8.5/10

esquive (L')

La banlieue, c'est pas systématique...

L'histoire

Krimo, 15 ans, vit dans une cité HLM, à la périphérie de Paris. Après s'être fait rejeter par sa copine Magalie, il tombe amoureux de Lydia. Il va tenter de sa rapprocher de la jeune blonde en s'engageant pour jouer dans une pièce de théâtre avec elle.

Pour la trentième cérémonie des Césars, le 26 février 2005, c'est le film d'Abdel Kechiche qui a créé la surprise. Trois prix au total, dont les deux plus convoités : Meilleur film français de l'année, Meilleur réalisateur et Meilleur espoir féminin. C'est l'occasion de découvrir ou de redécouvrir L'Esquive qui, malgré un succès critique assez important, n'a pas suscité les passions du public comme l'a fait, en son temps, un film comme La Haine. Il faut dire que bien des aspects du film ont dérouté un bon nombre de cinéphiles.

Pas de scénario ?

En apparence, pas de scénario. Les premières minutes se passent et prennent la forme d'une exposition : on découvre le personnage de Krimo, jeune banlieusard silencieux, tout ce qu'il y a de plus commun. Sa vie, ses amis, ses habitudes, ses parents... Le spectateur attend ensuite l'élément perturbateur. Schéma classique. Mais ce dernier ne lui parvient pas. On continue à s'engouffrer dans le quotidien des jeunes de la cité. Dans la salle de cinéma, certains s'en vont. Devant leur télé, quelques uns arrêtent leur lecteur. En clair, il ne se passe rien de ce que beaucoup peuvent espérer : pas de problèmes de voile, pas de trafic de drogue, pas d'odieuses affaires de viol, pas de crimes... Les personnages sont filmés dans leur quotidien et les événements arrivent naturellement, sans mécanique huilée. D'où une impression bizarre : pourquoi ce film ? Le but de Kechiche serait-il d'oeuvrer pour une espèce de rendu ethnologique, qui offrirait au Français moyen une "idée" de la jeunesse de France qu'il juge sans connaître ? C'est une question que l'on est en droit de se poser après les premières dizaines de minutes du film, qui font beaucoup penser à un film à sketch et qui ne donnent pas l'impression d'un ensemble cohérent. A priori, un film qui a donc tout pour déplaire aux accros du scénario bien préparé et de la mise en scène impeccable. A priori, oui, mais à priori seulement...

Marivaux, personnage central

« On a fait une telle stigmatisation des quartiers populaires de banlieue, qu'il est devenu quasiment révolutionnaire d'y situer une action quelconque sans qu'il y ait de tournantes, de drogues, de filles voilées ou de mariages forcés. Moi, j'avais envie de parler d'amour et de théâtre, pour changer ». Les mots sont du réalisateur Abdel Kechiche. L'un des thèmes du film est bien le théâtre. La classe de Krimo et Lydia répète Le jeu de l'amour et du Hasard de Marivaux, une pièce qui est au coeur du film. Tout le monde aura remarqué le passage très marquant pendant lequel la prof explique à ses élèves que vouloir se conduire comme un pauvre lorsque l'on est riche, et inversement, n'est qu'un travestissement et ne trompe personne. « On est complètement prisonniers de notre condition sociale » déclare la pédagogue. Ce parallèle flagrant entre la pièce de Marivaux et l'univers des banlieues n'est pas la seule chose à souligner. Au coeur de l'intrigue même, les personnages évoluant autour du "couple" Krimo-Lydia donnent l'impression de se retrouver dans une véritable comédie de moeurs, avec quiproquos, déformations, bouches à oreilles et malentendus. Le spectateur, pour le peu qu'il se donne la peine de s'investir dans le film, est pris dans le jeu des personnages : que va-t-il leur arriver ? Quel dénouement ? Cette agressivité mêlée de sentiments va-t-elle trouver exutoire ? Après avoir jugé d'un regard parfois méprisant la conduite, l'extrême fierté verbale et la vulgarité des protagonistes, le spectateur apprend à comprendre. Il comprend que sous les « fils de pute », il y a des sentiments et des façades. « Je voulais démystifier cette agressivité verbale, et la faire apparaître dans sa dimension véritable de code de communication. Une sorte d'agressivité de façade qui cache bien souvent de la pudeur, et même parfois une véritable fragilité, plus qu'une violence à proprement parler » explique Kechiche. On comprend aussi, sur le vif, que la colère est une émotion, parfois bien proche de l'amour. Cinéphile ou pas, quand on comprend ce film, quand on le ressent, on accepte sa "difformité" scénaristique tant décriée.

Un rythme syncopé

Reste une autre image, qui colle à L'Esquive, celle d'un film qui n'en est pas un, avec une direction d'acteur inexistante et une image DV syncopée qui défie les règles de la mise en scène. Le jeu des acteurs est un jeu basé sur l'improvisation, ce qui, pour un film à trame sociale, ne peut pas faire de mal. L'authenticité est là. On a l'impression de saisir des moments de vie et on a du mal à croire que derrière ces jeunes hommes et femmes, il y a eu des caméras. Ce rendu rappelle Le Rayon Vert, l'une des perles de la filmographie de Rohmer, dont le tournage, en 1986, s'est basé sur les mêmes effets de spontanéité. Déjà à l'époque, cette innovation avait été très mal vue. On avait dit du dernier film du réalisateur, pourtant déjà imposé comme un grand cinéaste, qu'il était un non-film, un non-cinéma. C'est le même genre de réactions que l'on a pu observer, à la sortie de L'Esquive. Un film qui sort des conventions de réalisation est un film porté en gloire. Un film qui bouscule les habitudes de mise en scène est souvent vu comme scandaleux. Dans L'Esquive, la puissance d'improvisation des acteurs est d'une grande force et donne au film toute son essence. L'argot, la rapidité des paroles qui s'enchaînent, les mimiques, les bégaiements... La sincérité déployée est impressionnante. Le prix du meilleur espoir qui est venu récompenser Sara Forestier est amplement mérité mais aurait pu être décerné à tout autre acteur du film. Tous, acteurs non professionnels, ont su donner à leur rôle une crédibilité. Dans l'Esquive, la réalisation au format DV ne choque pas. On est loin du rendu « amateur » rencontré avec des films comme Baise-moi. La réalisation, loin d'être effacée, vient renforcer les effets des dialogues. Lorsque la situation s'envenime, les plans se resserrent, jusqu'à ce que l'on ne perçoive plus qu'une partie du visage des protagonistes. L'enchaînement des plans se fait souvent frénétique, la caméra tremble, renforçant l'angoisse que peuvent ressentir certains spectateurs. La scène du contrôle de police, véritable climax du film, est, à ce propos, très révélatrice des effets de réalisation. Elle symbolise aussi l'impuissance sociale du corps policier, qui ne sait pas se comporter autrement face à ces jeunes de banlieue qu'en les traitant comme de gros criminels.

Moins stylisé et plus posé qu'un La Haine, L'Esquive est un très bon film sur les banlieues. Il ne se fait pas reflet des stigmatisations souvent véhiculées à la télévision ou ailleurs. Le film montre une jeunesse dédiabolisée, terriblement humaine. Faites confiance à L'Esquive, elle peut vous prendre par le coeur.

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6 commentaires

  • bousk8

    30/03/2005 à 12h54

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    J'ai vu l'Esquive hier soir sur C+ et je dois dire que ce film ma fortement plu.

    Ayant ces 4 césars, je me suis dit que ce film devait les mériter, tant les critiques étaient bonnes, et en effet, ce film les mérite amplement.

    Alors oui, certains diront que du fait que la moitié du casting était amateur et que le film était tourné en DV , c'était plus un doc ou un film amateur justement plutôt qu'un film césarisable (et césarisé). Au contraire, ce qui ce dégage du film de part ces aspects là est sans nul doutre la fraîcheur. Tous les acteurs pro ou non, vivent ce film, respirent l'authenticité.

    Et puis aussi, c'est tellement rare de parler de la banlieue, celle qui vit, pas celle du 13h de Tf1; une banlieue où les frictions entre jeunes sont dues à de simples histoires d'amour et d'amitié et pas des histoires de deal ou autres. La scène de l'arrestation à la fin montre bien ce décalage entre ce que l'on montre de la banlieue (la fouille musclée) et les faits réels (deux jeunes qui discutent de leur relation dans un voiture, c'est tout).

    Pour conclure, un superbe film, dommage qu'il faille 4 césars pour en parler et que les gens aillent le voir au ciné ou à la télé (je ne crache pas dans la soupe, je fais parti de ces gens là)

  • nazonfly

    21/07/2005 à 10h15

    Répondre

    Je viens de voir l'Esquive et je ne suis pas convaincu de l'intérêt du film (mais un film doit-il avoir forcément un intérêt? c'est un débat que je n'entamerais pas ici).

    Dans un premier temps, passons nous sur la forme tant décriée du film (acteurs amateurs ce qui semble une honte à nombre de personnes du cinéma si on se souvient des remarques pour Rosetta, camera au poing, hésitante, ambiance des cités/banlieues) et concentrons-nous sur le fond.

    Et malheureusement une fois enlevé tout le paquetage du film, il faut dire qu'il ne reste pas grand chose de ce film : une banale histoire d'amour avec vaguement un goût de théâtre.

    Mais forcément il faut un joli paquet pour que le film se vende. Alors je mets des acteurs non professionnels (ça revient moins cher et c'est toujours une chance d'avoir des récompenses), même si leur niveau est très inégal : on peut notamment penser aux bons jeux des principaux acteurs (campant Abdelkrim ou encore Lydia), mais aussi au jeu vraiment pas génial d'une Magalie bafouillant, cherchant ses mots (et je ne suis pas sûr que ce soit fait exprès).
    Je déplace aussi l'histoire dans une banlieue "pour montrer qu'une banlieue n'est pas réellement ce qu'on voit à la télévision". A ceci près qu'à force de voir des films ou des documentaires sur cette banlieue qui n'est pas celle de la télé, on commence par comprendre...
    La façon de filmer peut aussi déstabiliser le spectateur, car le réalisateur place parfois étrangement sa caméra. Je pense notamment à un plan sur Krimo où la caméra se cache littéralement derrière un mur pour un rendu finalement plus que douteux.
    Oh et j'ai failli oublier l'essentiel. Un film sur les banlieues ne saurait se passer de la présence policière, forcément désagréable, forcément violente et forcément injuste (même quand on parle de voitures "empruntée"!!).

    Heureusement quelques scènes sauvent un peu le film, notamment les scènes de théâtre en classe et les remarques de la professeur et qui donnent tout son sens au théâtre. Mais Kechiche a préféré se servir du théâtre comme d'un prétexte, un élément secondaire dans son film. D'ailleurs quiconque a déjà été jeune et a "subit" des cours de théâtre au collège et au lycée peut s'étonner du bon accueil que ces cours ont dans l'univers des banlieues!
    Certes baser son film sur le théâtre aurait pu tendre à renouveler un vieux thème "je me sers de pour me sortir de ma condition sociale misérable" (le procédé a déjà utilisé dans Esprits Rebelles ou encore dans Only the strong où la capoiera permet aux jeunes de se sortir de leur condition sociale misérable...).

    Si le spectateur arrive à survivre à la première demi-heure totalement inintéressante et véritablement difficile à suivre du fait du langage djeunz des cités, alors il arrivera peut-être à apprécier un peu le film. Mais j'ai pour ma part dû faire un réel effort pour ne pas éjecter le DVD au bout de 15 minutes.

    Au final, l'Esquive est un film sans réelle originalité, sur une banale histoire d'amour. Il n'est pas mauvais mais ne restera pas dans les annales malgré ses récompenses dont au moins deux sont contestables, le prix du meilleur espoir féminin étant à mon avis mérité.

  • Anonyme

    18/05/2007 à 15h25

    Répondre

    Ce film est vraiment nul ! Même dans bambi 2 il y a plus d'action ! Même pas une scène "hot" !!! Tro cheum !

  • Anonyme

    19/11/2008 à 11h31

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     cool

  • Anonyme

    15/07/2009 à 12h18

    Répondre

    Pas mal sa va mais sa reflette pa la vrai vi en banlieu tout de meme ...puis le language un peu éxagéré

  • Anonyme

    12/06/2010 à 10h20

    Répondre

    Je suis surprise de voir que certains n'aiment pas le jeu des acteurs : moi je les ai trouvé impressionnants. J'ai seize ans et en regardant ce film j'avais l'impression d'être à mon école, dans la cour de récré, en train de regarder les autres. Donc les vingt premières minutes m'ont donné mal à la tête et à toutes les scènes de brailleries de jeunes, je décrochais à demi. Je trouve ce film bien réalisé et intéressant mais à mon avis ça se destine aux adultes que ça, euh, bah intéresse (et qui sont pas migraineux). Cinq jours par semaine, ça me suffit, franchement...

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