Les huis-clos au cinéma

Angoissants, drôles, innovants, maîtrisés... Le huis-clos au cinéma est un exercice extrêmement difficile mais qui peut déboucher sur de très bons films. A l’occasion de la sortie de Knock Knock, Krinein revient sur cette tradition filmique.

Et oui cher Krinaute, Knock Knock n'a pas que la particularité de posséder l'acteur le plus inexpressif du monde depuis Wilson dans Seul au Monde. Il est aussi en huis-clos. C'est à dire que la totalité (ou la quasi-totalité ça va on n'est pas à l'armée) du film se passe dans un seul endroit fermé. En l'occurrence, Keanu Reeves subit une mauvaise expérience avec deux jolies filles dans sa maison. Comme Funny Games mais sans les oeufs.

A travers quelques films (bons et moins bons), nous allons voir quel est l'intérêt d'une telle construction, à quoi ça sert, et surtout pourquoi. Et oui, lecteur averti, ces trois propositions veulent dire la même chose, ça s'appelle broder pour faire durer l'intro. Mais comme je vous vois frétillants, on y va.

Ça fait peur.

Bouh.

Dans un film d'horreur, il faut faire ressentir au spectateur, l'angoisse et la terreur que sont censés ressentir les protagonistes. Et pour ça, les enfermer dans un lieu unique peut être assez efficaces. Tellement d'ailleurs que ça fait un moment que les cinéastes ont compris comment ça marchait. Déjà dans La maison du Diable en 1963, Robert Wise plaçait ses protagonistes dans un manoir étrange qui devenait petit à petit un personnage à part entière. Un film diablement (jeu de mot, riez) efficace qui a d'ailleurs été maintes et maintes fois copié depuis avec plus ou moins de bonheur. D'ailleurs pour le côté “moins” je conseille pour les plus scatophiles d'entre vous le remake de 1999 avec Owen Wilson et Catherine Zeta-Jones.


Non, sérieusement, préférez l'original.

 

Dans les films d'horreur plus récents, on ne compte plus les histoires qui se passent essentiellement dans un manoir, une maison, un bateau (oui, oui)... Si bien que la recette devient éculée. Alors il a fallu ruser et les nouvelles technologies ont joué un rôle intéressant. D'abord avec la série Paranormal Activity, on a un double huis-clos dans le sens où l'on est enfermé dans une maison, mais aussi dans le regard d'une seule caméra (parfois plusieurs je sais bande de chipoteurs mais vous avez compris l'idée), ce qui nous rend encore plus conscients de ce qui se passe dans le hors-champ. Et donc plus à même de nous sentir oppressé par tout ce qu'on ne voit pas. Un coup de génie, je le maintiens même si beaucoup méprisent cette série.


Après, je ne dis pas que la série n'a pas de défauts... Faut pas pousser.

 

Et pour aller encore plus loin je vous conseille, que dis-je, je vous oblige, à voir Unfriended. Film d'horreur sorti cette année en France où la totalité du film se déroule à travers un écran d'ordinateur. On jongle avec les écrans de Skype et Facebook et rarement un film aura autant réussi à faire ressentir une sensation d'enfermement au spectateur. Surtout si vous passez du temps sur un écran d'ordinateur et que vous savez combien il est parfois dur de s'en détacher. Un film qui comporte quelques défauts mais qui maîtrise son concept de bout en bout.


C'est ce qu'on voit pendant tout le film, et contre toute attente c'est très bien fichu.

 



Ça rend claustrophobe

Davantage que la peur, c'est parfois plutôt l'angoisse que les films en huis-clos tentent de nous faire ressentir. Le fait de rester dans un seul endroit peut renforcer la sensation d'urgence du spectateur, on se demande quand on va pouvoir sortir. Le rythme aussi est bien plus soutenu puisqu'on évite les changements de scène. C'est le cas dans Speed notamment, où Keanu Reeves nous émeut de l'étendue de sa palette d'expressions. Malgré tous ses défauts, notamment le fait que Keanu Reeves soit dedans, le huis-clos dans Speed permet de maintenir un rythme incroyable jusqu'aux dernières minutes.


Le saviez-vous? Le réalisateur Jan de Bont a aussi fait le remake moisi de la Maison Du Diable (Hantise).

 

Mais même si c'est sûrement plus efficace dans Speed que dans d'autres films, le rythme soutenu est un peu une marque obligatoire du film d'action. Or, le huis-clos permet d'aller bien plus loin. On peut faire un film haletant, passionnant et intense sans mettre une bombe dans un bus, un train ou un bateau. Parfois, il suffit de douze types dans une pièce. Et on appellerait ça Douze hommes en colère. Film de 1957 signé Sidney Lumet, il respecte strictement la règle du huis clos. Douze jurés lors d'un procès se retrouvent dans une pièce pour délibérer dès les premières secondes du film, et débattent sur la condamnation d'un accusé. Derrière cette apparence austère, on est rapidement captivé par la puissance de la mise en scène, sublimée par l'unité de lieu et de temps. Tout est en temps réel.


Difficile à vendre comme film, mais c'est pourtant génial, foncez!.

 

Se donner de telles contraintes permet de faire d'un film assez ordinaire sur le fond, quelque chose de remarquable. Je ne dis pas ici que ce n'est que de la frime, la forme du huis-clos peut très bien servir le sujet lorsque c'est bien fait. Un exemple avec La Corde de Hitchcock où l'on se sent rapidement étouffé en assistant à cette mise en scène en plan-séquence macabre, des gens qui tournent autour d'un cadavre sans savoir qu'il est là… Si jamais des scènes se passaient à l'extérieur, la tension aurait été largement relâchée et le film gâché.

D'ailleurs, Hitchcock a transformé l'essai dans le célèbre Fenêtre Sur Cour. Là, le choix du huis-clos est scénaristiquement justifié puisqu'on reste en compagnie du héros bloqué sur une chaise avec une jambe cassée.


Une chambre avec vue sur l'amour...

 

Même dans un film à première vue aussi insignifiant que Breakfast Club, le fait d'être bloqué (en l'occurrence dans une salle de classe) durant une heure et demi, permet de mettre l'accent sur les personnages, leur évolution et les rapports qu'ils entretiennent. Le huis-clos permet de faire ce que d'autres films ne prennent pas le temps de développer.

Le huis-clos c'est rigolo

Mais mettre en relation des personnages et les "obliger" à communiquer, ce n'est pas qu'une manière de créer un drame psychologique. Ca peut aussi être très marrant. Faîtes l'expérience chez vous, enfermez des personnes pendant un certain temps et observez leur réactions, vous allez bien rigoler.

Et dans les films, de très bonnes comédies, souvent adaptés de pièces de théâtre profitent du huis-clos pour mettre en place un rythme fou, des répliques cinglantes et des situations cocasses (toi aussi amuse-toi à placer des mots incongrus dans un texte). Et je dis ça assez rarement donc j'en profite : les français assurent dans ce domaine. Le Dîner de Cons et Le Prénom jouent parfaitement bien la carte du huis-clos, et parviennent à tenir le spectateur en haleine avec des situations finalement assez banales. La comédie étant en très grande partie fondée sur le rythme, ce type de mise en scène permet la plupart du temps d'éviter les longueurs et de se concentrer sur les vannes.


Si vous n'avez pas "il est mignon Monsieur Pignon" dans la tête, vous avez raté votre vie.

 

Au-delà du huis-clos

Depuis tout à l'heure, je vous parle d'endroits fermés et de films se passant dans un lieu unique. Vous me direz, c'est normal il y a "huis-clos" dans le titre de l'article. Je vous répondrai alors que je vous conchie et que c'est mon article, je fais mes lancements comme je veux. En revanche, je concéderai que vous avez raison quand vous dîtes que je m'égare et que ce dialogue fictif ne mène strictement nulle part.

Je disais donc, on peut faire un film en huis-clos sans pour autant rester enfermé. Si, si frétillants et impressionnables lecteurs en train de bondir derrière votre écran. Je prendrai comme exemple Closer, entre adultes consentants. Ce film magnifiquement chroniqué ici, ne se passe absolument pas dans un lieu unique mais on n'y voit que quatre personnages. Deux couples qui se séparent, s'aiment, se battent… Tous les autres acteurs ne sont que des figurants et n'ont guère plus d'une ligne de dialogue. Le réalisateur arrive ici à créer une ambiance de huis-clos car on se sent comme enfermé dans les relations qu'entretiennent les personnages. Alors même que le film nous promène dans de nombreux lieux.

Dans un style différent, Gravity arrive à nous rendre claustrophobe dans l'infiniment grand. Même si Loïc ici présent n'a pas beaucoup aimé le film pour des raisons très légitimes (mais ne le prenez tout de même pas trop au sérieux, il n'a pas aimé le Seigneur des Anneaux, tsss…), il faut reconnaître à Gravity la puissance de sa mise en scène qui arrive à nous faire nous sentir piégés et enfermés, même dans un espace par définition sans frontières.


Pour qu'on se sente enfermé dans tout ça, c'est quand même assez balèze.

 

Le huis-clos est donc un genre beaucoup plus ouvert qu'il n'y paraît. Au moins autant que votre tolérance aux jeux de mots pourris si vous êtes encore là. On peut remarquer à travers les différents exemples donnés ici, qu'il peut permettre à une histoire banale de devenir un film au minimum intéressant. Même s'il est souvent artificiel (faire un huis-clos ça fait pro), ce type de film reste suffisamment audacieux et contraignant pour qu'on salue l'effort de mise en scène. Et je terminerai cet article par une citation random chopée sur Evene.

"Quand dans une cage, on enferme un homme affamé, un lion affamé et une côtelette, ce n'est jamais la côtelette qui gagne."

François Cavanna.

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A propos de l'auteur

Je regarde plein de films et sur mon temps libre je suis journaliste. J'ai eu peur devant Paranormal Activity et je me suis endormi devant Interstellar. Mes goûts n'engagent que moi.

2 commentaires

  • nazonfly

    30/09/2015 à 18h06

    Répondre

    Un bien bel article qui pourrait être étiré sur des centaines et des centaines de ligne tant le huis-clos est commun au cinéma, même s'il est bizarre de ne pas citer Alien.
    Dans les lieux WTF, je m'étonne quand même que tu n'aies pas cité Buried qui, pour le coup, est le huis le plus clos jamais vu puisque le héros est enfermé... dans un cercueil ! (même si de mémoire la fin est un peu ratée)J'ai d'ailleurs souvenir d'une scène dans un film dont je ne me rappelle plus le nom qui se déroulait dans un tiroir de morgue. Dans les films d'horreur, The descent est aussi un bien beau huis-clos avec une fin ratée elle-aussi.

    Pour Triangle que tu cites, je ne sais pas si tu l'as vu mais il est un peu plus qu'un huis-clos (encore qu'avec la scène de la fin on peut se demander si le huis-clos est vraiment le bateau). En tout cas c'est un film vraiment marquant et prenant tout en restant intéressant d'un point cinématographique et même, osons le terme, philosophique.

  • Hugo Ruher

    03/10/2015 à 10h02

    Répondre

    Je ne parle que de films que j'ai vu, c'est pourquoi que je n'ai pas évoqué Buried même si j'en ai entendu parler et qu'en effet, c'est la plus pure définition du huis-clos.
    En ce qui concerne Triangle, je ne sais pas encore si c'est une pur daube ou un chef d'oeuvre... Dans tous les cas, il m'a marqué et non, je ne pense pas que le huis-clos soit uniquement le bateau...

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