, et parce qu'elle était trop sérieuse, parlait de sujets bien trop personnels. Il choisit plutôt de tourner Playtime, et laissa L'illusionniste s'assoupir paisiblement pour la postérité. C'est donc avec l'accord et la totale confiance de sa dernière descendante en vie, Sophie Tatischeff, que Sylvain Chomet a pu se lancer dans l'adaptation de ce scénario inédit, et ainsi assurer la suite d'une carrière déjà très prometteuse. Pour ceux qui l'ont oublié ou ne l'ont hélas pas encore vu, Les triplettes de Belleville, son premier long métrage, avait déjà atteint le niveau de finesse graphique, de poésie, et d'humour qu'il réunissait déjà en tant qu'auteur de BD, notamment avec son acolyte Nicolas de Crécy. Avec L'illusionniste, Sylvain Chomet nous révèle une œuvre plus accessible, plus introvertie, et encore plus aboutie, et d'autant plus risquée qu'elle ne devait pas trahir l'esprit du grand Jacques Tati.


L'illusionniste, personnage éponyme que l'on n'identifiera tout le long du film que par cette appellation, est un vieil homme qui se hisse péniblement vers la période des années 60 en survivant de son métier tant aimé, mais hélas bientôt suranné. Dans un Paris où une nouvelle vague de spectacle fait rage, le fameux « rock'n'roll », et souvent obligé d'exécuter ses tours de passe-passe devant des regards indifférents voire des salles quasi-désertes, il est rapidement contraint de tenter sa chance ailleurs. D'abord dans un Londres qui se révèle tout aussi avare en applaudissements, puis dans de petits théâtres plus confidentiels, en arrière-plan des garden-parties, pour atterrir finalement dans le pub d'un petit bourg écossais où enfin il reçoit la reconnaissance qu'il attend depuis si longtemps. C'est dans cet endroit perdu à flanc de colline et au souffle rocailleux du vent marin qu'il fait la connaissance d'une jeune fille naïve et douce, Alice. Emerveillée par ses numéros qu'elle assimile innocemment à de la vraie magie, elle décide de le suivre aveuglément lorsqu'il quitte la côte pour rejoindre Edimbourg.  Une cohabitation qui va radicalement changer la vie de ce vieil homme solitaire.

Avant de saluer sans hésiter la beauté et la poésie que dégage ce métrage, première prouesse avérée de cette transposition du scénario original : le personnage créé pour ce dessin animé respecte le souhait original du maître, puisqu'il prend les traits et les postures fidèles de Jacques Tati qui projetait lui-même d'incarner ce protagoniste. En effet, Sylvain Chomet a réalisé pour ce faire un véritable travail de recherches, mimant avec précision la silhouette allongée et vieillissante du célèbre réalisateur. Il en résulte un héros à la fois agile et maladroit, convaincu et assuré dans la réalisation de ses numéros d'illusionniste, mais parfois en décalage voire inadapté dans ses déplacements quotidiens ou face à la délicate innocence d'Alice. La représentation de cet illusionniste, lunaire, dévoué, arrivant au seuil d'une nouvelle étape, qui elle-même annonce pourtant la fin de quelque chose, est d'autant plus forte que comme dans la plupart des films de Tati, Sylvain Chomet opte pour une narration quasiment sans paroles. Ainsi, à l'exception de quelques mots échangés ici ou là, parfois des bribes de langue des pays visités ou carrément des borborygmes délirants livrés par des personnages tout aussi débridés, tous les échanges, notamment entre l'illusionniste et la fillette, se jouent sur des gestes, des regards et des non-dits. Mais la patience et la finesse déployées pour animer tous les personnages au grand complet témoignent surtout de l'extrême tendresse qu'éprouve Chomet pour chacun d'entre eux, du héros désabusé à la candide Alice, en passant par les voisins à l'hôtel (le clown « vraiment » triste, le ventriloque, les acrobates) ou le cocasse poivrot écossais, clin d'œil récurrent du film. Même le lapin domestique mais indompté, élément central dans la vie du vieil homme, bénéficie d'une belle existence à l'écran. Les figures plus détestables mais incontestablement attachantes par leur croquis caricatural rendent le tableau incisif à souhait, loin de toute mièvrerie. (les nababs en voiture de sport, les parvenus sans scrupules, ou même le groupe de rock snobissime, qui physiquement rappelle les Beatles, véritable révolution en son temps)


Grâce au scénario original que Jacques Tati avait écrit avec précision sur une trame pourtant d'une grande simplicité, le réalisateur centre donc son regard et une réflexion fine et presque passéiste sur la confrontation entre les arts traditionnels et l'arrivée progressive de la modernité, une altercation sourde mais violente entre passé, présent et avenir. A travers les yeux de ce bonhomme désenchanté mais qui retrouve en la personne d'Alice une raison de croire encore en sa passion et en son talent, Sylvain Chomet illustre une fable sur la perte de l'innocence, le passage à l'âge adulte, voire l'avancée paisible vers l'inéluctable fin. Dans sa manière de traiter la relation entre l'illusionniste et la jeune fille, il garde cette volonté de conserver la magie dans chaque scène qu'ils vivent ensemble, chaque endroit qu'ils traversent (le pub où ils se rencontrent, le train, l'hôtel, la belle et indifférente Edimbourg). Le lien qui les relie reste d'ailleurs mystérieux et ambigu  jusqu'à la chute, tour à tour filial, fraternel, amical voire franchement amoureux. Mais malgré les années et le degré de perception de la réalité qui les opposent, il n'y a jamais rien de choquant dans leurs démonstrations d'affection, l'un apporte à l'autre ce qu'il lui manque, et pose une pierre dans la (re)construction de sa personne.

Cadre aussi vivant que la faune entourant nos deux protagonistes, les décors majestueux sont fidèles à ce que Sylvain Chomet nous avait déjà offert par le passé. Les tentaculaires architectures de Paris, Londres et Edimbourg (un graphisme fort, magnifié pour l'occasion par des travellings en 3D) sont aussi, voire davantage impressionnantes, organiques, presque féeriques que celles des Triplettes de Belleville, et exhument aussi celles qui sont si chères à Nicolas de Crécy avec lequel il avait jadis collaboré en BD. Les différents périples nous dépaysent de bout en bout, le réalisateur leur donne une personnalité propre qui nous touche autant que celle des personnages, comme la lancinante mélancolie des côtes écossaises, ou encore la fourmillante, parfois indifférente mais pourtant si lumineuse Edimbourg. Le tout bercé par une musique (dont Sylvain Chomet est également l'auteur) délicate sans être mièvre, posant des touches de piano minimalistes et poétiques, et qui contribue beaucoup à la douce langueur qui se dégage du film. Certains notes rappellent même les meilleures partitions de Joe Hisaishi, lui aussi parfait bâtisseur de rêveries.


Là où Les Triplettes de Belleville oeuvrait sur une trame plus complexe, plus lente, prenant le risque de perdre certains spectateurs en route, L'illusionniste se montre plus fluide, plus linéaire tout en étant calme et contemplatif. Mais il joue surtout davantage la carte du ressenti, sur une histoire simple et des gestes anodins, tissant le portrait de deux personnages « perdus » avec une tendresse non dissimulée. Il emporte avec lui un public plus universel, qui se verra touché par ce destin croisé, ou mieux : qui s'y reconnaîtra. Une fable poétique en apparence simple, mais d'une incroyable richesse et d'un cachet visuel signé et authentique, doublé d'un bel hommage aux arts d'autrefois, et surtout à celui qui doit dormir à présent sur ses deux oreilles : Jacques Tati.

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4 commentaires

  • hiddenplace

    06/12/2005 à 22h31

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    J'avais entendu cette rumeur quelquepart, mais je suis heureuse qu'elle se confirme!
    Sinon je ne connais pas le film de Tati, mais je fais confiance à Chomet et à l'époque qu'il va mettre en scène, je pense que ça peut être vraiment sympatoche...

  • Umbriel

    25/06/2010 à 14h36

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    Super Film, j'ai vraiment adoré...


    Je pensais que le peu de dialogue allait être un "handicap" pour le film... mais non, ça passe très bien. J'ai trouvé que ça renforçait la relation entre les deux protagonistes principaux.


    Le seul regret : l'utilisation de la 3D ici et là qui casse un peu le rendu :s J'ai trouvé que ça nuisait à l'ensemble. 

  • hiddenplace

    25/06/2010 à 18h31

    Répondre

    Il y a effectivement un passage en 3D que j'ai trouvé particulièrement poussif (le travelling qui part du lapin, pour ceux qui se souviennent... d'ailleurs c'est pas possible, même Chomet a forcément remarqué qu'il faisait gadget ), mais globalement je trouve que la 3D pour le reste des paysages est très bien utilisée et ne jure pas avec le graphisme très instinctif de Chomet. On dirait vraiment une BD animée pour certains plans, et je pense que la 3D y est vraiment pour quelque chose, justement...


     

  • Anonyme

    07/07/2010 à 18h29

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    On aime ce film parce qu’il nous
    touche au plus profond. C’est comme une vieille chanson qu’on se
    remémore pour se donner du courage. La fin n’est pas celle qu’on
    espérait mais cela n’enlève rien de la qualité du film.


    http://alyanec.blogspot.com/

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