Freddy : le cauchemar des griffes qui sortent de la nuit

Bientôt sur vos écrans, la première apparition du croquemitaine Freddy Krueger. What ? Pardon ? Petit rappel : n'en déplaise aux amateurs de reboots, Freddy a été créé à l'écran en 1984, puis incarné par le seul et unique Robert Englund dans huit films et une série télé.

Après Halloween et Vendredi 13, il fallait bien que Les Griffes de la nuit subisse le traitement reboot-remake réservé ces dernières années aux tueurs iconiques des années 80. Pour Wes Craven, c'est même la troisième saga qui redémarre : La colline a des yeux et La dernière maison sur la gauche ont déjà eu droit au "dépoussiérage" que personne n'avait particulièrement réclamé... Avant d'aller voir ce que réserve ce nouvel essai (à en croire la bande-annonce, c'est une réplique servile du premier film), révisons les classiques : Freddy Krueger est le héros d'une saga de slashers inégale mais variée, source d'un plaisir renouvelé à chaque vision...

« One, two, Freddy's coming for you
Three, four, better lock your door
Five, six, grab your crucifix
Seven, eight, gonna stay up late
Nine, ten, never sleep again »

Les griffes de la nuit (A Nightmare on Elm Street, 1984)

Lorsque Wes Craven, déjà scénariste-réalisateur de deux succès horrifiques (voir ci-dessus), découvre un article à propos d'un adolescent qui refusait de dormir à cause de cauchemars trop réalistes, il croise le concept avec une de ses propres peurs d'enfant, qui prenait la forme d'un clochard inquiétant vêtu d'un pull rayé et d'un chapeau. Le résultat est un classique instantané, source d'un des mythes les plus persistants de l'horreur moderne : Nancy (Heather Langenkamp) est une jeune fille pure mais hantée par un rêve récurrent, dans lequel un homme défiguré
armé de longues griffes la poursuit. Ses amis (parmi lesquels le tout jeune Johnny Depp tient son premier rôle à l'écran) ne sont pas tous aussi purs, mais ils rêvent du même personnage, dont la présence semble bien trop réelle pour être purement onirique. La vérité apparaît bientôt : Fred Krueger (Robert Englund) était un tueur d'enfants sévissant une quinzaine d'années plus tôt, dont le châtiment fut d'être brûlé vif par une association de parents mécontents. Mort mais pas découragé pour autant, il revient désormais pour se venger sur la progéniture de ses bourreaux... En les tuant à travers leurs cauchemars !

Débordant d'imagination, le film n'est pourtant pas exempt de quelques défauts : un Fred Krueger encore trop absent, une fin assez dénuée de sens... Mais les bases de la série à venir sont présentes, et le succès en salles (accompagné de diverses récompenses festivalières, comme le prix de la critique à Avoriaz) est tel que Les griffes de la nuit permet à la jeune société New Line de décoller, pour le plus grand plaisir du producteur Robert Shaye. Il en restera éternellement reconnaissant au maître des rêves, dont il ne cessera jamais de financer les résurrections. Quant à Robert Englund, qui vient de se faire remarquer en jouant le gentil lézard Willy dans la série V, il trouve dans ce rôle un contrepoint parfait à son image de blondinet frisé, et gagne rapidement un véritable fan-club qui voue un culte à son apparence grunge et sa voix caverneuse. Une bénédiction pour l'acteur, qui n'eut le rôle que suite à la défection de David Warner !

La revanche de Freddy (A Nightmare on Elm Street part 2: Freddy's Revenge, 1986)

Deux ans après le classique de Craven, la salve de "vrais" films de Freddy commence. Ayant compris que l'intérêt de la série résidait davantage dans le
personnage et son interprète (fait rare dans le cinéma d'horreur, où le monstre est souvent incarné par un quasi-figurant caché sous un masque opaque) que dans la personnalité de Wes Craven (dont la tendance à intellectualiser va parfois à contre-courant du côté pop-corn de la franchise), Robert Shaye engage Jack Sholder, qui vient de réaliser Alone in the Dark. réalisera plus tard Hidden. Bien que clamant à qui veut l'entendre qu'il n'aime pas les films d'horreur (« Je dois avouer que je n'aime pas particulièrement les effets spéciaux. [...] Les films que j'adore sont de Truffaut, Renoir, Preston Sturges... »*), il tournera par la suite Hidden, un épisode des Contes de la Crypte, Wishmaster 2 et Arachnid. Le scénario de Freddy 2 se concentre sur Jesse, un adolescent qui vient s'installer avec sa famille dans la maison d'Elm Street anciennement habitée par Nancy. Il fallait s'y attendre : l'esprit de Freddy lui tombe sur le paletot, et investit son corps pour commettre d'horribles meurtres ; le but ultime du tueur est de revenir dans le monde des vivants...

Désigné à posteriori par les producteurs comme étant le plus mauvais épisode, La revanche de Freddy comporte son lot d'incohérences (la pire étant que Freddy veuille revenir au monde réel, alors qu'il cherchait à l'éviter précédemment) mais bénéficie pour la première fois des excellents maquillages de Kevin Yagher, se révèle occasionnellement inventif, et se pare même d'un curieux sous-texte homosexuel.

Les griffes du cauchemar (A Nightmare on Elm Street 3: Dream Warriors, 1987)

Retour aux sources pour ce troisième opus, souvent considéré comme un des meilleurs : Wes Craven participe au scénario et à la production, Heather Langenkamp et John Saxon reviennent dans le casting, tandis que le rôle de Freddy prend encore de l'importance (ainsi que son goût pour les vannes
cruelles). Dans les couloirs de l'hôpital psychiatrique où se déroule l'intrigue, on croise Laurence Fishburne et Patricia Arquette, cette dernière faisant là ses premiers pas à l'écran. A la réalisation, Chuck Russell mêle le glauque au baroque, avec de généreuses doses d'humour noir et de fantaisie ; déjà auteur d'un Blob sympathique, il dirigera notamment The Mask quelques années plus tard.

Ayant assimilé ce que les deux premiers volets avaient réussi et raté, Les griffes du cauchemar propose un divertissement truculent et émaillé de très bonnes idées (le Freddy-serpent quasiment phallique, la fameuse réplique « You're on prime-time, bitch ! », la scène de marionnettisation...), porté par une bande originale délicieusement eighties (voir le clip de Dokken, impayable, dans lequel les membres du groupe secouent leurs cheveux dans une cave peuplée d'os) et les mélodies envoûtantes d'Angelo Badalamenti (compositeur fétiche de David Lynch). L'idée que plusieurs personnes puissent se retrouver dans un même rêve y est enfin introduite, pour le plus grand bonheur des scénaristes qui usineront sur les suites (et abuseront du concept).

Le cauchemar de Freddy (A Nightmare on Elm Street 4: The Dream Master, 1988)

On ne lâche pas un filon qui rapporte : Le cauchemar de Freddy (jeu : prenez les
mots cauchemar, griffes, Freddy et nuit, et voyez combien de titres vous pouvez en tirer) est mis en chantier directement après le n°3. La barque est confiée au viking Renny Harlin (1m93, une allure de dieu nordique), qui vient juste de signer le thriller Prison avec Viggo Mortensen et signera plus tard quelques œuvres musclées comme 58 minutes pour vivre et Cliffhanger. Renny doit faire face à la grève des scénaristes qui frappe alors Hollywood, et s'en tire à l'aide de deux facteurs : plusieurs personnages du film précédent reviennent (Patricia Arquette, enceinte, laisse son rôle à la chanteuse Tuesday Knight), et les effets visuels bénéficient de la présence accrue de Screaming Mad George, qui permet de transformer l'ensemble en Freddy show décomplexé. Blaguounettes et effets spéciaux sont donc les deux moteurs de cet épisode, qui achève de conférer à Freddy un statut de rock-star et remporte un franc succès. Tant mieux, car en parallèle du film, les producteurs ourdissent une série télé...

Les cauchemars de Freddy (Freddy's Nightmares, 1988-1990)


Tournée en vidéo sur un budget ridicule, la série de Freddy a piètre allure. Malgré un pilote (C'était un tendre) réalisé par Tobe Hooper retraçant les évènements qui ont fait du personnage ce qu'il est, on ne peut pas dire que les deux saisons qui s'ensuivirent ont marqué les esprits - il est d'ailleurs bien difficile de se procurer la série aujourd'hui (en son temps, elle fit l'objet d'une collection de VHS éditées par Proserpine, regroupant 12 des 44 épisodes). La plupart des épisodes sont de simples contes horrifiques dont Freddy Krueger n'est que le narrateur, à la manière du gardien zombie dans les Contes de la crypte produits à la même époque. On y croise cependant quelques têtes connues (Dick Miller, George Lazenby) ou destinées à le devenir (Brad Pitt), et Robert Englund s'y implique au point de réaliser quelques épisodes. Il évoque toutefois son expérience de façon amère : « La série devait être diffusée très tard le soir. Nous aurions donc pu agir à notre guise : être violent, trouble, malsain. Finalement, ils l'ont programmée à 6 heures du soir. [...] Les producteurs taillaient dans les budgets, réduisaient les temps de tournage. Au stade terminal, ils ne nous accordaient que quatre jours de tournage par épisode. »**

L'enfant du cauchemar (A Nightmare on Elm Street 5: The Dream Child, 1989)

Après avoir montré l'origine de sa monstruosité physique dans la série, Freddy se devait de nous raconter sa conception physiologique. Sa maman (une religieuse), ses papas (une tripotée de résidents d'un asile d'aliénés)... et sa volonté de se reproduire à son tour, trouvant ainsi une nouvelle incarnation dans la forme de son propre bébé. Cette intrigue tordue, baignant dans un scénario aux relents freudiens, ne trouve malheureusement
pas d'écho chez les spectateurs de la série. La plupart se contentent de détester le nouveau look du grand brûlé (le maquilleur David Miller, parti après le premier opus, revient aux commandes), la séquence de la moto vivante ou celle de la bande dessinée immersive (pourtant empruntée au célèbre clip de Ah-Ha Take on Me). Le réalisateur Stephen Hopkins, qui signe là son deuxième long métrage après une tripotée de clips prestigieux (pour Duran Duran, Tina Turner, Queen, Elton John...), redouble d'ingéniosité et de roublardise (le budget est serré), offrant au passage quelques-uns des décors les plus audacieux de la saga (les escaliers absurdes et labyrinthiques inspirés de l'artiste Escher). En touchant au thème sensible de l'enfantement, le scénario perd cependant son public adolescent, et le film subit une sorte de bide, d'autant plus cruel pour ses producteurs qu'ils avaient misé sur une sortie plus large que d'habitude, sur 2 000 écrans aux USA.

La fin de Freddy (Freddy's Dead: The Final Nightmare, 1991)

Après ce relatif échec, New Line décide de mettre un terme à la carrière criminelle du tueur onironaute. Et puisqu'il s'agit d'un chouchou de la firme, on lui offre une sortie en trois dimensions. Après tout, Vendredi 13, Les dents de la mer et Amityville ont aussi eu droit à leur épisode en relief... le gadget est d'autant plus logique qu'avec leur côté rouge et leur côté vert, les lunettes 3D s'accordent parfaitement avec le pull de la vedette. La fin de Freddy (en v.o. : Freddy's dead, encore plus clair) est donc vendu comme un détonnant spectacle
visuel, orchestré par la productrice Rachel Talalay devenue réalisatrice pour l'occasion. Bilan : le film est infâme, regorgeant d'idées stupides et mal exploitées (le rêve "jeu vidéo" dans lequel Freddy rebondit comme un Super Mario du pauvre, le concept de situer l'histoire dans un futur proche où les jeunes auraient disparu de Springwood...), et le relief n'a d'utilité que dans la consternante séquence finale qui débouche sur une "mort de Freddy" sans plus de relief (ahah) qu'une autre. Le tout est illustré à l'aide de scènes tirées de l'enfance du personnage (il était battu par son père adoptif, quelle originalité), et ménage une apparition fugace à un Johnny Depp venu payer son dû à la série qui l'a lancé, mais l'apothéose annoncée laisse place à un incroyable nanar qui vient confirmer l'idée que tout le monde se faisait déjà : Freddy Krueger est un personnage usé, transformé en simple clown débitant de pauvres vannes au milieu de rêves trahissant de plus en plus la panne d'imagination. On se prend parfois à rêver ce que la franchise serait devenu si Peter Jackson, initialement contacté pour écrire et réaliser cet opus, avait eu carte blanche... De la même façon, Stephen King et Frank Miller ont failli poser leur empreinte sur la saga, ajoutant leur nom à la liste des rendez-vous ratés de Freddy.

Freddy sort de la nuit (Wes Craven's New Nightmare, 1994)

En 1993, Vendredi 13 sortait lui aussi son "dernier chapitre", titré Jason va en enfer ; un clin d'œil final laissait penser qu'un crossover Freddy contre Jason
verrait le jour sous peu, cristallisant ainsi un projet évoqué depuis 1986. Pourtant, c'est un tout autre film qui sort en 1994, réalisé par Wes Craven lui-même à la surprise générale. Quid de ce Freddy 7 ? En réalité, Craven n'entend pas jouer la continuité, mais proposer une réflexion sur le mythe qu'il a créé et le cinéma d'horreur en général. Le film montre donc le réalisateur en pleine phase de préparation d'un nouveau Freddy, pour lequel il contacte Robert Englund et Heather Langenkamp... Il s'avère que tous trois sont victimes de cauchemars dans lesquels Freddy apparaît. Le personnage fictif aurait-il décidé d'investir le monde réel ? Selon Robert Englund, le film est « une mise au point de toutes les accusations formulées contre le mythe de Freddy, à savoir être responsable du sida, du nombre croissant d'adolescentes enceintes, de nouvelles vocations de Jack l'éventreur... »*** La mise en abîme ne manque pas d'intérêt, mais plombe méchamment le côté gore et divertissant que l'on est en droit d'attendre d'un slasher. Deux ans plus tard, Scream sera une variation bien plus habile sur les mêmes thèmes.

Freddy contre Jason (Freddy vs. Jason, 2003)

Durant près de dix ans, plus de nouvelles du croquemitaine. Wes Craven se consacre à la saga Scream, New Line au Seigneur des anneaux, et Robert Englund enchaîne les prestations alimentaires dans divers nanars (il prête également sa voix à une incarnation animée de Freddy dans un épisode des Simpson en 1998). Et en 2003, les larmes aux yeux, les fans accueillent enfin la confrontation de Freddy Krueger et de Jason Voorhees qui stagnait dans les limbes du development hell depuis 17 ans. Dans le rôle de Jason, Ken Kirzinger (en même temps, on s'en fout un peu). Dans celui de Freddy, l'inamovible Robert Englund. A la réalisation, le Chinois Ronny Yu, déjà responsable du dépoussiérage de Chucky quelques années plus tôt (La fiancée de Chucky). Le choc des titans s'avère efficace, transposant la violence débridée de leurs deux
sagas dans le XXIème siècle du heavy metal et de l'image de synthèse. En terme de charisme, Freddy sort évidemment grand vainqueur du bras de fer, à travers une succession de vannes calibrées et de séquences oniriques fantasques, entrecoupées (c'est le cas de le dire) de coups de machettes bien primaires assenés par le résident de Crystal Lake. Freddy contre Jason est respectueux des origines (en écartant pour des raisons évidentes l'histoire de Freddy sort de la nuit) et parvient globalement à fédérer anciens et nouveaux fans, au point qu'une suite est envisagée (on parle même un moment d'un méga-crossover Freddy vs. Jason vs. Ash, qui aurait convié à la fête le héros des Evil Dead incarné par Bruce Campbell), mais le projet se mue finalement en reboot pour suivre la tendance amorcée par les petits camarades. Robert Englund n'a plus qu'à retourner cultiver ses navets (2001 Maniacs, Zombie Strippers...), en laissant Jackie Earle Haley reprendre le rôle qu'il a créé. Curieusement, il se trouve que Haley avait auditionné dès 1983 pour le rôle finalement tenu par Johnny Depp dans le premier film...


* Mad Movies 39 (janvier 1986)
** Mad Movies 95 (mai 1995)
*** Télé K7 (29 avril 1995)

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