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Grand Bleu (Le)

La mer à voir

En ces périodes de troubles et de marasmes, il est intéressant de se tourner vers le passé et de se dire à quel point le temps passe vite. Hé oui, ça fait déjà dix films pour Luc Besson. Dix films, c'est la limite qu'il se posait en tant que réalisateur (il aurait pu soigner un peu mieux son dernier bébé, soit dit en passant), et donc nous avons, a priori, devant nous la filmographie entière de ce génie du cinéma. Car que l'on ait apprécié ou non les tribulations de Jamel Debbouze au cinéma, on ne peut ignorer l'apport incommensurable de Luc Besson au cinéma français. A lui seul, Besson a su tirer de sa torpeur un septième art sombrant dans l'auto-satisfaction et l'intellectualisme ronflant. Entre nous, reste à voir ce qu'il est devenu, le cinéma français, mais l'exploit en lui-même est digne d'être souligné.

NOTE A L'AIMABLE LECTEUR AVERTI : Notre devoir de critique serait de présenter cette oeuvre cinématographique de manière générale et susceptible d'interpeller le cinéphile sommeillant en chacun de vous. Il n'en sera ici pas le cas. Ce texte a l'ambition affirmée d'exprimer l'amour de son auteur pour l'oeuvre, et par cela de faire un tour complet de la matière littéraire du film. Nous n'hésiterons pas pour cela à dévoiler des éléments capitaux de celui-ci. En bref, nous allons spoiler sans vergogne, alors il vaut mieux pour toi, lecteur, de courir louer le Grand Bleu (pas la version longue, hein), ou mieux, de l'acheter, avant de lire cette critique, qui, nous venons de le dire, n'en est pas une. Nous préfèrons le titre 'd'étude érudite'.

En mettant en perspective les dix oeuvres du réalisateur, deux d'entre elles peuvent prétendre au titre de chef-d'oeuvre absolu. La première est Léon, annoncé par Nikita (où Jean Reno joue un rôle mineur de 'nettoyeur'), et succès interplanétaire mérité. Le deuxième est Le Grand Bleu, que rien n'annonçait, succès interplanétaire tout aussi mérité. Une rapide présentation au festival de Cannes (où la critique française aura été exécrable, refusant, une fois n'est pas coutume, de reconnaître son sauveur), un succès populaire indéniable, et voici que le Grand Bleu devient le Big Blue et part pour les Etats-Unis. Pas d'Oscar, mais une cote d'enfer pour notre brave Luc, qui décrochera sa green card et son rendez-vous avec Bruce Willis et le Cinquième Elément.

Pourtant, Le Grand Bleu ne fait certainement pas dans le tape-à-l'oeil. Bien au contraire, ce sont deux heures parmi les plus peace du cinéma que vous vous apprêtez à voir. Le personnage principal, c'est l'océan. Pas de doute là-dessus, il donne son nom au film. Et pas n'importe quelle appellation, vous remarquerez. Le Grand Bleu. Deux adjectifs pour désigner cette immense étendue d'eau. Pas de poissons, même pas de fond à cet océan, qui est seulement habité par les dauphins, sortes d'hommes-poissons car ils ont eux aussi besoin d'air pour respirer. Juste un espace 'grand', c'est-à-dire infini, et uniforme, 'bleu', c'est-à-dire à perte de vue. Une vertigineuse vision de l'absolu que peu d'hommes peuvent avoir l'honneur d'apprécier.

Jacques Mayol est un enfant de la mer. Elle lui a pris son père dans sa jeunesse, et depuis il est fasciné par cette étendue immense. Ce qui le fascine encore plus, ce sont les fonds marins, les abysses les plus profonds. C'est en fait la seule chose au monde qui l'intéresse, cet espace où il n'y a plus aucune direction, plus aucun repaire, juste cette infinité bleue. En toute logique, il est devenu plongeur, afin de s'adonner encore plus pleinement à sa passion.
Pourtant, un jour, il rencontre Johanna, une américaine complètement paumée et éparpillée, sans aucun rêve sauf celui, futile et banal et usé, d'un amour éternel. Pour elle, ce sera le coup de foudre. Pour lui, ce sera la découverte des sentiments de la vie humaine, à laquelle il n'a jusque là pris part que très distraitement. Seulement, ces deux êtres diamétralement opposés ne peuvent s'aimer sans que cela ne pose certains problèmes. Jacques est irrémédiablement attiré par le vide, par l'océan. Son amour pour Johanna ne change rien à cet effet magnétique qu'à sur lui l'immensité bleue.

A coté de ces deux-là, il y a Enzo. Enzo, c'est l'ami d'enfance de Jacques, un sicilien un peu grande gueule, toujours accompagné de son frère. C'est lui aussi un enfant de la mer, mais plus que tout, c'est un homme fier, bercé par la culture du plus fort. Il voit en Jacques Mayol le seul concurrent digne de lui dans leur discipline commune, à savoir la plongée en apnée. Comme Jacques, il a conscience de la beauté parfaite que constituent les fonds. Seulement, il essaie de s'en détourner, tout aussi conscient de ce qu'approcher cette beauté de trop près peut avoir de dangereux pour l'homme. La grande différence avec Jacques, c'est que Enzo a des amis, une famille, les femmes, un moyen de se détourner de l'appel de la mer. Mais nul n'est dupe, et pour cause, Enzo est lui aussi un plongeur.
Il lance un défi à Jacques : remporter les championnats du monde d'apnée où ils seront clairement les deux seuls adversaires valables de la compétition.

Un moyen intelligent de côtoyer ce grand bleu, qui apparaît comme un feu de bois : fascinant à regarder, agréable à approcher, mais dangereux une fois trop près. Les deux plongeurs sont comme deux gamins qui s'avancent, au fur et à mesure qu'ils repoussent les records du monde, de plus en plus près du danger, assez pour le toucher du doigt mais pas assez pour se faire happer au delà de la limite fatidique. Chaque centimètre de gagné sur le record précédent est comme un nouveau pied de nez lancé au destin. 'Je ne suis pas mort cette fois non plus et j'ai pu approcher encore un peu plus près le Grand Bleu', c'est grosso modo ce que se disent nos deux héros.
Seulement, ce jeu avec la mort est tellement grisant, tellement prenant, qu'il devient de plus en plus difficile de ne pas s'y consacrer pleinement. Et pas de mystère quant à l'issue du match : il y aura des morts. Et étonnamment, c'est Enzo qui part le premier.
Etonnant, pour celui qui semblait le plus prudent vis-à-vis du danger. Ses derniers mots sont à cet égard très évocateurs. Lui qui n'avait jamais réellement approché l'objet de ses rêves de manière aussi frontale, aussi brute, par peur certainement, se retrouve démuni face à l'intensité de l'expérience et commet une erreur de calcul. Mais au-delà de cela, on se rend compte de la futilité des liens qui unissaient Enzo à notre monde, si ce n'est les liens familiaux. Que vaut l'argent, le corps des femmes face à la plénitude absolue, le mystère et ses représentations ? Pas grand chose, et tout simplement parce que les uns ne sont qu'un palliatif à la quête de l'autre. A vrai dire, une seule chose aurait pu retenir Enzo de son 'erreur', qui est plutôt un laisser aller, une fatigue générale au moment fatidique, une simple envie de se laisser porter plutôt que de continuer à se battre pour une place sur terre.

Une seule chose, la seule que Jacques ait pu connaître de notre monde, et c'est bien entendu l'amour. Seul l'amour est assez complet espérer lutter contre ce qui est complet par essence. la relation entre Mayol et Johanna a cela de particulier qu'elle est entière, vécue sans retenue et sans limite, un apprentissage de tous les jours, qui parait n'être altéré que par l'inconscient de Jacques, qui le rappelle sans arrêt à la mer. Ainsi, lors de leur première nuit d'amour, le plongeur s'en ira en pleine nuit retrouver les dauphins.
Johanna, femme toute attentionnée, et prête à tout pour celui qu'elle aime (en témoignent les derniers instants du film), ne peut pourtant appréhender, de par sa nature, cet appel de l'océan. Jacques essaie pourtant de lui communiquer sa passion en lui présentant ses amis dauphins, en lui racontant une belle légende sur ceux qui veulent voir les sirènes (et c'est exactement ce dont rêve Jacques : se laisser mourir sous l'eau pour que les sirènes viennent le chercher, rêve d'enfant mais aussi aboutissement de toute une vie). Mais Johanna n'a pas l'esprit formé pour comprendre, et quand elle comprendra, il sera bien trop tard pour empêcher son amour de filer. La concrétisation de ce constat, c'est l'acte par lequel elle fera partir la sellette qui emmènera Jacques dans les abymes et vers l'accomplissement de sa destinée.

Ainsi, le suicide de Jacques prend clairement une dimension mystique. Dimension acquise tout au long du film, déjà par la manière dont son père meurt, puis par cette scène d'une importance capitale, la clé même de toute l'oeuvre. Jacques, allongé dans son lit, voit la chambre s'emplir d'eau par le plafond, pour descendre peu à peu comme si la pièce était à l'envers. Il s'agit de renverser les perspectives, et de considérer la descente dans les profondeurs comme une manière de monter, de se rapprocher de plus en plus des étoiles, de toucher le ciel. Le sport comme un moyen de dépasser sa simple carrure d'être humain, dans un temps. Mais tout cela est aussi lié à la transcendance, un moyen de se rapprocher du divin. Le dépassement physique flirtant tout juste avec la mort a quelque chose d'intimement religieux, comme on le voit dans une scène où Mayol médite juste avant de plonger. L'apnée demande concentration mais aussi sérénité d'esprit, que seul un sage peut acquérir.
Mais Jacques n'est pas un sage, il est tout simplement ignorant des choses de la vie. Et dans une certaine mesure une partie de lui nie l'amour qu'il a pour Johanna car il le détourne de sa contemplation. C'est parce qu'il n'a pas assez vécu, parce qu'il ne s'accepte pas tout entier, qu'il doit mourir pour observer le Grand Bleu ; car il n'est pas prêt spirituellement à cette rencontre que celle ci doit être fatale.
Ainsi, à défaut de sirènes, ce seront des dauphins qui l'accueilleront dans son nouvel univers, un paradis bleu, somme toute.

Soulignons le magistral jeu d'acteur de Jean-Marc Barr et Jean Reno, qui plantent des personnages plus que crédibles. Si l'un joue un personnage réellement peu expressif, l'autre est l'élément comique du film, nous sortant des répliques explosives ('Taormina by night, il est content le dauphin') et nous mettant face à un personnage réellement imposant et vivant.
Rosanna Arquette a du mal à sortir de son rôle d'américaine typique, ce qui pose problème lors des dernières scènes, où elle a beaucoup de mal à composer avec l'intensité dramatique.
Sur un autre plan, Eric Serra nous gratifie d'un sans faute musical, avec notamment un thème principal inoubliable, exprimant avec brio toute la beauté de la mer dans un silence musical vraiment réussi. Les amateurs de new-age ont ici leur maître.
On regrettera que l'ensemble de l'oeuvre ait du mal à se débarasser d'un coté plastique très eighties, qui participe certainement beaucoup au manque d'engouement que suscite aujourd'hui le film (avec le manque flagrant d'action, il est vrai). Pourtant, Le Grand Bleu reste à mon avis le meilleur film français jamais réalisé (à moins d'aller chercher dans le noir et blanc, du côté de Gabin par exemple), et une bonne raison de croire que la flamme du cinéma hexagonal ne s'est pas encore - totalement - éteinte.

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3 commentaires

  • Anonyme

    27/04/2009 à 22h22

    Répondre

    Je m'étonne que personne n'ai posé de commentaire avant moi... Je dirai juste que j'ai trouvé ce film magique et qu'il m'a fait réver de fond main très longtemps (j'en rêve encore). C'est pour moi un des plus beau film réalisé par un français. La bande son est magnifique et la chanson principale (si l'on peut la considérer comme telle) est à pleurer de beauté (étant moi même musicien je suis jaloux, mais charmé )

  • Anonyme

    09/12/2009 à 19h49

    Répondre

    Chacun ses goûts et je trouve que c'est impoli d'exposer ainsi son avis sur un film que l'on jamais vu ..

  • Anonyme

    21/03/2010 à 15h06

    Répondre

    BONJOUIR A TOUS TRES BIEN LE grand bleu ca me raproche de jacque mayol car en effet g un lien paarenté avec lui c mon arrierre petit cousin

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