8.5/10

Gainsbourg : vie héroïque

Quant un auteur touche-à-tout (Joann Sfar) se met en tête d'en toucher un autre (Serge Gainsbourg, donc), le résultat part forcément dans de multiples directions. Il n'est pas question d'une biographie calibrée pour les Césars, mais d'une évocation poétique et intuitive d'une vie fascinante.

Les auteurs de bande dessinée qui s'essaient au cinéma, c'est bien sympathique et souvent touchant de sincérité, mais il est rare que le saut du papier à l'écran traduise autre chose qu'une volonté de transposition d'un univers déjà établi. Qu'il s'agisse d'Enki Bilal ou de Lauzier, de la tentative maladroite de Tronchet ou des beaux gosses décalés de Riad Sattouf, tous ont fait des films qui ressemblaient avant tout à leurs albums. Le cas de Joann Sfar est différent. Pas seulement parce qu'il a diversifié son œuvre dessinée de façon à ne jamais se laisser enfermer dans un cercle trop délimité, mais surtout parce que son passage au grand écran se fait à travers deux projets Hello docteur Gainsbourg
Hello docteur Gainsbourg
parallèles : le dessin animé Le chat du Rabbin (sortie fin 2010), adaptation directe d'une de ses séries, et ce Gainsbourg vie héroïque, biographie d'un des artistes les plus marquants du XXème siècle.

Aborder la vie d'une personne réelle, quel meilleur moyen de s'effacer derrière son sujet, de se découvrir une humilité en même temps qu'une sensibilité de cinéaste ? L'exercice n'est pas pour autant dépourvu de chausse-trappes : la biographie (ou plus exactement, le biopic, s'agissant de cinéma) est souvent un format besogneux dans lequel les moments historiques s'égrènent sans passion, de la naissance à la mort de l'individu dépeint. Sfar a l'ingéniosité de s'affranchir de ce format, et de glisser sa patte dans le monde de Gainsbourg au point de se l'approprier partiellement. Pas de naissance ni de mort donc, bien que la narration reste assez rigoureusement chronologique, montrant l'évolution de Lucien Ginsburg en Serge Gainsbourg, et la mutation de Gainsbourg en Gainsbarre. Mais ce cheminement, bien que globalement fidèle à la réalité, ne s'embarrasse pas de vérité dans le détail. Le jeune cinéaste préfère raconter la vie du chanteur tel qu'il aurait pu la raconter lui-même : naviguant dans une sorte de solitude même en compagnie des plus belles femmes (Juliette Gréco, Brigitte Bardot, Jane Birkin...), dessinant avec le style graphique d'un Joann Sfar qui n'est pas encore né, parlant moins à ses congénères qu'à son double fantasmé (une caricature sfarienne de la gueule de Gainsbourg, incarnant de façon crâneuse la figure du juif colportée par les nazis, avec un soupçon de Nosferatu dans la silhouette), le héros campé par Mon nom est Barre, Mister Barre
Mon nom est Barre, Mister Barre
Eric Elmosnino (incroyable sosie, débarquant du théâtre) est un poète paumé qui dérive nonchalamment dans l'autodestruction, sans que le film s'appesantisse plus que de raison sur le côté tragique de son destin.

Aux acteurs reconnus (Laetitia Casta, Lucy Gordon à qui le film est malheureusement dédié post-mortem), la distribution associe sans gêne le chanteur Philippe Katerine (en Boris Vian), le cinéaste Claude Chabrol (en éditeur lubrique) ou les bédétistes Sattouf et Sfar lui-même, ce dernier apparaissant sous les traits de Georges Brassens. Brassant les idées et les personnages à son idée, mettant l'accent sur le sémitisme de Gainsbourg ou sur sa passion contradictoire pour la Marseillaise, Sfar égrène les scènes au rythme des chansons envoûtantes de son héros, qui n'aurait sans doute pas voulu voir sa vie racontée autrement. Avant d'être un compte-rendu, Gainsbourg vie héroïque est un film, et la vision subjectivée d'une personnalité. On pourrait sans doute le rapprocher de Moi Peter Sellers avec Geoffrey Rush, ou plus récemment de la bande dessinée Je voudrais me suicider mais j'ai pas le temps, pour leur volonté louable d'écarter l'exhaustivité au profit de la vérité de caractère...

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6 commentaires

  • Anonyme

    07/11/2008 à 16h37

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    Génial tout simplement.

  • riffhifi

    07/11/2008 à 16h51

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    Le tournage n'a pas commencé, James

  • Wax

    07/11/2008 à 17h12

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  • Lestat

    13/06/2010 à 01h01

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    Sur Gainsbourg fallait il faire un biopic flamboyant et policé ? Sans doute que non. Avec un style assez singulier, Sfar accouche d'un film souvent barré, bardé de belles idées visuelles (la Gueule, grande idée !), dont le côté à la fois fou, sage et brinquebalant sied  finalement assez bien au personnage. Malgré quelques maladresses -Sarah Forestier, ridicule, toute la période Gainsbarre mise sur le dos d'une Jane Birkin qui n'en demandait sans doute pas tant-, une très belle réussite.


    Esolmino est exemplaire, mais je reste assez curieux de voir ce que Matthieu Almaric, initalement casté, aurait fait du rôle-titre.

  • riffhifi

    13/06/2010 à 11h43

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    D'après ce que j'ai compris, Amalric n'a jamais été sérieusement envisagé, même si Joann Sfar avait apprécié ses essais. En revanche, le film a failli se faire avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle de son père (pourquoi pas ? Cate Blanchett a bien joué Bob Dylan).

  • Anonyme

    17/06/2010 à 14h04

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    Pour poursuivre l'epxérience Gainsbourg, un retour sur les relations de l'artiste avec le Cinéma s'impose. Un article de Bertrand Dicale à lire sur le MAG VoD:


     www.lemagvod.fr


     

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