9.5/10

Elephant Man

Rien ne meurt jamais...

Au début des années 80, Mel Brooks veut adapter au cinéma l'histoire vraie de Joseph (inexplicablement rebaptisé John) Merrick. Pour se lier à cette vie poignante, il faut un artiste qui saisisse l'humanité singulière de Merrick. Qui d'autre que David Lynch aurait pu accéder à cette compréhension? Il sort à peine de Eraserhead, un film en noir et blanc d'une étrange beauté, avec un scénario complexe qui place l'esprit au-dessus de la matière et qui met en scène des personnages atypiques. David Lynch ne le sait pas encore, mais son premier long métrage va lui permettre de réaliser l'un des plus beaux drames humains du 7ième Art.


L'histoire est celle d'un individu vraisemblablement atteint du syndrome de Protée et d'une forme aiguë de neurofibromatose. Son apparence physique toutes en déformations et excroissances est terrifiante, ce qui lui vaudra très tôt d'être rejeté par sa famille, puis exposé sous l'appellation de l' "Homme Eléphant" dans les slideshows londoniens du 19ème siècle. Il sera exploité et maltraité jusqu'à ce que le docteur Frederick Treves tombe par hasard sur ce monstre de foire. Troublé par son apparence, Treves veut en faire un travail d'étude pour comprendre sa maladie et peut-être trouver un remède à ces malformations. Il sort alors cet être vivant de sa misère et le place au London Hospital. Treves découvrira assez vite que sous cette carcasse monstrueuse bat le coeur pur d'un jeune homme à l'intelligence raffinée... David Lynch met de côté ses labyrinthes, ses expérimentations et sa quête des mystères pour faire dans le cinéma qui va droit au but. Cette machinerie à réveiller les sentiments juxtapose avec dextérité plusieurs éléments. Le grain de la pellicule noir et blanc est superbe, nuancé, parfaitement adapté à la grisaille du monde, lequel s'individualise, s'industrialise, prend ses distances avec l'humanité. La mise en scène reste simple, gracieuse mais ferme dans les nombreux moments de malveillance. L'interprétation des acteurs est bouleversante. John Hurt en tête, qui endosse avec beaucoup de talents l'épiderme impressionnant de ce John Merrick cinématographique inoubliable. La musique emporte le tout avec force et générosité jusqu'au bout d'un voyage infiniment lyrique. Lorsque j'ai vu pour la première fois Elephant Man, je me souviens avoir été absolument secoué par une multitude d'émotions contradictoires ou complémentaires. De la haine pour les tortionnaires. De la compassion impuissante pour Merrick. L'envie de baffer ces hommes qui se moquent ou qui montrent du doigt avec dédain la dissemblance. L'admiration teintée d'une joie intense lorsque l'art délicat de Merrick s'exprime enfin, par la prose ou par les arts plastiques. Ceux qui abusent de la gentillesse, ceux qui ne sont là que pour assouvir leur curiosité indécente et briller minablement en société, j'aurai voulu leur postillonner à la figure ! L'adaptation de David Lynch ne m'a pas montré que l'itinéraire d'un être d'exception. J'y ai vu la part odieuse des hommes. Cela va vous paraître ridicule et naïf, mais à l'époque, je suis sorti du film révolté contre moi-même, contre ma nature supérieure dite «humaine». Je me suis détesté.

Au fil des visionnages, j'ai surmonté la violence psychologique du film et la culpabilité qu'il peut stimuler. J'ai compris que derrière sa sensibilité à fleur de peau, se trouvent un hymne à la tolérance et une réflexion sur la futilité de certaines apparences. Il y a donc de l'espérance à prendre dans cette réalisation. Malgré tout, à chaque fois que le rideau d'étoiles se baisse, la mécanique implacable du marionnettiste Lynch manipule la bonne corde en moi : une boule dans le coeur grossit brusquement et explose. Elle libère du feu brûlant le long de la gorge. Les flammes invisibles s'estompent en faisant vaciller le menton. Puis, tout à coup, des braises propulsées par le vent s'attaquent aux globes oculaires. On les retient, mais elles jaillissent, à flots : des larmes... plein de larmes... Elles sont tièdes et soulagent. Il y a de l'émerveillement dans leur sel. Et pourtant, leur goût dominant reste la mélancolie. Allez savoir pourquoi.

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13 commentaires

  • Alain

    21/09/2005 à 13h45

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    Sympatiche critique de ce film que j'ai adoré pour énormément de raisons.

    Pour ce qui est du Prénom modifié, je suppose que Lynch a simplement suivi les écrits du Dr Treves où Joseph était déjà nommé John (personne ne sait pourquoi)...

    Voilà, allez, ça m'a donné envie de me le re-visionner.

  • ;-)

    23/09/2005 à 22h08

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    Très bonne critique...
    David Lynch est un génie et Elephant Man restera dans l'histoire du cinéma

    J'avais pourtant quelques préjugés avant d'aller le voir... ce film me paraissait vieillot de par son sujet situé au 19ème siècle et l'utilisation du noir et blanc...

    Je me suis trompé sur toute la ligne : le message de ce film est éternel, l'image est d'une netteté irréprochable, sans parler des mouvements de caméra extrêmement fluides (pour la petite histoire, Lynch aidé de ses assistants avait lesté de sacs de sable des caméras sur rail afin d'obtenir ces magnifiques travellings).

    Mais sinon quelques points me posent encore questions :

    J'aimerais beaucoup savoir comment vous comprenez la séquence finale dans les étoiles avec la mère (ou l'actrice ?) disant "rien ne meurt jamais".

    Juste avant John a assisté à une pièce de théatre et si quelqu'un sait de quelle pièce il s'agit... Si je me souviens bien il y était question d'une fée et d'un ogre (représentation de schrek en avance sur l'époque ?).

  • hiddenplace

    24/02/2006 à 17h33

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    Une très belle critique (je dirais même bouleversante ) pour un film qui ne l'est pas moins...

    J'amorce ma découverte de Lynch avec ce film, je pense que je commence fort... et j'ai maintenant très envie d'approfondir ma connaissance de ce réalisateur...
    La photo est à la fois douce et délicate, pour un propos pourtant "monstrueux" et néanmoins toujours actuel, le tout souligné par un clair-obscur très rembrandtien (ça se dit?) et des images étranges proches du surréalisme pour certaines.

    J'ai été vraiment touchée par ailleurs par la performance toute en nuances et en cris de désespoirs (la scène dans les toilettes ), mais aussi d'espoirs, d'un John Hurt qu'on sent très authentique et très investi. Et de même, Anthony Hopkins (que je découvre jeune d'ailleurs^^) se jette corps et âme dans ce personnage dont il doute si la mission est celle de sauveur ou de bourreau.

    Encore un film que j'aurais du mal à oublier, au même titre qu'Edward aux mains d'argent dans un autre registre.

    Merci Gyzmo de me l'avoir fair découvrir.

  • Ceir

    25/02/2006 à 15h44

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    Un film magnifique, je crois qu'il n'y a rien à dire de plus que ce qui a déjà été écrit.

    Par contre hiddenplace, sache quand même que si Lynch est capable de réaliser des films comme Elephant Man, son style peut-être tout à fait différent.

    Personnellement, mes deux films préférés de Lynch sont Elephant Man et Lost Highway.

  • gyzmo

    25/02/2006 à 16h25

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    > En ce qui concerne le nom de la pièce de théâtre que l'on voit dans le film, je ne saurais te répondre (j'ai fait une petite recherche et suis revenu bredouille... par contre j'ai vu que David Bowie avait joué dans l'adaptation théâtrale d'Elephant Man !). Et pour le "Rien ne meurt jamais" souligné par l'Adagio de Barber, hum :

    J'ai l'impression qu'il s'agit d'un voyage stellaire. Le "Rien ne meurt jamais" de la maman de John Merrick me fait penser à l'idée de paradis céleste, pis c'est très raccord avec la maquette de la cathédrale réalisée par son garçon, avant qu'il ne se décide à dormir "comme tout le monde". Ca induit que des choses meilleures l'attendent autrepart, que sa vie ici bas n'était qu'une épreuve passagère. F'in, c'est ce que je ressens.

    Hidden > C'est chouette que tu soulignes le jeu des acteurs ! Le premier regard d'Anthony Hopkins lorsqu'il découvre John Merrick est magnifique de douleur. Pis le casting est vraiment excellent ! Et si tu t'intéresses au ciné de Lynch (il serait temps ), son premier film Eraserhead devrait te charmer (je suis sûr qu'il te plaiera), très poétique, un peu mélancolique, parfois dérangeant (pour l'accès à sa compréhension^^). Mais ce film est en étroite relation avec Elephant Man.

    Et comme le dit Ceir, avec Lynch, on a souvent droit à des réalisations riches et variées. Ca vaut le coup de se pencher sur sa filmo pour qui aime les univers étranges, ouverts aux multiples interprétations et dotés d'un humour certain.

  • Wax

    25/02/2006 à 18h43

    Répondre

    gyzmo a dit :
    Et comme le dit Ceir, avec Lynch, on a souvent droit à des réalisations riches et variées. Ca vaut le coup de se pencher sur sa filmo pour qui aime les univers étranges, ouverts aux multiples interprétations et dotés d'un humour certain.


    Sans oublier Twin Peaks, la série et le film qui se complètent admirablement et qui sont excellents. En ce qui me concerne, la saison 1 de Twin Peaks est ce que j'ai pu voir de mieux en matière de série TV.

  • gyzmo

    25/02/2006 à 18h46

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    Et dans la saison 2 de Twin Peaks, David Lynch himself incarne un personnage totalement irresistible... du genre "dur de la feuille". Un vrai régal

  • Ceir

    26/02/2006 à 10h23

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    La saison 1 est vraiment géniale, c'est vrai.
    La deuxième est gachée, je trouve, par le fait que Lynch garde un duo d'acteurs dont l'histoire n'a plus rien à voir avec l'intrigue principale (par contre, pour qui veut de l'incompréhensible, le dernier épisode de la saison 2 vaut son pesant de cacahuètes ).

  • Anonyme

    27/02/2008 à 14h44

    Répondre

    Très émouvant

  • Anonyme

    02/07/2008 à 10h41

    Répondre

    Je trouve ce film splendide,dirigé par des mains de maitres,pour moi c'est un chef d'oeuvre tout en humanité

  • Anonyme

    29/10/2008 à 01h22

    Répondre

    Magnifique réalisation!


     Lynch est exceptionnel. Perso Mullholland drive est un film de fou furieux. Si vous ne l'avez pas encore vu allez le louer. 


     Nurofen oblige pour comprendre la chute...

  • Anonyme

    13/10/2009 à 16h21

    Répondre

    magnifikement raconté je me souviens avoir vu ce film tres jeune je devais avoir une dixaine dannées et il mai resté gravé.a lepoke jai etais boulersée par ce film et pourtant jetais tres jeune...

  • Anonyme

    31/10/2009 à 22h18

    Répondre

    tres tres beau film une histoire émouvante et un homme extraordinaire qui a connu la bétise des hommes


     

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