10/10

Aux frontières de l'aube

Les années 80 ont été le cadre de bien des bizarreries artistiques. L'invention de l'électro y est certainement pour beaucoup, mais suffit-elle à expliquer cette espèce de purée de pois dans lequel s'empêtre alors la création musicale comme cinématographique ? Si la montée en popularité du synthétiseur est très certainement responsable des pires massacres sonores répertoriés dans notre histoire (notez que cette affirmation ne concerne que son auteur, qui s'excuse auprès des fans subsistant d'Indochine ou Genesis), elle semble n'expliquer que de très loin le succès montant des séries B obscures et du direct to video.
Bref, retenons que les oeuvres cinématographiques atteignent une quantité affolante, et que la proportion de navets n'est clairement pas en reste. Pourtant, parmi ce tas de cassettes destinées à l'oubli, subsistent des perles, passées plus ou moins inaperçues lors de leur sortie, mais méritant clairement ne serait-ce qu'un coup d'oeil. Car si les années 80 sont indubitablement une période de foisonnement culturel, c'est en cela qu'elles constituent un passage obligé pour le cinéphile accompli (peut-être beaucoup moins en matière musicale, mais bon, les goûts et les couleurs...).

Prenons au hasard dans la masse ce film, Near Dark. Non, prenons plutôt au hasard dans la masse cette réalisatrice, Kathryn Bigelow. Peintre à l'origine, son nom est relativement peu connu, pourtant rattaché à Point Break, une cool histoire de surfeurs pas très rose, et puis aussi à son James Cameron de mari, et à ses premiers grands films comme Aliens ou Terminator, sur lesquels elle collabore - la moralité et les bonnes moeurs veulent que nous précisions que le projet Titanic s'est fait longtemps après leur divorce. Elle aura souvent à répondre de la violence dans ses films, pourtant souvent peu explicites (Strange Days aurait fait un petit scandale à sa sortie). Mais avant d'être un réalisateur, Kathryn Bigelow est une femme, et par extension, une des seules femme réalisateur connues. Peut-être est-ce pour cela que ses films (Near Dark en tout cas) ont une sensibilité, une ambiance réellement présente, une sorte de brouillard épais qui recouvre la pellicule, et qui donne le rythme et toute sa cohérence au film. Ou peut-être pas. Mais quoiqu'il en soit, la question du machisme dans l'univers de la réalisation est lancée.

Near Dark fait donc partie de ces valeurs sûres, dont la réputation est excellente, mais qu'il est quasiment impossible de se procurer aujourd'hui, malgré une récente réédition en zone 1.
Near Dark est un film étrange, qui parle plus par son ambiance et sa bande-son signée Tangerine Dream que par un contenu pourtant conséquent. Des accords de guitare électrique orchestrant une succession de plans désertiques en Arizona, voila ce qui restera avant tout de cette oeuvre à la fois sobre et sur-stylisée. Une caméra qui filme les ombres plutôt que les corps eux-mêmes, Jenny Wright (qu'on avait déjà vue dans The Wall d'Alan Parker, avec une bande-son signée le groupe de son père) mangeant une glace dans la nuit, voila ce que l'on retiendra ensuite. Et après, seulement après, reviendrons nous sur les considérations purement scénariques que nous évoquons plus bas. Difficile de parler d'un film lui-même plutôt avare en dialogues. A défaut de pouvoir retranscrire ce qui fait l'intérêt de ce film, nous espérons proposer une piste d'interprétation intéressante à ceux qui l'ont vu.

(attention, lecteur, c'est là que je commence à spoiler)

Near Dark, donc. Aux Frontières de l'Aube en français. Une histoire de vampires, quoi. Remarquons que le titre évoque l'aube, ce qui pourrait étonner, vu que c'est plutôt nuit noire et pleine lune qui vont de pair avec nos compères aux dents longues. C'est pourtant à l'aube que va se passer une bonne partie de l'action, la lutte contre le soleil ayant une importante prédominante dans le film, au point de figurer dans le titre même.
Cette frontière entre la nuit et le jour, c'est le point de rencontre entre les hommes et les vampires, là où les uns s'éveillent et les autres ne dorment pas encore. Et voila peut-être le sujet du film qui apparaît de la manière la plus rationnellement juste qui soit ; à savoir la rencontre entre Caleb, un jeune cowboy, un peu dragueur sur les bords certes, mais très bien rangé dans son ranch avec son père et sa petite soeur, et un groupe de vampires sans foi ni loi, et plus particulièrement la sublime Mae. Le titre anglais suggère même encore plus qu'une rencontre, mais carrément un voyage de la lumière vers les proximités les plus sombres de la nuit, car vous l'aurez compris, Caleb va très vite devenir un vampire pour rejoindre Mae, et connaître ses premières nuits blanches à chasser du gibier humain.

Commençons donc par le plus simple : Near Dark est un film de vampires. Ca à l'air plutôt clair après ce que vous venez de lire, et dans un sens, ça l'est. Mais soyons un peu plus précis que cela, voulez-vous, et notons avant toute remarque liminaire que le mot n'est pas prononcé une fois tout au long du film (sauf erreur de notre part, remarquez que nous parlons de la V.O.). Nous rattacherons ce fait à celui que Bigelow est une réalisatrice qui aime ne pas mettre les pieds dans le plat et garder un certain flou artistique. Pourtant, malgré de bonnes grosses allusions au mythe du vampire, nos braves amis ne dorment pas dans des cercueils (alors que même le vampire le plus moderne qui soit, celui d'Anne Rice, débarrassé de toute symbolique rituelle, est toujours contraint par le cercueil) et n'ont en fait rien à voir avec des vampires tels que nous les connaissons, si ce n'est la force supernaturelle, l'immortalité et bien entendu la soif de sang.
Mais alors, me direz-vous, si vous êtes très attentifs du moins, les vampires ont soif de sang, mais pas la dentition qui va avec ? Voila qui pourrait poser bien des problèmes d'ordre technique. Que nenni, cela ne fait que rendre les séances de morsure plus crade. Et surtout, cela nous renseigne sur un point : ici, le vampire n'a plus rien à voir avec l'homme chauve-souris, avec le Dracula initial, le mythe. Les vampires ici sont des êtres humains dotés d'une violence bestiale, s'amusant de la souffrance des autres, comme le montre une scène où Jess (Lance Henriksen) et sa bande s'en vont semer la terreur dans un bar paumé et massacrer ses cinq pauvres occupants. Le point de départ et le point d'arrivée du vampire est ici l'homme. Un homme invincible et littéralement assoiffé de sang, pour dire les choses nettement. Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre qu'au final, pour certains, cette soif n'est pas tant que ça une contrainte...

Etre vampire présuppose donc un mode de vie avant tout. Etre prêt à supporter une vie éternelle de meurtre et de damnations diverses et variées n'est pas à la portée de tous, et c'est en cela que le sujet se rapproche de la trilogie d'Anne Rice. Mais là où il y a une divergence assez forte, c'est que là où chez Anne Rice le vampire se déshumanise au fur et à mesure qu'il perd le sens de son existence, le vampire dans Near Dark reste à l'abri de toute détérioration physique, mais aussi mentale, ce qui explique l'absence de cercueil, qui symboliserait plutôt la décomposition de l'esprit. Le vampire ici n'est pas vraiment entre la vie et la mort, il n'est pas non plus cet être grandiloquent, bien habillé et tributaire d'une connaissance supérieure. C'est tout simplement un humain comme vous et moi, qui a choisi de tuer jusqu'à la fin des temps. La seule crainte réelle qu'il puisse avoir, c'est cette fameuse lumière du jour qui le brûle jusqu'à la mort s'il n'y prend pas garde. Ainsi, lors d'une confrontation avec les autorités locales, nos amis vampires doivent-ils faire gaffe non pas de se faire toucher par les balles mais plutôt les faisceaux de lumière qu'elles créent en passant à travers les murs de leur chambre de motel teintée d'obscurité.

Mais Near Dark n'est pas qu'un film de vampire, c'est aussi, nous l'avons vu, la rencontre entre Caleb (Adrian Pasdar), cowboy, et Mae (Jenny Wright), vampire. Le décalage pourrait sembler assez signifiant, et leur rencontre se serait très certainement finie par une morsure dans le cou si Caleb n'avait pas dit les mots qu'il fallait au bon moment, en dragouillant gentiment la petite dame, et ne prenant aucune conscience du poids de ses mots. Caleb ressemble pas mal au cliché du jeunot élevé dans l'Amérique profonde, c'est à dire concerné par son chapeau, ses chevaux puis sa famille. Les premières scènes du film le voient vaquer à ses occupations, soit la glande et les bagarres avec ses potes. Difficile de l'imaginer un jour être confronté à un être comme Mae, dont la conception de la vie et notamment de l'infini le dépassent totalement.
A vrai dire, Mae est un peu l'énigme du film, un personnage à la fois enfantin et mature, capable de la timidité la plus touchante comme de l'agilité la plus effrayante dès qu'il s'agit de tuer. Elle est aussi une figure maternelle pour Caleb - qui n'a plus de mère - lors de sa première nuit, où il a bien du mal à accepter ce qu'il est devenu. Une figure maternelle, et peut-être même plus, vu son omniscience. C'est elle qui allaite Caleb de son sang alors qu'il est incapable de tuer, dans des scènes où la connotation érotique est tout juste suggérée.
Malgré un aspect félin des plus dérangeant, Mae garde une sensibilité que ses camarades n'ont pas. Contrairement à eux, elle considère le meurtre comme un prix à payer, mais s'y livre tout de même avec une facilité effrayante. Fascinée avant tout par la nuit, on ressent vite qu'elle a consenti à devenir vampire avant tout pour la liberté qu'elle lui procure, et par sa beauté sourde qu'elle tente - peine perdue - de communiquer à Caleb lors de leur première entrevue. La raison, s'il en est une, pour laquelle Caleb accepte de devenir vampire, est de pouvoir percer ce mystère qu'est Mae.

Mais bon, en tant que cowboy bien élevé, Caleb ne sait pas tuer, ce qui est fort fâcheux pour un vampire. Tout au long du film, son combat intérieur pour apprendre à tuer est mis en parallèle avec sa famille qui le recherche. Tout dérape lors de la dernière demi-heure, où alors que Caleb commence à recevoir la confiance de ses nouveaux camarades, ils rencontrent inopinément la famille de celui-ci. Et c'est là que tout devient clair. Jess évoque à peine son passé, mais laisse suggérer que c'est suite à la mort de sa famille qu'il a consenti à devenir vampire, et sans doute l'histoire est-elle la même pour chacune de nos âmes en peine. Ainsi est-ce si étonnant que les vampires soient décidés à tuer le père et la soeur de Caleb, eux qui ont perdu toute attache à une maison quelconque, errant depuis des décennies, qui sait, des siècles, sans aucun port d'attache. La liberté, certes, mais une liberté essentiellement existentielle, certainement invivable pour le commun des mortels, où l'unique refuge est le meurtre, où boire le sang d'autrui est avant tout l'expression d'une rancoeur éternelle et insatiable envers l'espèce humaine, une sorte de complexe d'Oedipe (très) mal digéré.

La fin montre des vampires finalement résignés à mourir. Par passion en ce qui concerne Homer, et par une certaine estime l'un envers l'autre dans le cas de Jess et Diamondback (Jenette Goldstein), une complicité qui fait penser aux vieux couples, ce qui est plutôt normal car ce sont les deux plus vieux du groupe, et de loin. Une mention spéciale au personnage de Bill Paxton, Severen, qui meurt fidèle à lui-même et à son goût pour les mises à mort spectaculaires dans un affrontement avec Caleb qui ferait sourciller les amateurs de Terminator.
Quant à nos deux amoureux, hé bien, innovons un peu et ne révélons pas la fin du film cette fois ci.

Loin de vouloir faire des parallèles foireux, finissons cette critique sur une citation d'un auteur connu : ' Je ne porte pas de culte à Flaubert et cependant, si l'on m'assure que de son propre aveux il n'a voulu avec Salammbô que 'donner l'impression de la couleur jaune' [...] et que tout le reste lui était bien égal, ces préoccupations somme toute extra-littéraires me disposent en sa faveur.' Certes Bigelow n'est pas un écrivain de la trempe de notre illustre Gustave, mais à vrai dire, si sous couverts de vampires et d'histoire d'amour impossible, Near Dark est un film qui a voulu 'donner l'impression de l'obscurite avant un lever de soleil', je souscris d'office !

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4 commentaires

  • Anonyme

    24/10/2006 à 15h33

    Répondre

    J'adore Bigelow et pourtant je n'ai toujours pas vu ce film, strang edays est pour moi une oeuvre très interessante et je ne parle pas du génial K-19, DOnc quelque part, j'ai honte de ne pas encore avoir vu ce film.

  • Lestat

    24/10/2006 à 19h22

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    Quelle belle critique que celle de Jade.

    Il m'a fallu plusieurs visionnages pour l'apprécier totalement celui-ci. Trop court notamment, j'aurai aimé que le film s'attache totalement à la troupe de desperado-vampires.

    Reste une oeuvre mystérieuse, belle et planante, avec des scènes grandioses : l'attaque du motel, la chasse dans le bar, le final, celle des marteaux-pilons...Contrairement au juvénile Génération Perdue, Katrin Biglelow modernise le vampirisme tout en conservant l'aspect adulte. Bigelow vénère Peckinpah et on retrouve dans Aux Frontières de l'Aube un aspect un peu flottant et désincarné. La musique de Tangerine Dream renforce ce côté hors du temps.

  • Veterini

    25/10/2006 à 19h22

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    Comme Kalistor.

  • Victor Bibies

    09/12/2006 à 00h00

    Répondre

    Très beau film effectivement...une très belle atmosphère qui manque souvent aux films de Vampires...

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