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Elephant

Le cimetière des é...motions

Le titre de ce film est un hommage à un reportage de la BBC tourné par Alan Clarke sur la violence latente entre catholiques et protestants en Irlande. C'est aussi une approche artistique du drame de Columbine. Si Michael Moore dans Bowling for Columbine adopte une approche documentaire et donne des pistes d'explications, ou tout du moins soutient une thèse, Gus Van Sant produit quant à lui un récit labyrinthique d'une journée d'horreur ordinaire : il se contente de montrer sans chercher à expliquer.

Au premier abord on pourrait croire qu'Elephant ne possède pas de scénario à proprement parler. La caméra ne fait que suivre quelques lycéens durant une journée ordinaire qui finit par virer au carnage. Mais petit à petit on sent que Van Sant tisse sa toile et que nous ne sommes pas en face d'un "simple" documentaire. Ce film est un récit construit, les nombreux retours en arrière, les différents points de vue subjectifs suivant les "personnages principaux" sont là pour le souligner. C'est avec une très grande finesse que Van Sant arrive à faire monter la tension. Tout d'abord il y a la violence, partout présente. Que ce soit dans les remarques acerbes envers un "vilain petit canard", dans la peinture d'une société qui se délite (le père de Marc tellement saoul le matin que son fils doit lui prendre le volant des mains) ou encore dans les injustices quotidiennes envers le souffre-douleur de la classe submergé sous les boulettes en papiers de ses "camarades". Il y a aussi la manière dont les scènes sont tournées : en vue subjective exactement comme dans un jeu vidéo du style Counter-Strike. Le montage aussi participe de cette montée de la tension : les plans s'accélèrent et les flashbacks aussi mais soudainement le récit reprend une construction linéaire peu avant que le carnage ne débute.

 Finalement le film de Van Sant est à la fois ambitieux et humble. Ambitieux parce que comme une oeuvre d'art il tente de faire passer des émotions brutes et complexes envers le spectateur sans utiliser les moyens dont dispose un scénariste, ce qui fait son humilité. C'est juste par la mise en scène et le montage que s'opère la transformation d'un reportage en une vraie construction artistique. De plus il est clair qu'Elephant ne pointe le doigt vers aucune solution clef en main en guise d'explication du "pourquoi". Le spectateur est seul en face des faits, il n'y a pas un scénariste qui s'est amusé à construire des événements (le tout souligné par une musique adaptée) conduisant à un déroulement "logique" des faits. A ce titre on peut regretter la scène où les deux tueurs regardent un documentaire sur l'Allemagne Nazie et jouent à un jeu vidéo type Doom. D'une part parce qu'elle tranche par rapport au reste du film (elle fait collée et sans lien avec le reste), et d'autre part par ce qu'elle peut induire de la confusion. Car ces comportements sont-ils des causes ou des conséquences ? La manière dont c'est fait laisse penser qu'il s'agit de conséquences d'un état qui va conduire à la tuerie plutôt que de ses causes.

Il est indéniable que la mise en scène est faite avec maestria, et en ce sens je comprends que ce film ait eu la palme d'or. Plus j'y repense, ou plutôt plus le film se répand en moi, plus je vois l'intelligence et la pertinence de l'oeuvre. Maintenant la question est : cela m'a-t-il plu ? Et bien je dois dire que je n'ai pas été emballé. Peut-être est-ce dû au fait que ce film est un peu "too much". A force de faire appel à l'intellect et uniquement à ce dernier, d'un certain point de vue Van Sant illustre bien le détachement chirurgical de ses personnages avec les sentiments, ce qui conduit aux pires horreurs (les tueurs n'ont apparemment aucune idée de la gravité de ce qu'ils font), d'un autre côté il y parvient tellement bien que le spectateur lui aussi est anesthésié. Je suis resté devant son film comme les meurtriers devant leurs victimes : impassible, incapable de ressentir une émotion. Ce film reste froid, clinique, aussi lisse que le billard sur lequel on pratique les autopsies...

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21 commentaires

  • Anonyme

    22/06/2005 à 20h21

    Répondre

    Clinique ! voici le terme qui me vient à l'esprit quand j'entends parler d' "Eléphant" !
    Il est vrai qu'on peut dire avoir été touché, et stupéfait de la mise en scène virtuose de Gus Van Sant, mais personne ne peut dire réellement "J'ai trop adoré ce film, c'était fun".
    En vérité, on ne sait pas quoi penser du film à sa fin sinon "Pourquoi?" !
    Van Sant nous plonge dans un climat qui paraît être écarté de toute violence. L'oeuvre est d'une incroyable richesse technique et narrative : les couloirs de ce collège si larges et si longs à la forme vouté, ne peut nous faire penser qu'au calibre des fusils, les clichés éternels du souffre douleur, du beau gosse, du sportif, du solitaire, du soucieux sont présent, etc etc .......
    Pas d'actions, pas de rebondissements, pas d'histoire à priroi mais détrompez vous ! Comme son titre l'indique, "Elephant" est un film qui trompe énormément : dépassant le réalisme documentaire, Van Sant livre un constat amer et consternant d'une Amérique en pleurs, et ceci sans subjectivité aucune.

    On filme, on regarde, on se questionne : voilà ce qu'est "Elephant".

  • nazonfly

    23/06/2005 à 11h26

    Répondre

    Il y a plusieurs façons de s'intéresser aux faits. Il y a la façon Michael Moore, je chausse mes gros sabots, je donne des coups de pied dans la termitière ou plutôt dans une termitière définie auparavant comme coupable de tous les maux. Et il y a la façon Elephant, où aucune piste n'est privilégiée, où l'on balance des éléments pour tenter de comprendre comment quelqu'un peut arriver à une telle extrémité. De mémoire, il y a le père saoûl, la fille moche dont tout le monde se moque, les fanas de jeux vidéos, les néo-nazis...
    Et en regardant ce film, on se dit que ce qui est arrivé à Columbine aurait pu se passer dans n'importe quel autre lycée américain, voire français, tellement on peut s'identifier à certains personnages.

    Mais heureusement aussi, le monde ne cesse de tourner, il y a toujours un espoir comme le montre l'évolution du ciel au cours du film (de bleu il devient orageux et redevient bleu) : l'orage est passé, la vie reprend son cours normal.

  • ousta

    23/06/2005 à 13h11

    Répondre

    La seul différence c'est que chaque plan d'elephant est sublimation instantanée comme posée sur la pellicule de la plus parfaite des manières. Ce film ainsi que la trilogie de Van Sant est un chef d'oeuvre. Elephant ne fait que montrer, aucun parti pris au spectateur de juger de ce qu'il a vu. Je ne retiendrais de ce film que la fulgurance de la mise en scène, les plus beaux plans de dos du cinéma et l'impression d'avoir assisté a un de ces grands moments du cinéma. Je ne peut pas en dire autant de michael moore ce pachyderme cinématographique sans une once de talent.

  • gyzmo

    14/05/2007 à 22h24

    Répondre



    [i]Gerry m'avait beaucoup plus.
    Mais alors celui-ci : étonnant sur tous les points.

    Vivement Last Days[/i] pour complèter ma découverte de sa trilogie expérimentale !

  • hiddenplace

    14/05/2007 à 22h31

    Répondre

    Rhooo tu l'avais jamais vu?

    Je l'aime bcp aussi, y a quelquechose d'impalpable et d'évanescent à la Sofia Coppola dedans, plus que du documentaire anthropologique que l'on attendait à la vue du fait divers dont il s'inspire...

  • Lestat

    19/05/2007 à 21h40

    Répondre

    J'aime bien l'emballage, mais à l'intérieur, il n'y a quand même pas grand chose.

    Donc les tueurs étaient des neo-nazis refoulés qui jouaient à Doom ? Ouah...

    Tout ça pour ça...

  • gyzmo

    19/05/2007 à 22h01

    Répondre

    En gros oui (quoique, néo-nazi, non^^). Souffres douleurs et homosexuels occasionnels aussi...

  • nazonfly

    23/05/2007 à 11h21

    Répondre

    En même temps, si tu prends Bowling for Columbine qui a pour départ le même sujet, tu apprends que les coupables ce sont les armes et la peur. Je trouve qu'il y a plus que ça dans Elephant comme je l'ai vaguement dit plus haut.

  • popcorn3227

    01/06/2007 à 18h37

    Répondre

    C'est un trés bon film, la mise en scène est epoustouflante

  • Wax

    01/06/2007 à 18h49

    Répondre

    Je voulais voir Elephant, mais le Last Day du même réalisateur a sérieusement freiné mes ardeurs... faudra quand même que j'y jette un oeil.

  • hiddenplace

    01/06/2007 à 20h48

    Répondre

    Ah non, Last Days c'est quand même plus hardcore (enfin si je puis m'exprimer ainsi )... cela dit, j'ai bien aimé les deux, enfin j'ai trouvé Elephant très beau, et Last days sympathique, malgré quelques plans fixes assez euh... perturbants?^^

  • Ben_59

    03/06/2007 à 13h02

    Répondre

    nazgul666 a dit :
    En même temps, si tu prends Bowling for Columbine qui a pour départ le même sujet, tu apprends que les coupables ce sont les armes et la peur. Je trouve qu'il y a plus que ça dans Elephant comme je l'ai vaguement dit plus haut.


    Je sais pas si on peut vraiment comparer un film et un documentaire..

  • nazonfly

    03/06/2007 à 14h28

    Répondre

    Quand ils sont sur le même sujet, on peut tout de même. Surtout dans la manière dont Moore fait ses documentaires. En tout cas, je le fais.
    Pour moi, le film de Van Sant aborde de nombreuses pistes de réflexion sur le pourquoi du comment de Columbine et ne se contente pas de mettre la faute sur ce que dit Lestat dans son spoiler.
    Au contraire justement du documentaire de Michael Moore qui se contente de deux explications. Mais le documentaire dépasse la simple histoire de Columbine.

  • Ben_59

    03/06/2007 à 19h57

    Répondre

    nazgul666 a dit :
    Quand ils sont sur le même sujet, on peut tout de même. Surtout dans la manière dont Moore fait ses documentaires. En tout cas, je le fais.
    Pour moi, le film de Van Sant aborde de nombreuses pistes de réflexion sur le pourquoi du comment de Columbine et ne se contente pas de mettre la faute sur ce que dit Lestat dans son spoiler.
    Au contraire justement du documentaire de Michael Moore qui se contente de deux explications. Mais le documentaire dépasse la simple histoire de Columbine.


    selon moi, le documentaire est politique et le film est plus une introspection dans la vie d'étudiants..
    On aurait pu tourner Elephant sans le massacre de Colombine, ça aurait surement eu pas mal de succès également, contrairement au documentaire de Moore qui n'a d'autres ambition que de déranger, de provoquer le débat, et surement de faire de l'argent en partant d'un faits divers (si on peut appeller ça comme ça)

    Certes le documentaire ne montre pas vraiment comment un si grand malaise s'est installé dans la vies des étudiants, mais je pense pas que ce soit le but...
    Dans un cas tu t'attarde sur la psychologie, les relations sociales dans l'autre cas tu t'attardes sur la vente des armes, le rôle de l'industrie et des politiques..
    Chacun des deux films à ses objectifs, et les deux les remplissent plutôt bien je trouve

  • Wax

    04/06/2007 à 00h56

    Répondre

    Le documentaire de Moore n'est pas a propos du massacre de Columbine mais traite de la libre circulation des armes à feu aux US en prenant Columbine comme point de départ. Il est donc vain de le comparer à Elephant qui, si j'ai bien suivi, est totalement à propos de columbine.

  • Prospero

    04/06/2007 à 07h46

    Répondre

    Totalement, totalement, c'est vite dit.
    La libre interprêtation des circonstances de la tuerie et la réalisation blanche, au regard de laquelle tous les personnages semblent des stéréotypes, donnent plutôt l'impression au contraire que c'est un film qui pourrait parler de n'importe quel massacre, et qu'il a donc bien un objet plus large que le simple événement, à l'instar du film de Moore.

  • hiddenplace

    04/06/2007 à 18h58

    Répondre

    Plutôt d'accord avec Prospero (Wax tu ne l'as pas vu, n'est-ce pas? ) : Elephant traite plutôt des affres de l'adolescence, avec une fin très très tragique certes; mais tel que c'est filmé, je n'y ai personnellement trouvé aucune explication du dénouement final (ou plutôt de vagues spéculations, qui restent non fondées, et volontairement je pense) dans le déroulement.

    Ca reste surtout, comme ça été dit (et par certains, reproché) plus haut, une espèce de fresque contemplative et plutôt impressionniste, je trouve.

    En tout cas, moi c'est la raison pour laquelle j'y adhère à ce point.

  • Wax

    04/06/2007 à 22h59

    Répondre

    hiddenplace a dit :
    (Wax tu ne l'as pas vu, n'est-ce pas? )


    Non comme je le disais plus haut, je ne l'ai pas vu. Je ne faisais donc qu'extrapoler à partir de ce que j'ai pu lire sur Elephant et du reste du topic.

  • Ben_59

    05/06/2007 à 23h59

    Répondre

    c'est ce que je disais plus haut, on aurait pu tourner éléphant sans Columbine !!
    Des jeunes comme ils sont dépeints dans le film, il y en avait avant columbine et il y en a encore après..

  • hiddenplace

    06/06/2007 à 00h02

    Répondre

    Mais personne dans le film ne dit qu'il s'agit du lycée Colombine
    Il s'agit d'un lycée lambda dans un coin quelconque des USA, avec des personnages fictifs... qui cependant portent tous le prénom de l'acteur qui les incarne

  • Hello

    23/06/2007 à 21h46

    Répondre

    Je viens de voir le film ... Wow, j'ai peur d'aller en cours maintenant :-s

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