8/10

ennemi intime (L')

La torture et le tort tuent

La guerre d'Algérie, c'était cool. Tellement cool qu'on en parle fièrement dans les livres scolaires, et que les films sur le sujet abondent depuis quarante ans. La France est fière de cette tranche de son histoire, et il y a de quoi.
Aujourd'hui, Florent-Emilio Siri signe un nouveau film sur cette période glorieuse.

Le lieutenant Terrien (Benoît Magimel) se porte volontaire pour remplacer un officier mort bêtement à la suite d'un quiproquo. Idéaliste et inexpérimenté, il se retrouve à la tête d'une compagnie menée par le sergent Dougnac (Albert Dupontel), un militaire rompu au terrain mais brisé par ce qu'il a vu. Terrien réalise bien vite que les méthodes employées par les deux camps sont bien crades, et que les Français ne sont pas les derniers à employer la torture pour parvenir à leurs fins...

J'ai le dernier Nokia, ça t'épate hein ?
J'ai le dernier Nokia, ça t'épate hein ?
Ce qui frappe dans la première partie du film (et ce que certains critiques n'ont pas manqué d'épingler, accusant le réalisateur d'américanisme après son passage outre-Atlantique avec Otage), c'est son côté curieusement western. Le chapeau de cow-boy vissé sur la tête, la ceinture savamment de travers, les hommes foulent le sable du désert d'un air viril que John Wayne ne renierait pas. La musique morriconienne et certains plans leoniens, sans parler de la scène directement reprise du Bon, la brute et le truand achèvent de donner cette impression. La guerre d'Algérie, cependant, ne saurait être un simple décor comme la guerre de Sécession, tout simplement parce que la France se sent légitimement morveuse de son action de l'époque. Il a même fallu attendre 1999 pour que le gouvernement français reconnaisse qu'il y avait eu une "guerre" en Algérie ! L'aventure se teinte donc rapidement d'une conscience pour les personnages : si le manichéisme semble prévaloir au début, on touche bien vite du doigt les paradoxes que vivent certains : Saïd (Lounès Tazairt) par exemple, ancien combattant de 39-45, se retrouve à lutter du côté français contre les fellaghas...

Ecrit par le documentariste Patrick Rotman, le film trahit parfois, au-delà de la véracité historique, une volonté de trop expliquer les choses (voir à ce sujet la discussion entre Magimel et le capitaine Berthaut joué par Marc Barbé, où le premier expose une vision de la guerre très progressiste pour l'époque). On peut même lui reprocher quelques facilités scénaristiques : une scène de suspense prévisible ici, un peu de sentimentalisme vers la fin... Reste qu'à certains moments, la brutalité des actes et le parallèle immédiat avec ce qui se pratique encore aujourd'hui en Irak fait méchamment froid dans le dos. Soutenu de bout en bout par des acteurs impeccables (Dupontel est impérial comme d'habitude, Magimel est impressionnant et parvient à faire oublier son rôle fadasse de La fille coupée en deux), le film parvient curieusement à basculer petit à petit d'un statut de quasi-divertissement à celui de film-choc, aux scènes implacables et à l'impact émotionnel sidérant.

On passera donc sur les faiblesses occasionnelles du scénario pour retenir la force du film, et sa capacité à réinventer puissamment le thème pourtant connu de « la guerre, quelle connerie... »

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4 commentaires

  • Anonyme

    05/10/2007 à 11h05

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    Hier, j'ai vu le film. Je suis sorti un peu déçu. Le réalisateur a mis dos à dos l'armée française qui veut défendre les intérêts de la France coloniale et des généraux et l'ALN qui luttait pour la libération de son pays et le recouvrement de l'indépendance de son pays. "L'ennemi intime" ne donne pas toutes les clefs pour comprendre les raisons de cette guerre. C'est un film "franco-français" qui s'interesse surtout à la psychologie des militaires et comment ils basculent dans la folie et dans l'horreur. réduire une guerre de libération nationale à un show "son-et-lumière" et un affrontement entre bons et méchants, à la facon des cow-boys contre les indiens, c'est un raccourçi réducteur. La guerre d'algérie a eu pour cause 132 années de colonisation, d'exactions contre les populations, de déni de droits les plus élementaires, de massacres (8 mai 1945 par exemple), de tortures et la liste des crimes est longue. en un mot 132 ans de génocide contre un peuple.   


     

  • Tony Clifton

    05/10/2007 à 20h51

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    Euh, c'est un forum pour critiquer des films, que je sache, pas un piédestal politique ...

  • Anonyme

    16/10/2007 à 14h15

    Répondre

    J'ai vu ce film hiers en compagnie de mon beau père, qui a vécu cette guerre du côté des appelés, et du père d'un ami algérien qui lui était du côté des féllagas. Je sais ça peut paraître étonnant, mais les personnes inteligentes existent encore de nos jours. 


    Nous en sommes tous 3 sortis bouleversés, tant la force est manifeste et l'objectivité (n'en déplaise à Krevette) évidente.


    Il n'était pas si facile, pour des Français, de faire un film qui montre de façon explicite la désinformation qui régnait dans l'Hexagone, les exactions commises contre la population (y compris les violations des accords de Genèves à grands renforts de tortures, de représailles sanglantes et d'utilisation du napalm), les éxécutions sommaires et les bavures qui conduisaient les soldats à s'entretuer.


     Il était tout aussi courageux de montrer les motivations des Algériens (cf. la discussion entre Magimel et le capitaine Berthaut, la discussion entre Saïd et le prisonnier "fel" survivant de la bataille de Monte Casino ainsi que la prise de position progressive du jeune Algérien rescapé du massacre du "viallge en 1/2 pension") et les actes avérés commis par ces résistants contre l'occupant, mais aussi contre leurs propres ressortissants.


    Ce film, servi par des acteurs impeccables, évite en tous cas le piège du manichéeisme - dans lequel un commentaire est  déjà tombé ici même dès le premier témoignage - pour montrer la prise de conscience proggressive des 2 personnages témoins de l'histoire, à savoir ce jeune rescapé Algérien et le Lt Terrien. Alors oui certains rebondissements sont un peu téléphonnés, oui le mélo prend parfois le pas sur le réalisme, mais platoon et apocalypse now étaient ils excempts de tels défauts ?


     On attaque le look très cow boys des soldats français ? Je vous invite à parcourir le net à la recherche de photos d'époque, vous verrez si ces apparences étaient si rares que cela. Et quand bien même, est ce là le principal intérêt de cette oeuvre ?


    Etant par moi même bien trop jeune pour avoir vécu ces évènements, je me suis tournés vers mes 2 voisins pour leur demander leurs avis, et leurs mines marquées, leurs yeux ambués, suffisaient à prouver que les souvenirs s'étaient bousculés pendant les 1h48 du film. Ils ont été boire ensemble en me disant juste qu'ils "avai(ent) vu bien des films et des documentaires sur le sujet, mais que c'était certainement le plus réussi et le plus réaliste qu'ils avaient regardé jusqu'alors". Certes ce ne sont pas des experts en cinéma, certes ce n'est pas pour autant que ces 2 avis primaient naturellement sur d'autre, mais je pense qu'il était intéressant que le public de ce site ait eu connaissance de cette expérience... 

  • roger-le-routier

    16/10/2007 à 16h35

    Répondre

    un léger ajout à ma dernière contribution si vous le permettez :


     Ce film nous montre aussi, et même surtout, les liens qui unissent ces "ennemis intimes", car ennemis aujourd'hui alors qu'ils combattaient pour la plupart côte à côte 10 ans auparavant. Il utilise la mécanique des film de guerre certes, où l'action est immanquablement au rendez vous, mais il s'atarde surtout sur la psychologie de ses protagonistes, peu à peu alliénés tant par ceux qu'il voient et / ou font que par la trahison de leurs propres idéaux.

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