6.5/10

Film socialisme

Film socialisme ne parle pas principalement de socialisme. Il fait l'état des lieux d'une vie. Celle d'un monstre sacré du cinéma marqué par les conflits et les revendications sociales, qui s'est vu glisser dans l'autosuffisance.

21:50, dans une petite salle de cinéma avenue de Clichy. Une dizaine de spectateurs se sont donnés rendez-vous au hasard d'une projection. Film socialisme, la nouvelle réalisation de Jean-Luc Godard, divise la presse et se distribue discrètement dans les complexes étroits.

Le vétéran de la Nouvelle Vague le sait : son « film-testament » sera boudé par un large public et continuera son retranchement autistique d'artiste incompris.


Noir. Les premières minutes du film envoutent. Jean-Luc Godard commence à évoquer « des choses comme ça ». D'une beauté sobre à l'esthétique parfaite, il domine la maîtrise de l'image. Un paquebot navigue vers les racines de son histoire tandis que la cime d'un arbre dérive sur l'océan. Les européens à bord se confortent dans l'oisiveté. Tous croquent le fruit empoisonné d'une société libérale en attendant de mettre pied à terre sur le continent africain. « L'argent a été inventé pour ne pas regarder les hommes dans les yeux », commente hors champ la voix vieillie de Godard. L'homme semble fatigué par cette illustration du capitalisme qui trouve ses fondements dans les révolutions sociales. Plombés par les artifices pixellisées de la caméra et du son des boîtes de nuit qu'il juge lui-même « dégueulasse », les souvenirs d'un passé commun et les crises identitaires s'embrouillent. Moment de répit : la caméra fuit cet environnement étouffant et inhospitalier. Elle respire sur le pont du bateau, photographie chaque instant, savoure le présent. Une bouffé d'air pure où l'artiste s'imprègne de chaque élément au crépuscule de sa vie.

La trame décousue plonge soudainement les spectateurs dans une station essence, vestige des années 60, de l'âge d'or du cinéaste. Au cœur de cette parenthèse intellectuelle et militante, une famille se déchire avec pudeur.  Marquant de son sceau une mise en scène épurée dont il a le secret, Godard en profite  pour émietter sa madeleine de Proust.

Citations littéraires de Malraux, Balzac ou Beckett. Technique de mise en abîme illustrée par une journaliste à l'affut de la moindre dérive. Relations pudiques entre les personnages au-delà de leurs réflexions existentielles. Symbolisme de l'image. Amour de la musique classique et de la peinture. Malédiction du verbe « être » au dépit du verbe « avoir ». Diabolisation de la télévision portée par un âne... Les protagonistes semblent dupés par un système qu'ils ont édifié eux-mêmes. « Réfléchissez-bien à quoi vous vous battez, vous pourriez l'obtenir », met en garde Godard.  Sans ce climat aux conflits passifs, seul les enfants trouvent grâce à ses yeux à travers leurs répliques mordantes et  leurs soifs de vérité.


Marqué par la guerre, l'auteur suspend brutalement les scènes contemplatives par des images d'archives: mutinerie des marins d'Odessa, apogée du IIIe Reich, guerre civile espagnole, conflits palestiniens... Les idées sont rassemblées dans un fouillis visuel montées les unes contre les autres. L'apogée est atteint dans la troisième partie du film, à Barcelone. Un matador combat le taureau des injustices sociales. Le réalisateur fait allusion à un groupe de résistance en France qui s'appelait « famille Martin » tout en filmant une manifestation au cœur de l'agglomération espagnole. Ultime souffle revendicatif tandis que la salle s'éclaircit telle une illumination : « quand la loi n'est pas juste, la Justice passe devant la loi. » Les sièges dubitatifs sont désertés.  « No comment ».

Film socialisme ne parle pas principalement de socialisme. Il fait l'état des lieux d'une vie. Celle d'un monstre sacré du cinéma marqué par les conflits et les revendications sociales, qui s'est vu glisser dans l'autosuffisance.  Malgré ses procédés techniques forts, Jean-Luc Godard se réfugie égoïstement dans l'œuvre expérimentale à l'instar de ses derniers films. Déroutés sur le plan auditif et visuel, les spectateurs ressentent un style « godardien » à bout de souffle, sans parvenir à nouer un fil narratif logique. Certains tournent de l'œil, d'autres se laissent emporter par la magie insaisissable de l'auteur.

Epoustouflés par tant d'incompréhension, des admirateurs du cinéaste se concertent : « mais pourquoi a-t-il mis un point au lieu de deux dans cette phrase ? » s'interrogent-ils.  Une question repêchée aux profondeurs abyssales de la réflexion. Le spectateur bêta ne plongera pas si loin.

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2 commentaires

  • Anonyme

    01/06/2010 à 19h40

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    A bas godard cinéaste intello gauchiste!

  • nazonfly

    02/06/2010 à 09h28

    Répondre

    Merci anti intellectuel. Première rire de la journée grâce à toi (je précise que ce n'est pas méchant).

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