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La fille du puisatier : les retrouvailles Auteuil-Pagnol

Passant à la réalisation pour la première fois, Daniel Auteuil paie sa dette à Marcel Pagnol. Il ne brille ni à la mise en scène ni à la direction d’acteurs, mais s’offre un de ses plus beaux rôles.

La France ne se lasse pas de Marcel Pagnol. S'il devient difficile de faire avaler au public actuel les films qu'il a tournés lui-même, avec leurs images abîmées et leur son crachotant, il est régulièrement de bon ton de produire un téléfilm ou une pièce de théâtre tiré de son œuvre : la trilogie marseillaise (Marius-Fanny-César), La femme du boulanger… et l'an dernier, La fille du puisatier, adapté pour la scène par Jean-Claude Baudracco.
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Le grand écran, de son côté, s'est plus rarement aventuré sur le terrain de la reprise pagnolesque ; le dernier essai en date était un calamiteux remake du Schpountz en 1999, et il faut remonter en 1986 pour trouver une adaptation victorieuse sous la forme du diptyque Jean de Florette / Manon des Sources. On y voyait Daniel Auteuil dans un de ses premiers grands rôles dramatiques, après quelques années de Sous-doués et de Pour 100 briques t'as plus rien. Récompensé d'un César pour sa prestation, il contracta ainsi une dette éternelle avec le monde de Pagnol, et garda le contact avec la famille de l'auteur. Lorsque le projet d'un remake cinéma de La fille du puisatier émerge, non seulement Auteuil s'impose comme l'interprète idéal du personnage principal (le puisatier, pas sa fille), mais il décide de passer également derrière la caméra, pour la première fois en 36 ans de carrière.

Patricia (Astrid Berges-Frisbey), 18 ans, est la fille aînée du puisatier veuf Pascal Amoretti (Daniel Auteuil). Celui-ci se désespère à l'idée de devoir un jour la laisser partir, alors qu'elle s'occupe de ses sœurs comme la mère qu'elles n'ont plus. Il envisage même de la marier à son assistant Félipe (Kad Merad), un brave garçon qui possède sa propre automobile, té, peuchère, fan de chichourle. Mais la jeune fille est bien plus troublée par Jacques Mazel (Nicolas Duvauchelle), le fils d'un couple de boutiquiers (Jean-Pierre Darroussin et Sabine Azéma).

« De l'honneur, j'ai peut-être pas beaucoup. Mais j'ai de l'amour, ça remplace. »

Lorsque le film d'origine est produit en 1940, il reflète l'actualité du moment. La guerre, bien sûr, puisque la Blitzkrieg a lieu de mai à juin, et que le tournage se déroule de mai à novembre en intégrant la réalité dans un scénario mouvant. Mais également les mœurs campagnardes concernant l'amour et la famille, qui peuvent paraître aujourd'hui fichtrement vieillottes :
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les relations clandestines entre deux êtres issus de milieux différents (papa puisatier contre parents marchands de pioches), l'opprobre qui tombe sur une fille-mère… En 70 ans, les sujets chers à Pagnol sont devenus terriblement obsolètes, et on peine parfois à se retrouver dans les réactions des personnages. Leurs attitudes apparaissent même parfois changeantes, la faute à une direction d'acteurs et à un sens du rythme pas toujours maîtrisés. La jeune Astrid Berges-Frisbey, dans le rôle-titre, souffre d'une diction empruntée (faite exprès ?) qui la rend parfaitement artificielle, et Darroussin s'exprime avec un accent marseillais curieusement chiqué. Mais dans l'académisme ambiant, avec son cadre et sa mise en scène un peu "France Télévisions", et son scénario sans prise réelle avec la réalité d'aujourd'hui, l'émotion perce à plusieurs reprises, grâce aux performances de Kad Merad et de Daniel Auteuil lui-même, qui reprennent les rôles initialement tenus par Fernandel et Raimu. Auteuil, s'il se révèle un réalisateur sincère mais pas spécialement inspiré, trouve là un de ses plus beaux personnages, celui du puisatier qui oscille entre les valeurs qu'on lui a inculquées et la tendresse qu'il ressent. Moins sévère que Raimu (de même que Kad se montre moins couillon que Fernandel), il s'approprie le rôle avec brio, et laisse les savoureux dialogues de Pagnol faire le reste.

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