L'emmerdeur - Francis Veber, François Pignon et les remakes

L'emmerdeur qui sort cette semaine est la troisième adaptation d'une pièce de Francis Veber, qu'il filme enfin lui-même. Veber le scénariste n'en est plus à un remake près, puisque la plupart de ses histoires ont franchi l'Atlantique de cette manière.

Chouette, une nouvelle comédie de Francis Veber ! Nouvelle ?... Attendez, c'est l'adaptation d'une pièce que Patrick Timsit et Richard Berry ont joué sur scène pendant pas mal de temps, non ? En réalité, c'est encore plus compliqué : la pièce d'origine s'appelait Le contrat, et fut adaptée en film dès 1973 par Edouard
Molinaro. Le titre était déjà L'emmerdeur, et le duo antagoniste était constitué de Lino Ventura et Jacques Brel, le premier étant Ralf Milan le tueur à gages et le deuxième François Pignon le dépressif casse-noix (d'ailleurs, le titre italien du film est Il Rompiballe, littéralement : Le casse-couille). Ce qui est moins connu, c'est qu'un remake américain vit le jour en 1981, avec le couple comique légendaire formé par Walter Matthau et Jack Lemmon ; le film s'appelle Buddy buddy (sorti très discrètement chez nous sous le titre Victor la gaffe), et l'emmerdeur campé par Lemmon se nomme Victor Clooney. A l'heure où Timsit devient le sixième acteur à endosser le nom de François Pignon au cinéma, il est temps de faire un point sur les nombreux remakes qui émaillent la carrière du scénariste-réalisateur Francis Veber...

Les scénarios des années 70


D'abord scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Francis Veber devient un collaborateur régulier de Georges Lautner durant les années 70. Pourtant, les comédies qu'il écrit pour lui ne feront l'objet d'aucun remake (La valise, On aura tout vu), contrairement à celle qu'il scénarise pour Yves Robert : Le grand blond avec une chaussure noire, comédie d'espionnage avec Pierre Richard, Mireille Darc et Bernard Blier, connaît à sa sortie un gros succès (dopé par la musique guillerette de Vladimir Cosma), et génère à la fois une suite en 1974 (Le retour du grand blond, avec les mêmes) et une version américaine dix ans plus tard ; la chaussure noire devient rouge, le blond devient brun, c'est donc Tom Hanks qui est L'homme à la chaussure rouge en 1985. Le personnage de François Perrin (encore un nom récurrent sous le stylo de Veber) devient en anglais Richard Harlan Drew.

En 1976, Francis Veber passe à la réalisation pour la première fois. Le jouet, avec
Pierre Richard dans le rôle d'un homme offert en cadeau à un gamin, est étrange et imparfait, avec un arrière-goût de malaise assez intéressant. Contre toute attente, ce premier essai du réalisateur est transposé une pincée d'années plus tard sous le titre littéral The Toy (1982). Pierre Richard y est remplacé par le comique Richard Pryor, et le personnage de François Perrin devient Jack Brown ; dire qu'il s'agit du film le moins mémorable de Richard Donner serait un doux euphémisme, puisqu'il se situe entre Superman et L'arme fatale dans sa filmographie... The Toy n'est sorti en France qu'en VHS, sous le titre Le Joujou.

En 1978, c'est une pièce de Jean Poiret que Veber adapte pour l'écran : La cage aux folles fait un triomphe égal à celui qu'il a connu sur scène. Pourtant, Poiret ne
reprend pas son rôle face à Michel Serrault, laissant cet honneur à l'Italien Ugo Tognazzi. Le film réalisé par Edouard Molinaro (le revoilà) connaîtra deux suites faiblardes (en 1980 et 1985), et un remake américain près de vingt ans plus tard. Bien que réalisé par Mike Nichols et bénéficiant de la présence de Robin Williams et Gene Hackman, The Birdcage (1996) est d'une drôlerie et d'une pertinence toute relatives ; Nathan Lane y reprend le rôle de Michel Serrault sans en faire des tonnes, ce qui désamorce le principal effet comique du film original.

Les scénarios des années 80

Lorsque Francis Veber prend la caméra pour la deuxième fois en 1981, c'est pour étrenner le duo qui fera sa gloire dans trois films consécutifs : Pierre Richard en hurluberlu irresponsable et lunaire face à Gérard Depardieu en brute tendre et bourrue. La chèvre fonctionne sur le principe suivant : François Perrin (Pierre Richard, of course) est l'homme le plus malchanceux du monde, chargé de
retrouver la fille la plus malchanceuse du monde. Supposé suivre la même route d'embûches et de gadins, Perrin doit être escorté d'un baroudeur pragmatique ; ce sera Campana (un nom que Francis Veber avait déjà attribué à Michel Constantin dans son scénario Il était une fois un flic en 1971), incarné par un Depardieu impeccable qui met en valeur les gags colportés par le scoumounard Richard. Le test de la salière pour vérifier le niveau de malchance de Perrin reste un grand moment de cinéma comique. Dix ans plus tard, C'est Martin Short qui reprend le rôle du guignard sous le nom de Eugene Proctor ; le gros bras qui l'escorte est le Danny Glover de L'arme fatale. Pure luck (1991) atteindra les bacs à vidéo français sous le titre Danger public.

Le deuxième volet de la trilogie se fait plus humain : la mécanique de l'humour
laisse la place à une part de tendresse, dans une histoire où Richard et Depardieu se croient tous les deux le père d'un adolescent fugueur. Le premier joue François Pignon (il est le deuxième à porter ce nom chez Veber), un dépressif chronique à tendance suicidaire, et le deuxième est le journaliste Lucas, impulsif et bagarreur (et prompt au coup de boule vengeur). Les compères (1983) est à nouveau un succès en France, mais ne sera transposé aux USA qu'en 1997, sous le titre Father's day ; Robin Williams y reprend le rôle du dépressif désormais appelé Dale Putley, et son comparse est joué par Billy Crystal. Le film ne fait pas grand bruit chez lui, et ne sort en France qu'en vidéo, rebaptisé Drôles de pères.

En 1986, Les fugitifs va encore plus loin dans la veine mélo et le thème de la parentalité : cette fois, François Pignon (Pierre Richard, on s'en doute) commet un
braquage pour sa petite fille malade ; suite à un quiproquo, Jean Lucas (Depardieu, de nouveau) est accusé à sa place, et les deux hommes se voient obligés de fuir ensemble, accompagnés de la petite Jeanne. Le film tire autant de larmes que de rires, et clôt agréablement la trilogie Richard / Depardieu. Veber est si content du résultat qu'il se lance lui-même dans la réalisation du remake américain, trois ans plus tard. Dans sa filmographie, on trouve donc deux fois le même film... Les trois fugitifs (1989) oppose Martin Short (deux ans avant Pure luck, vous suivez ?) en Pignon (appelé ici Ned Perry, parce que si on reprenait le même nom dans tous les remakes, on risquerait de le retenir) à Nick Nolte en ex-taulard. Chez nous, c'est du direct-to-video que personne ne voit.

Les scénarios des années 90 et 2000

En 1994, Francis Veber coécrit le scénario du remake américain de Mon père ce héros de Gérard Lauzier (trois ans après l'original, avec le même Depardieu, et appelé en France My father ce héros... à se demander pourquoi le film a été distribué chez nous !).

En 1996, il réalise un de ses rares films à ne pas avoir connu de remake : Le Jaguar, avec Patrick Bruel (François Perrin, on ne change pas un patronyme qui gagne) et Jean Reno (Jean Campana, idem), deux acteurs qu'il dirige pour la première fois. La comédie se mâtine d'aventures exotiques, mais le résultat ne secoue pas le box-office. Il est temps pour Veber d'adapter l'énorme succès théâtral que constitue Le dîner de cons depuis plusieurs années.


Sur les planches, Jacques Villeret a été le génial interprète du con François Pignon, dans un rôle qu'il créa face à Claude Brasseur. Ses partenaires se sont succédés, mais Villeret est resté l'unique Pignon du Dîner de cons. Lorsque le film se tourne en 1998, il est logique qu'il endosse lui-même la connerie du titre, dupliquant ainsi le triomphe théâtral. Le casting est impeccablement complété de Thierry Lhermitte, Francis Huster, Catherine Frot, Alexandra Vandernoot et Daniel Prévost. Les dix millions d'entrées sur le seul territoire français font baver les producteurs américains, qui s'attellent au remake. Mais celui-ci peine à se faire : depuis le début des années 2000, Dinner for schmucks appartient à ce qu'on appelle le development hell : le projet passe de mains en mains sans jamais se faire. Aux dernières nouvelles, le rôle du con devrait échoir à Steve Carell, après avoir été attribué quelques temps à Sacha Baron Cohen. A suivre... En attendant, la pièce a été de nouveau montée en France, avec Dany Boon en con et Arthur en mec normal.

Le placard (2001) et La doublure (2006) introduisent deux nouvelles incarnations de François Pignon (Daniel Auteuil qui se fait passer pour homosexuel afin de garder son job, Gad Elmaleh qui doit faire semblant de sortir avec la somptueuse Alice Taglioni), mais ne semblent pas encore promis à la moulinette du remake ; ils sont néanmoins plus susceptibles d'y passer que le mauvais Tais-toi (2003) où Jean Reno et Gérard Depardieu forment un duo atypique dans la carrière de Veber : tous deux sont des bourrins. Il n'est pas à exclure non plus que le remake américain du deuxième remake de L'emmerdeur se profile d'ici quelques années... avec the Rock en tueur et Seth Rogen en dépressif ?

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2 commentaires

  • Anonyme

    07/09/2007 à 20h36

    Répondre

    J'ai adoré l'emmerdeur au théâtre, alors j'espère qu'il sera aussi bien en film... Voilà.

  • nazonfly

    08/12/2008 à 22h06

    Répondre

    En lisant ce résumé d'une filmo dispensable, je comprends pourquoi cette semaine passent On aura tout vu et Le placard à la télévision.

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