8/10

Eventreur de New York (L')

Dans la filmographie de Lucio Fulci, l'Eventreur de New York marque une scission. En deux mots comme en cent, c'est le début de la fin. Réalisateur précieux mais inégal, Fulci a eu ses jours avec et ses jours sans. Lorsqu'il s'envole à New York, le temps de quelques extérieurs qui seront raccordés à des scènes tournées en Italie, le réalisateur ne sait pas encore que ses grandes années sont derrières lui. Les Quatre de l'Apocalypse, l'Emmurée Vivante, le Chat Noir, l'Enfer des Zombies, Frayeurs, l'Au Delà, La Maison Prês du Cimetière...une belle carte de visite allant des années 70 au début des années 80. Après l'Eventreur de New York, à quelques exceptions, la carrière du vieux maître n'aura plus rien d'affolante. Question de budget, de motivation, de tendance générale...on ne saura jamais vraiment. Une chose est sure pourtant, c'est que le statut de Fulci avant et après l'Eventreur de New York n'est plus le même. Avec l'Au Delà, il est un poète du macabre. Avec ce film, il n'est plus que vulgaire, misogyne (ce qui causera quelques soucis conjugaux dans le ménage Fulci), presque homophobe et quasiment pornographe. A chacun de juger du bien-fondé ou non de tous ses adjectifs. Il faut avouer que l'Eventreur de New York n'est pas vraiment une oeuvre gentillette et anodine. Giallo très violent lorgnant vaguement sur Maniac, le film semble se complaire dans le mauvais goût, quitte à se moquer littéralement du spectateur. Les meurtres sont sadiques. L'érotisme des plus explicite. Les dialogues orduriers. Quand au tueur, c'est une silhouette à la voix de canard, qui cancane avant de frapper ses victimes, bien entendu toutes féminines et bien entendu toutes tuées de la manière la plus horrible qui soit. Parmi elles, la blonde Zora Kerova qui, pendue par les seins dans Cannibal Ferox, aura cette fois l'honneur d'une bouteille brisée dans le vagin. Qu'avait donc fait cette pauvre actrice pour devenir spécialiste malgré-elle des morts abominables, mordant la poussière film après film de façon toujours plus tordue ?

"Coin coin coin coin !"

Fausses pistes en pagaille, police incapable et ridiculisée par le tueur, tueries chorégraphiées où les armes blanches représentent autant de symboles phalliques pénétrant les corps, l'Eventreur de New York n'est jamais qu'une exposition des grands clichés du giallo, mais poussés à une outrance telle qu'ils touchent les frontières du grotesque. Dans les rues sales de New York, la nudité et la mort s'étalent dans la décadence la plus complète. Pour Fulci, la Grande Pomme est une sorte de dépotoir peuplé de personnages louches, où l'on pratique l'onanisme sans se cacher, où les femmes les plus intéressantes sont des prostituées ou des nymphomanes trouvant plaisir dans le viol. "Il n'y a pas sujet plus poétique que la mort d'une jeune femme", disait Edgar Poe. Dans cette ville de crasse et de chair frustrée, où la justice est incarnée par un inspecteur bougon et au bout du rouleau, il n'y a au contraire plus de place pour l'élégance ou le raffinement. L'assassinat lui-même ne se perpétue plus dans les règles, véhiculé par un tueur (une tueuse ?) aussi sauvage qu'absurde dont la voix improbable dérange plus qu'elle n'amuse. L'Eventreur de New York est un film excessif, où la sempiternelle relation éros/thanatos s'illustre en nudité mutilé, où l'amour se crie à coup de poignards lorsqu'il ne s'enfoui sous les jeux SM.

Avec son univers nocturne plein de devantures de cinéma, d'hôtels borgnes et de bars topless, l'Eventreur de New York, à défaut de la maestria d'un Argento, retrouve parfois l'ambiance des premiers films d'Abel Ferrara. Celui dont il se rapproche le plus ne sortira paradoxalement que deux ans plus tard : New York 2h du matin, ses strip-teaseuses lesbiennes et ses meurtres enragés. Fulci, habitué des histoires nébuleuses et des fins à l'emporte-pièce, livre ici un film d'une surprenante simplicité, dont la conclusion limpide laisse une étrange impression de pitié. Cette fin est la découverte d'un pot aux roses, celui justifiant les actes, mais aussi sur ce que couvait le film depuis le début : nous présenter un échantillon humain dans tous ses travers, toute sa perversité, et toute son injustice, interrogeant implicitement sur qui à le droit de mourir ou non. Glauque, pessimiste, fou et presque alarmiste, l'Eventreur de New York est un giallo dans un monde de merde...

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Familia

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1 commentaires

  • Otis

    21/08/2006 à 16h28

    Répondre

    Pertinente analyse.
    J'aime bien ce film, un grand giallo qui assume son côté grotesque grâce à son final bien amené. Pas de scénario baroque mais une trame solide, des meurtres sanglants, et un je ne sais quoi de Taxi Driver là-dedans qui font de ce film un des meilleurs de Fulci, et une approche intéressante du genre.

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