6/10

L'échange

Bien filmé, écrit avec intelligence, la dernière livraison de Clint Eastwood n'en distille pas moins un parfum d'ennui et de mollesse. Dommage.

Il y a des cinéastes qui font partie du paysage, à un point tel qu'ils semblent avoir toujours été là. Woody Allen, par exemple, livre tous les ans son film-thérapie à l'image de son humeur du moment, et sa bouille de New-Yorkais binoclard ne paraît pas changer avec le temps. Clint Eastwood, c'est pareil : on l'a tellement vu devant et derrière la caméra depuis quarante ans que l'on ne s'étonne plus de le voir livrer un nouveau film à 78 ans, un an après son diptyque guerrier Mémoires de nos pères / Lettres d'Iwo Jima et un an avant le thriller Gran Torino dont il tiendra la vedette. Pourtant, il est possible que la fatigue guette le Clint, au vu des 2h21 de ce mystère rétro dont il signe la réalisation et (fait plus rare) la musique.


"Mon Dieu, ai-je pensé à éteindre le gaz ?"
Le titre français L'échange, déjà utilisé en France il y a sept ans pour désigner un film d'action mettant en scène Russell Crowe et Meg Ryan, ne fait pas totalement justice à la version originale Changeling, qui désigne le bébé que les fées laissent parfois à la place de celui qu'elles dérobent. En l'occurrence, il s'agit de l'enfant remis par la police de Los Angeles à Christine Collins (Angelina Jolie), quelques mois après la disparition du bambin... La raison de cette substitution est simple : nous sommes en 1928, la police corrompue a fort à faire pour redorer un blason sérieusement esquinté, et elle voit dans cette affaire la possibilité de se faire un coup de pub. Mais la mère ne se laisse pas leurrer, et va tout mettre en œuvre pour dénoncer la mystification et rechercher son vrai fils. Elle sera soutenue dans cette quête par le pasteur Gustav Briegleb (John Malkovich), un fervent activiste qui ne peut pas voir le LAPD en peinture.

Il n'est pas question de discuter le talent de narrateur de Clint Eastwood, ni sa direction d'acteur impeccable. Angelina Jolie est convaincante en mère éplorée malgré le caractère répétitif et unidimensionnel de son rôle, John Malkovich est toujours parfait bien que son personnage n'apporte quasiment rien à l'intrigue, et Jeffrey Donovan est une révélation avec son capitaine Jones aux airs de crapule,
"Mais pourtant, c'est le bon modèle : une paire
de bras, une paire de jambes, une paire de...
- Non je vous assure, ce n'est pas mon fils."
dont les cicatrices indiqueraient plus volontiers l'appartenance au gang d'Al Capone que la fonction d'officier de police. La photographie aux couleurs passées, la reconstitution minutieuse des années 20, tout est aux petits oignons dans ce plat mitonné par un cuisinier talentueux. Mais au bout d'une heure, un constat s'impose : on s'ennuie. Le déroulement de l'action est lent, les dialogues sont répétitifs, et les moments forts se font attendre. Quelques scènes viennent bien secouer le rythme anémique de loin en loin, mais la terrible impression demeure que le montage final aurait pu durer une heure de moins. Au terme d'une dernière partie qui semble ne jamais vouloir finir, on se surprend pourtant à trouver le scénario diablement intelligent, digne des circonvolutions d'un Mystic river ; c'est d'ailleurs avec plaisir qu'on le sait rédigé par J. Michael Straczynski, auteur de la série télé Babylon V et de nombreux comics Marvel, qui démontre bien la porosité qui existe entre ces médias. Mais la note finale, réussie en dépit du sentimentalisme qui la nappe, n'empêche pas l'insatisfaction procurée par ce film académique, guindé et un peu mou. Vivement Gran Torino, histoire de retrouver la frimousse de Clint absente depuis trois films et... ah, seulement trois ans ? Décidément, cet homme tourne tout le temps.

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Max Payne

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7 commentaires

  • Anonyme

    19/10/2008 à 14h00

    Répondre

    Pour tout savoir sur Clint Eastwood, une seule adresse : http://eastwoodclint.free.fr

  • Filipe

    17/11/2008 à 09h59

    Répondre

    Perso, je ne suis pas ennuyé une seconde, j'ai adoré ce film...

  • nazonfly

    20/11/2008 à 14h28

    Répondre

    Personne n'est allé voir Vilaine. C'est vilain ça.

  • el viking

    20/11/2008 à 17h12

    Répondre

    et personne n'est allé voir hell boys II! vous êtes infernaux!

  • Anonyme

    01/12/2008 à 21h42

    Répondre

    On attend toujours les
    nouveaux films de Clint Eastwood. Déjà parce que c'est
    un grand. Ensuite parce que ses films sont, très souvent,
    profonds et recherchés. Nous en avons ici un magnifique
    exemple, tiré d'une histoire vraie.


    Fin des années 20.
    L'entre-deux guerres. Une femme à la vie rangée
    (Angelina Jolie, remarquable dans ce rôle, séduisante
    non plus par sa beauté mais par son talent, enfin) part au
    travail, laissant son fils Walter seul à la maison. Au retour,
    la maison, puis bientôt le quartier et la ville, sont vides de
    son amour, de son unique enfant. Les recherches s'enclenchent, après
    24 heures (le minimum avant d'entamer la procédure) passées
    dans l'angoisse et l'impuissance. Mais ces heures-là ne vont
    pas être les plus dures. La police fait son travail, elle
    retrouve un enfant, organise les retrouvailles entre la mère
    et son fils. Mais voilà, il fallait bien un couac. Ce garçon
    n'est pas son garçon.
    Les autorités ont retrouvé le mauvais enfant. Mais
    grand bien leur fasse, ceci n'est pas leur affaire. Ils ont fait leur
    devoir, ils ont donné un foyer à un enfant abandonné,
    et redonné la présence enfantine à une mère
    désespérée.


    Mais
    Christine Collins, comme elle se prénomme, ne se contente pas
    de cette fausse joie. Elle revendique son droit à la parole,
    et ne cesse de chercher son vrai
    fils. Elle n'arrêtera pas les recherches, au départ
    seule dans sa lutte, et bientôt rejointe par le pasteur John
    Malkovitch (brillant, lui aussi, dans son jeu et son combat), qui va
    tout mettre en oeuvre pour apporter du soutien à la jeune
    femme. Commence alors l'opposition entre les autorités, cette
    police qui refuse de voir son erreur, qui refuse d'avouer son échec,
    et la volonté inflexible d'une mère prête à
    tout pour retrouver son enfant, sa chair.


    Il
    faudra passer par de nombreuses et douloureuses épreuves.
    L'internement pour cause de « gêne » (car
    cette Christine Collins, elle gêne, elle dérange, elle
    représente l'insoumission et la révolte que le peuple
    porte en lui sans jamais l'exhiber), la sournoiserie des directeurs
    de l'hôpital qui vous font croire que vous vous trompez dans
    chacune de vos paroles, qui vous force à vous demander si vous
    n'êtes pas vraiment fou, finalement.


    Parallèlement
    au combat de Christine Collins, un enfant de 12 ans se présente
    au commissariat, et avoue un meurtre dont ses mains sont
    responsables, non sa volonté. Peu à peu s'éclaircit
    l'enquête, à travers le portrait d'un tueur fou dont on
    va suivre l'évolution jusqu'à l'exécution, et à
    travers divers témoignages qui mettent peu à peu à
    jour ce qu'est devenu Walter, presque au-delà du supportable
    pour les yeux du spectateur.


    Le dénouement
    n'arrive pas, seul l'espoir revient. Christine croit de nouveau en la
    possibilité de revoir un jour son fils, elle va
    poursuivre ses enquêtes et ne jamais laisser tomber, défiant
    tour à tour la police, les autorités gouvernementales
    et les opinions.


    Deux heures vingt qui
    passent à grande vitesse. On est presque en apnée, tant
    la force des personnages est convaincante, tant leur sort est
    poignant, tant les scènes sont profondes de sincérité
    et de vérité. On ne tombe jamais dans le pathos, on
    n'est jamais dans le larmoyant, même si Clint Eastwood aborde
    là un thème qui pourrait l'y plonger. Mais non. Les
    larmes arrivent au bon moment, elles sont justifiées et jamais
    superficielles. Elles témoignent de la douleur que chacun de
    nous peut ressentir, nous amenant au plus près des actions, au
    plus près de nos propres sentiments.

  • hiddenplace

    01/12/2008 à 23h55

    Répondre

    Euh, je voudrais pas dire, le commentaire ci-dessus peut paraître intéressant pour qui a vu le film, mais il est quand même bourré du début à la fin de spoilers très très importants [img]http://www.krinein.com/forum/images/smilies/bwehe.gif"%20border="0[/img]


    Sinon j'avais oublié de laisser un commentaire moi-même, mais j'ai été carrément retournée par ce film, et je ne partage pas du tout ton avis mitigé, Riffhifi


    Tout est très subtilement amené (même le côté un peu manichéen du flic sans scrupule, qui peut paraître grossier, mais qui me semble être le point principal dénoncé par Clint Estwood, et je ne vois pas trop comment il pouvait faire autrement...), et je suis formelle, j'adore Angelina Jolie, que je trouve juste à tout moment. (j'ai toujours bcp aimé son jeu d'acteur, du moins quand il y en avait un vrai^^ .... je n'ai pas trop vu les films bourrins où elle a joué, donc )


    Très jolie musique, discrète et tragique à la fois, d'autant plus étonnant quand on apprend que c'est le Clint lui même qui en est l'auteur. (je l'ai appris après visionnage, personnellement)


    Bref, un film très fort, à ne pas mettre devant tous les yeux, au fait (certaines scènes m'ont été quasiment insoutenables, et j'avais une nausée persistante pendant toute la seconde moitié du film), mais mémorable. Il y a une scène qui me rappelle, dans son traitement uniquement (parce que le personnage n'est évidemment pas le même !) le final de Dancer in the dark. Ceux qui ont vu les deux films sauront de quoi le parle

  • Anonyme

    03/12/2008 à 22h38

    Répondre

    Je me suis pas ennuyé une seule seconde, il y a trop a raconté, trop à nous montré dans se film pour qu'on puisse oser prétendre qu'il y a des scènes inutiles ou répétitives

    Quand à l'académisme je pense que c'est la mise en scène minimaliste qui donne cet impression mais parvenir à raconter une histoire aussi gloque avec autant de recul et de retenue ça demande du talent et c'est là qu'on voit que Eastwood fait parti des très grands réalisateurs.

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