Dossier cinéma - Les années quarante (1940-1949)

Les années quarante sont les plus sanglantes connues par ce vingtième siècle. Seconde guerre mondiale puis début de la guerre froide, l'histoire du cinéma des années quarante est sans conteste imbriquée, liée à ces événements meurtriers et fratricides. Jusqu'alors, indirectement, les pays totalitaires dotés d'une industrie cinématographique déjà bien présente, tels l'Allemagne, la Russie ou l'Italie se "jetaient la pierre" idéologiquement, au travers du septième art. Dès 1939, année de l'explosion, ce combat idéologique va s'intensifier et être présenté sans artifice, d'une manière tout ce qu'il y a de plus frontal. On aura alors affaire à de véritables films de propagande, bellicistes et manichéens au possible. Dans cette optique, Le juif Süss, côté allemand, est un archétype. Alors qu'en 1940, l'Allemagne nazie triomphe, le cinéma européen, comme le reste, recule. Ce qu'il reste du cinéma français passe en zone sud. Ces années 1940, bouleversantes, sont "décomposables" en trois temps : le cinéma de guerre, d'après guerre et de guerre froide. Nous suivrons successivement ces trois périodes. Comme toujours, même au coeur de cette noire décennie, les troubles ne peuvent triompher du talent. Rien que les deux premiers chefs d'oeuvre du tout début de ces années 1940 (Citizen Kane de Welles et Le Dictateur de Chaplin) peuvent en attester.

1940, aux Etats-Unis. Les raisins de la colère de John Ford triomphe sur les écrans. Adapté du roman de Steinbeck, ce film nous livre l'histoire d'une famille paysanne en errance car touchée par la Grande Dépression. Le film est poignant, car il est "socialement véritable", il parle d'une misère contemporaine. Dans cet exode, on retrouve le John Ford du western, à la seule différence que la diligence se voit remplacée par une vieille automobile. Le film n'est pas « politisé » dans le sens où le sujet, la Grande Dépression, n'est pas utilisé et replacé avec des arrières pensées révolutionnaires. Le réalisateur se concentre ici sur « l'humanité », les notions de générosité et de compassion qui peuvent exister à une époque très difficile. La réalisation est impeccable et remarquée, tout comme l'acteur principal, l'excellent Henry Fonda.

Mégalomanie, démesure et folie du dictateur Hynkel dans l'une des oeuvres phares de Chaplin Si 1940 ne devait se résumer qu'à un seul et unique film, ce serait sûrement Le Dictateur de Charles Chaplin, le film qui a fait hurler de colère un bon paquet de nazis, par delà l'atlantique. Le tournage du film a débuté presque en même temps que le début du conflit européen. Chaplin a ici joué de ses surprenantes ressemblances avec Hitler pour mieux le caricaturer dans ce film où il l'imite discourant dans un langage incompréhensible mais pourtant très agressif, voire ordurier. Le Dictateur provoque de grands remous politiques (et notamment diplomatiques). Cette « fable comique » signée Chaplin fait mouche mais handicape, si l'on peut dire, l'acteur-réalisateur pour le reste de sa carrière. En effet, le discours final (notons au passage le baptême du parlant pour Chaplin) est vu non pas comme celui de Charlot ou comme celui de Hynkel (Hitler) mais comme celui de Charles Chaplin lui-même. Cette prise de position humaniste lui sera très lourdement reprochée, notamment par la suite, lors de la chasse aux sorcières. Jack Oakie, incarnant Napaloni (Mussolini), sera très remarqué et apprécié pour la qualité de sa "caricature" du Duce. Paulette Goddard, quant à elle, tient le rôle d'une pauvre jeune femme juive.

Du côté de l'hexagone, alors que Vichy, au travers de l'élaboration du COIC met en place l'organisation de la censure cinématographique, La fille du puisatier de Pagnol, avec, à l'affiche, Fernandel et Raimu, relance la production française après la défaite.

Après l'énorme succès de Autant en emporte le vent, Selznick touche encore le tiercé gagnant avec l'adaptation du best seller Rebecca, réalisé par, et c'est sa première à Hollywood, Hitchcock. Audacieux, contre l'avis de tous, Selznick impose Joan Fontaine pour le premier rôle féminin du film, rejetant les avances de grands noms comme Vivian Leigh.

Citizen Kane
Citizen Kane
En 1941 parait une bombe qui va ouvrir la voie au cinéma moderne. Il s'agit du premier film d'Orson Welles : Citizen Kane, s'inspirant ouvertement de la vie du magnat de la presse W. R. Hearst. Malgré les tentatives d'obstructions de ce dernier, le film voit bien le jour. La RKO, productrice du film, qui avait donné carte blanche à Welles pour la conception et la réalisation de l'oeuvre, ne cède pas aux pressions de ce « Charles Foster Kane » véritable. Orson Welles a conquis une grande célébrité en faisant croire à des milliers d'auditeurs le débarquement des martiens, au travers d'une émission de radio (adaptation radiophonique de la Guerre des mondes de H.G. Wells). Grand homme du théâtre, metteur en scène et acteur, Welles, pour son premier coup au cinéma, révolutionne le septième art. Citizen Kane se base sur une enquête (Rosebud), qui n'est qu'un prétexte pour investir la vie de ce richissime inconstant, ce Janus à deux têtes de Charles Foster Kane. Le film s'articule autour de cinq témoignages tous très différents et divergents. Comme le dira lui-même Welles : « Le public est seul juge, Kane est à la fois un idéaliste et un escroc, un très grand homme et un individu médiocre. Tout dépend de celui qui en parle. Il n'est jamais vu à travers l'oeil objectif d'un auteur. Le but du film réside d'ailleurs plus dans la présentation du problème que dans sa solution ». La morale du film est pourtant assez simpliste. Condamnant le monde des affaires qui n'est que vanité, le film souligne la pureté de l'enfance, la réelle richesse humaine. Au vu de ces dernières lignes, le film peut s'annoncer comme étant d'une banalité sans nom. Mais les prouesses scénaristiques de ce film, sa narration qui relève du "jamais vu", l'enchevêtrement des souvenirs et des actions, l'entremêlement de l'intrigue, l'absence de l'ordre chronologique et autres "originalités révolutionnaires" ébranlent toute une tradition cinématographique. Film culte et tournant du cinéma oblige, Citizen Kane, s'il reste gravé au burin et au marteau sur la plaque caoutchouteuse de l'histoire du cinéma (au même titre que des monuments comme Intolérance de Griffith), est un échec total sur le plan commercial.


La même année, Bogart s'illustre dans le film de John Huston, Le Faucon Maltais, adapté du roman de Hammett. De pâles adaptations cinématographiques ont été tirées de l'oeuvre de Hammett par le passé, seule celle de Huston retranscrit fidèlement l'atmosphère originelle. De par sa prestation dans le film, Bogart s'inscrit dans l'archétype du détective privé « dur à cuire »... Une image qui va lui coller à la peau longtemps.

1942 est l'année où la guerre devient planétaire. Lors de cette année "bissectrice de la guerre" comme on nous l'apprend sur les bancs de l'école, le cinéma connaît une surprenante et paradoxale prospérité... Coté hollywoodien, tout au moins. Nombreux sont les cinéastes américains volontaires pour participer à « l'effort de guerre ». Les patriotes ne manquent pas. On retiendra des hommes comme John Ford ou Frank Capra.

Le film le plus important de cette année 1942 est le To be or not to be d'Ernst Lubitsch qui traite avec une certaine légèreté du nazisme. Lubitsch signe là une farce. Il traite les nazis en ennemis "banals". Une grande erreur, pouvons nous constater, avec le bénéfice du recul. Toutefois, la comédie est ici utilisée avec habileté pour ridiculiser les nazis. Lubitsch crée un vaudeville centré sur l'habituel jeu du chat et de la souris. Le film est bien évidemment truffé de références shakespeariennes et dénonce avec force les agressions portées contre le peuple juif. Lubitsch meurt quelques années plus tard, en 1947.

Dès 1942, la RKO ne supporte plus son enfant prodigue. Après le désastre financier de Citizen Kane, Welles s'attaque à un banal mélodrame, pour tenter de séduire le public. Il fait tout de même de la Splendeur des Amberson un très grand film d'auteur. Affolé, la RKO profite d'un moment d'absence de Welles, parti tourner au Brésil, pour effectuer des coupes et s'occuper du montage. Welles en sera furieux.

Casablanca, mélodrame réputé sublime et éternel, est le film de cette année 1943, encore meurtrie par la guerre. La ville marocaine reconstituée en studio devient, pour ce film, le théâtre des passions politiques et amoureuses. De Casablanca est projeté un souffle, une passion portée par la conjonction des talents de Bogart l'acteur et de Curtiz le réalisateur. Le film remporta un vif succès public et critique (trois oscars l'année suivante). Hasard, le débarquement des alliés en Afrique a lieu peu de temps après la sortie du film aux Etats-Unis. Le film résonne dans l'histoire comme étant l'un des plus grands, pourtant, sa conception fut très brouillonne. Le tournage du film a été entamé avant même la finalisation du scénario. Deux fins furent même prévues.

Henri Georges Clouzot
Henri Georges Clouzot
Henri Georges Clouzot, pour son deuxième film, Le corbeau, attaque une France occupée, livrée à la noirceur, à la dissimulation et au mouchardage. Même si le scénario du film a été écrit en 1937, le message semble particulièrement frappant et n'aurait pas été admis par la censure de Vichy si la société productrice du film, la Continentale, n'avait pas été allemande. La mise en scène est jugée excellente et trouve comme grande qualité d'avoir évité une conception manichéenne des choses. La "psychologie" de l'histoire est plus poussée que le simple niveau du rapport entre "gentils" et "méchants". Comme on l'entend dans le film, « le bien et le mal se partagent en chacun de nous ». Le film nous raconte l'histoire d'un mystérieux personnage qui s'amuse à dénoncer les "péchés" de chacun par lettre anonyme. Une vraie claque pour une France occupée et bien souvent en proie à la collaboration par la dénonciation de juifs et de résistants...

1944, année de la libération, pour la France, commence violemment. Les débuts de l'an 1944, sous sa frange hivernale, sont très rudes : durcissement de l'occupation, accélération des "purges" : rafles et déportations... Le printemps offre plus de perspectives d'espoir tandis que l'été révèle un rapide coup de torchon, lavant la France des collaborateurs les plus zélés. Le cinéma français a participé à la libération. « Le comité de libération du cinéma français » a été très actif lors de l'année 1944, en imprimant des tracts, en luttant contre la déportation, en aidant les fugitifs, les réfractaires et les familles des victimes. Nombreux ont été les professionnels du cinéma à prendre le maquis. A la libération, de nombreuses sanctions tombent contre ceux qui, au contraire, ont, de près ou de loin, collaboré avec le régime nazi. C'est le cas de Sacha Guitry, juge-t-on alors. On lui reproche une conduite trop amicale avec les autorités nazies. Une collaboration "mondaine" plus qu'autre chose... Dans le même genre, sont montrés du doigt divers personnages tels Arletty, Henri Georges Clouzot, Pierre Fresnay... Les reproches sont cependant très légers, à leur égard, si l'on compare leur cas à celui de gens comme Jean Mamy, accusés d'une collaboration bien plus étroite et fusillés.

Le film marquant de 1944, Le ciel est à vous, nous montre Charles Vanel et Madeleine Renaud en "couple aérien". Le récit du nouveau film de Jean Grémillon raconte l'histoire d'un couple de garagistes passionnés par l'aviation civile, dans un petit village. Un record de distance au vol va être tenté par Thérèse, alias Madeleine Renaud. Le sens du message politique du film est controversé. Certains voient en lui une oeuvre « de Vichy ». D'autres pensent au contraire que le film restitue bien l'esprit de la Résistance. Coté tournage, les choses n'ont pas été aisées tant il a été difficile d'obtenir l'autorisation pour faire voler cet « avion Caudron », sous une occupation allemande encore pesante.

Laura
Laura
L'autrichien Otto Preminger récolte un franc succès pour la sortie de son premier film Laura. Le réalisateur viennois était venu remplacer Rouben Mamoulian, initialement prévu pour orchestrer ce film noir, adaptation d'un roman policier de Vera Caspary. Un film construit autour de flash-backs et basé sur l'enquête de l'assassinat de la publiciste Laura Hunt, interprété par la remarquable Gene Tierney (révélée par Fritz Lang quelques années plus tôt).

En Grande-Bretagne, Laurence Olivier, célèbre metteur en scène du théâtre anglais, réalise un film qui fait l'adaptation d'une des oeuvres de William Shakespeare : Henri V. Il se charge là de la réalisation et de l'interprétation du rôle-titre. Le film montre une troupe de théâtre de l'époque élisabéthaine qui traite de l'oeuvre de Shakespeare en question. Ainsi, il ne s'agit plus vraiment de théâtre filmé mais plus d'un documentaire sur le théâtre élisabéthain. Puis, rapidement, le film nous transporte au début du 15ème siècle, en plein coeur des événements. La scène de la bataille d'Azincourt marque les esprits et est très liée au film (un peu à la manière forte d'Alexandre Nevski et du combat final sur le lac gelé). La reconstitution de cette bataille a été filmée en Irlande en 1943 et a coûté le tiers du budget total. Laurence Olivier, pour ce film surtout, va bien plus loin que le théâtre filmé et inaugure un des premiers monuments du cinéma d'inspiration théâtrale.

Les Enfants du Paradis marque l'apogée du duo Prévert-Carné. Le film est divisé en deux parties : Le boulevard du crime et L'homme blanc. Le film est le plus ambitieux des films produits sous l'occupation. D'abord produit par André Paulvé, impressionné par le dernier succès de Carné, Les visiteurs du soir, le projet a été racheté par Pathé. La projection s'élève à trois heures, la distribution est impressionnante, réunissant Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur et Marcel Herrand... Il a fallu reconstruire le Paris du 19ème et mettre en place des milliers de figurants. Au scénario et aux dialogues, Jacques Prévert. A la réalisation, Marcel Carné. Côté acteurs, un quatuor de grands noms. L'alchimie est faite.


1945 conclut la seconde guerre mondiale mais inaugure une certaine ère de terreur, à la découverte des camps de concentration et des premières bombes atomiques, tombant sur les tristement célèbres villes de Hiroshima et de Nagasaki. La libération laisse un monde à feu et à sang. Les hommes vont percevoir le monde différemment. Principale expression de cette nouvelle atmosphère, « le néoréalisme italien ». Car c'est bien en Italie que se constitue, au sortir de la guerre, l'un des mouvements les plus importants de toute l'histoire du cinéma. Ce nouveau cinéma rejette le cinéma académique, pour mieux s'imprégner d'une réalité forte de témoignages, de décors réels, loin des artifices des studios... Autant de moyens pour traquer la réalité d'un pays ravagé par vingt ans de fascisme. Cesare Mavanttini, le théoricien du mouvement, avait déclaré que le néoréalisme devait s'intéresser à « l'homme dans son aventure de tous les jours ». Face au calligraphique, aux films de propagande soutenant l'ordre moral en place, dès le début des années 1940, les professionnels du septième art émirent la volonté de changer de cinéma. C'est en 1943, avec Ossessione, l'adaptation du roman de James Cain Le facteur sonne toujours deux fois que le marxiste Visconti, tirant les leçons de Verga et de Renoir, réalise la première ébauche néoréaliste. Mais l'explosion néoréaliste, en tant que crudité sociale, arrive avec Rome ville ouverte, de Rossellini, en 1945. Le film est entrepris presque au lendemain de la libération de la ville, alors qu'on se battait encore au nord. Il s'agit d'un film sur les réseaux de résistance face à la Gestapo. Les moyens dont disposaient Rossellini pour tourner ce film étaient dérisoire... Les anecdotes pullulent à ce sujet. On a souvent dit que Rome ville ouverte est plus qu'un film sur la résistance mais un film de résistance. « J'ai réalisé ce film avec très peu d'argent, trouvé au fur et à mesure par petites sommes » racontera plus tard Rossellini. Un film "fauché" sur une actualité reconstituée qui sera mal accueilli en Italie mais qui connaîtra un énorme succès en France et aux Etats-Unis, s'élevant ainsi comme le film chef de file d'une prodigieuse révolution cinématographique. Suivront des films comme Paisà, Sciuscia, le Bandit, le Soleil se lèvera encore, Vivre en paix, Chasse tragique... Par delà les maladresses d'une réalisation "sans le sou", Rome ville ouverte plu énormément par sa capacité à atteindre le spectateur. Un regard direct.

La Belle et la Bête
La Belle et la Bête
Les dames du bois de Boulogne
est le troisième film de Robert Bresson, dialogué par Jean Cocteau. Il prend comme point de départ un chapitre de Jacques le Fataliste de Diderot. Le film exprime la vengeance, celle d'une femme, Hélène, qui a juré de se venger de son amant qui la délaisse. Cocteau, le dialoguiste, signe l'année suivante en tant que réalisateur l'un de ses films les plus connus. « Rien n'est plus beau que d'écrire un poème avec des êtres, des visages, des mains, des lumières » : une phrase du célèbre Jean Cocteau qui trouve bien son sens en définition de la merveilleuse interprétation cinématographique qu'il nous offre du conte La Belle et la Bête en 1946. Alors que la mode est au réalisme, le film triomphe. La qualité de l'oeuvre de Cocteau va lui valoir le cinquième prix Louis-Delluc. Les décors et les costumes du film lui confèrent une ambiance "magique" que la critique apprécie peu. Notons la performance d'acteur de Jean Marais, dans le rôle de la bête.

Ivan le Terrible
Ivan le Terrible
En 1945 émerge un film dont la guerre a failli enterrer le projet. Il s'agit de Ivan le Terrible de Eisenstein. Nikolaï Tcherkassov enfile là le rôle du premier des tsars, alors qu'il avait lui-même incarné Nevski. Mais 1945 ne dévoile ici que la première partie du film de Eisenstein. L'envers de la face du tsar ne sera donnée que dans la seconde partie, en 1946. En effet, dans la première partie du film, tournée dès avril 1943, en pleine guerre, Ivan véhicule une image plutôt positive du chef, dans la lignée de Nevski (1939). Cette évocation est donc récompensée par le prix Staline, en 1945. Le Complot des Boyards, la seconde partie, en 1946, lève le voile sur un personnage qui, jusqu'alors, faisait figure de "noble personnage" et révèle l'envers dangereux du "mythifié". On voit là un despote vieilli, un tyran malade et cruel. Une vision en totale contradiction avec "le culte du chef" prôné par le régime. Pire encore, on va déceler en Ivan le terrible bien des similitudes avec un certain Josef Staline ! La seconde partie du projet, le complot des boyards, est donc interdite, avortant ainsi le projet d'un troisième volet. Il faudra attendre la déstalinisation pour profiter du chef d'oeuvre. C'est un film qui est, pour certains, le sommet de la carrière d'Eisenstein. Après son échec au Mexique, après les remaniements imposés à La ligne générale, après l'interdiction du Pré de Béjine, Staline se dresse une nouvelle fois face au génie de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein.

1946 est aussi l'année où le cinéma allemand renaît quelque peu de ses cendres. Les assassins sont parmi nous (le titre original de M le maudit de Fritz Lang) de W. Staudte dépeint une Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et met en scène un jeune médecin alcoolique qui s'est mis en tête de retrouver son supérieur militaire, responsable de la fusillade d'un village polonais, pour le tuer. Le film révèle le sentiment de culpabilité et la ruine allemande au sortir du conflit.

Toujours en 1946, année pendant laquelle meurt le regretté Raimu, éclot le premier Festival de Cannes. Pour sa première édition, le festival de Cannes est plus un rendez-vous qu'une compétition. Soutenu par le Quai d'Orsay et la ville de Cannes, le festival ne tient plus comme ambition de vouloir concurrencer la Mostra de Venise, comme cela devait être le cas en 1939.

Côté américain, l'après guerre va faire tomber un à un les tabous. Premier accroc, Le facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett. Maître du roman noir, James Cain est l'auteur du livre dont est tiré ce film. A sa sortie, l'ouvrage déclenche un flot de scandales, ce qui retarde son adaptation cinématographique. L'ambiance du livre mêle climat de grande dépression et naturalisme zolien grinçant (la bête humaine). Bien plus tard, une version beaucoup plus pimentée sera livrée au public, avec la prestation de Jack Nicholson.

Farrebique de Georges Rouquier a été tourné avec des interprètes non professionnels et nous présente les quatre saisons dans une ferme aveyronnaise. Le film est extrêmement original au niveau de sa conception comme au niveau de sa réalisation. Un reportage à peine romancé sur la vie quotidienne d'une famille de paysans d'avant les mutations rurales : voila comment l'on peut résumer le film. Une autarcie dans laquelle s'est totalement immergé Rouquier le réalisateur, qui est allé vivre pendant une année entière, avec son équipe, dans une ferme du Rouergue. Sans scénario, ni acteur professionnel, le film nous montre la vie quotidienne, en toute simplicité, de paysans qui s'expriment parfois en patois. Un poème visuel ponctué d'événements tels que la mort du grand père ou la naissance d'un enfant. Le film nous montre à quel point le rythme de vie paysan est battu par les saisons : ralentissant en hiver, s'activant au printemps. Des séquences "scientifiques", documentaires, (vues macroscopiques, germination des plantes...) entrecoupent une vision purement lyrique de la vie paysanne (les difficultés économiques ne sont presque pas abordées). Le film est une véritable enquête sociologique.

En 1947, le monde, à peine remis de l'hémorragie de la seconde guerre mondiale, se scinde en deux. Des deux cotés, les mesures prises à l'égard du cinéma vont nuire à la créativité des pays et donner d'eux, souvent, une bien piètre image. Les thèses de Jdanov, vont, côté russe, définir "l'art socialiste", plongeant le cinéma russe dans une décennie de marasme. Les Etats-Unis investissent Hollywood et entament leur chasse aux sorcières, se braquant sur l'odieux Monsieur Verdoux de Charles Chaplin. Pour ce qui est de la vie hexagonale, la production cinématographique est handicapée par le fait que le pays sort considérablement appauvri de la guerre.


A l'instigation de Josef McCarthy, la commission sur les activités antiaméricaines, ou H.U.A.C., mène l'enquête, dès l'année 1947, sur "les infiltrations communistes" qui pourraient toucher le cinéma américain. Beaucoup d'homme du cinéma coopèrent, avec plus ou moins d'enthousiasme. Mais les célèbres "dix d'Hollywood", parmi lesquels Biberman et Dmytryk, s'appuient sur le premier amendement de la constitution qui prône la liberté de pensée pour refuser de répondre aux questions concernant leur appartenance ou non au parti communiste. Les dix hommes en question sont accusés de « mépris envers le congrès » et emprisonnés, pour la plupart. Face à cette hystérie anticommuniste frôlant la paranoïa, John H. Lawson, l'un des accusés, déclara : « Ces forces tentent d'introduire le fascisme en Amérique. Elles savent que le seul moyen de décider les Américains à renoncer à leurs droits et à leurs libertés est de forger de toute pièces un danger imaginaire, d'affoler l'opinion jusqu'à ce qu'elle juge indispensable à sa sécurité des lois de répression. »

Elia Kazan signe en 1947 sa troisième oeuvre pour le cinéma : Boomerang, qui a pour centre une grosse erreur judiciaire. Il s'agit là de l'un des premiers films américain très inspiré du néoréalisme italien. Elia Kazan a connu succès et notoriété en mettant en scène et en interprétant de nombreuses pièces de théâtre. Il produit là une oeuvre qui fait preuve d'une grande impartialité, laissant le spectateur "juger". Son autre film, Le mur invisible, obtient les deux distinctions principales aux Oscars de 1948.

Monsieur Verdoux
Monsieur Verdoux
Charles Chaplin présente son Monsieur Verdoux, une variation acerbe sur le mythe de Landru. Le sujet, ainsi que son traitement, diffère très largement de ses précédents films. Il y a là une scission dans l'oeuvre de Chaplin, qui tourne maintenant à visage découvert, sans se cacher derrière Charlot, personnage qui semble définitivement avoir été écarté. Chaplin exprime tout le pessimisme que lui inspire l'homme, dans ce film à la fois drôle et dramatique, pour résumer, inclassable. Le film connaît un accueil mitigé auprès du public, en plus de valoir à son auteur de gros ennuis. Les ligues moralistes s'insurgent contre Monsieur Verdoux. Le nom de Chaplin est plusieurs fois prononcé à l'H.U.A.C. D'ailleurs, peu de temps après la sortie du film, Charles Chaplin est convoqué par la commission des activités antiaméricaines et préfère prendre le taureau par les cornes et écrire à Parnell Thomas pour déclarer, entre autre : « Je ne suis pas communiste, je suis un fauteur de paix. »


En 1948, Alfred Hitchcock concrétise un pari : réaliser un film en plan continu. L'action se déroule "en temps réel", sans coupure, entre 19h30 et 21h15, dans une seule et même pièce. Pour éviter l'écueil de la simple pièce de théâtre filmée, Hitchcock use d'une caméra très mobile, explorant une pièce à laquelle il ne manque pas ce fameux quatrième mur... Le film est tourné en technicolor, une première pour Hitchcock, qui, au passage, s'est libéré de Selznick et produit désormais ses films lui-même, cette alternative lui laissant de plus grandes libertés artistiques. Ce dernier film, la Corde, un huis clos, possède une intrigue renforcée par la prouesse technique, qui a nécessité le raccord discret de onze séquences (une caméra ne peut contenir que 300 mètres de pellicules, soit environ dix minutes de projection).

Les dernières vacances
Les dernières vacances
Les dernières vacances
est l'un de ces films boudés à sa sortie en salle mais rendu éternel par les vidéos clubs. Cette oeuvre de Roger Leenhardt fut apprécié de la critique, et vue par les cinéastes de la nouvelle vague comme une oeuvre de coupure avec la production cinématographique française habituelle. Le film retrace les vacances en campagne de jeunes adolescents, « la nostalgie des amours enfantines et des horizons chimériques » comme le dira Henri Agel. Leenhardt est issu de la grande bourgeoisie protestante et s'est passionné très tôt pour le cinéma, créant même sa propre maison de production. Vu le type d'homme qu'était Leenhardt, on pouvait craindre du film Les dernières vacances d'être excessivement intellectuel, voire même hautain. Au contraire, le film est d'une étonnante fraîcheur. On a parlé de « roman en forme de film ». On peut sentir les nombreuses références littéraires de Leenhardt : le blé en herbe, les Thibault... La qualité des dialogues confère d'ailleurs au film une véritable dimension littéraire. Les infortunes commerciales du film de Leenhardt limiteront sa production à venir. Ses films ne sont pas nombreux mais sont assez marquant pour avoir influencé de nombreux cinéastes. A la fin du film, le professeur d'école, incarné par Leenhardt lui-même, à la rentrée, conclu par un : « Il faut que disparaissent les maisons trop vieilles et les trop jeunes amours ».

L'oeuvre, encore une fois shakespearienne de Laurence Olivier, Hamlet, est couronnée de louanges. Quatre oscars et le grand prix de la Mostra de Venise. Comme pour Henri V, Laurence Olivier réalise le film et interprète le rôle-titre. Le film est une bonne alchimie entre le théâtre et le cinéma, Laurence Olivier ne manquant pas de marquer le film de sa dynamique. Mais Olivier ne fait pas figure d'exception. En 1948, le cinéma britannique est glorieux : Oliver Twist de David Lean, Première désillusion de Carol Reed, Les chaussons rouges de Powell... Tous ces films britanniques remportent un bon succès international.

Cette même année 1948, Robert Flaherty signe son oeuvre testamentaire Louisiane Story, une commande, comme pour Nanouk (ici, la commande provient de la Standart Oil Company du New Jersey). Le film raconte l'histoire d'un jeune garçon qui flâne en Louisiane, en pleine nature édénique avant d'être interpellé par des prospecteurs avec lesquels il va rapidement se lier d'amitié. Le film symbolise une conciliation de la nature avec l'homme et ses progrès. Ecologiste, Flaherty va devoir réaliser un film distrayant pour le public, faisant l'apologie de l'exploitation des sols, commandé par une société pétrolière. L'homme va se tirer d'affaire en se centrant sur le héros, un gamin impressionné par l'arrivée des derricks qu'il voit comme des animaux extraordinaires.


Vittorio De Sica raconte dans Le Voleur de bicyclette l'histoire mélodramatique d'un pauvre homme se faisant voler son instrument de travail, en période de grand chômage. Le film est coscénarisé par Cesare Zavattini. Une analyse sociale, humaine, voire humaniste, mais pas sans arrières pensés politiques. L'impuissance des institutions à extirper le prolétariat de sa misère, de sa ruine héritée de la guerre, révèle un certain marxisme. Le message est toutefois apaisé par une enquête, qui se donne pour but de retrouver la bicyclette et qui fait sourire. Le coté humaniste de cette oeuvre, tournée dans Rome même, avec des acteurs non professionnels, vaudra à son auteur de nombreuses comparaison avec Chaplin (et sa Ruée vers l'or, notamment). Le film, comme d'autres, échappe quelque peu aux cadres du néoréalisme tel qu'il a été fixé en 1946, par sa portée onirique. Cette année 1948 symbolise en effet l'apogée et la mort du cinéma néoréaliste pur et dur. Avec La terre tremble, Luchino Visconti pervertit le néoréalisme brut. Même s'il s'attache à concrétiser les grandes lignes directrices du néoréalisme en place : acteurs non professionnels, prélevés "sur le tas", film tourné sur les lieux, sans décors, démontage des règles de dramaturgie, "esthétique de la réalité"... Visconti confère à La terre tremble une dimension aristocratique dans le sens où il pose sur cette réalité un regard cultivé, qui théâtralise, qui transforme cette fresque sociale en opéra populaire... Sous leurs haillons, ces hommes sont véritablement anoblis par le regard de Visconti. On sent ici toute la noblesse de Visconti, descendant d'une grande famille italienne mais converti aux écrits de Gramsci et de Marx. D'ailleurs, dans cette histoire centrée autour de pauvres siciliens résistants à l'oppression capitaliste des grands grossistes, l'ennemi est tout désigné. Celui que l'on peut appeler le père du néoréalisme, Roberto Rossellini, conclut cette année là le tournage de Allemagne, année zéro. Il y suit les turpitudes et déchirements du jeune Edmund avec compassion. Le néoréalisme tombe dans des écueils. Sa fraîcheur et sa pureté originelle se dissipent. L'observation sociale devient politique et orientée, comme chez Du Vergano et De Santis, par exemple. Castellini, lui, déclinera le genre vers la comédie. "Mis à toutes les sauces", le mouvement de « l'esthétique de la réalité » (André Bazin) perdra de la pureté qui le caractérisait à l'origine, s'enterrant ainsi rapidement.

Orson Welles
Le troisième homme
Le retour d'Orson Welles sur grand écran avait déjà été annoncé en 1948 par La Dame de Shanghai, film avec Rita Hayworth qui s'inscrit dans la plus pure tradition du thriller. Mais c'est en 1949 que Welles triomphe véritablement avec Le troisième homme, écrit par Graham Greene. La réalisation du film est confiée à Carol Reed, cinéaste britannique confirmé, sous la houlette du grand Alexander Korda qui produit là une énième légende. Le rythme du film est soutenu par une musique obsédante signée Anton Karas.

Coté anglais, le film de Robert Hamer Noblesse oblige lance le film d'humour britannique. Le film nous raconte l'ascension morbide d'un homme prêt à tout pour atteindre le sommet de son arbre généalogique, éliminant huit personnages tous interprétés par le même Alec Guinness ! Une satyre des moeurs aristocratiques particulièrement morbide qui anoblit l'humour anglais au grand écran. Le même trimestre, le producteur Michael Balcon et ses studios d'Ealing avaient déjà lancé Passeport pour Pimlico de Henry Cornelius et Whisky à gogo d'Alexander Mackendrick. Incontestablement, seul Noblesse oblige de Robert Hamer passe à la postérité, inaugurant un genre.

Silvana Mangano
Silvana Mangano
La pulpeuse Silvana Mangano impressionne par son jeu dans la rizière de Riz Amer. Giuseppe De Santis met cette Miss Rome 1946 au centre d'un drame relatant des saisonnières venant peupler les rives du Pô pour récolter le riz.

Jacques Tati fait ses débuts en 1949. Il lance son premier long métrage Jour de fête. D'abord acteur (Soigne ton gauche de René Clément), puis réalisateur de court métrage (L'école des facteurs, qui n'est autre que le "brouillon" de Jour de fête), Tati arrive dans le métier avec des idées plein la tête. L'homme avait achevé le tournage de ce film dès 1947 mais a beaucoup peiné pour trouver un distributeur. C'est chose faite en 1949. Le film fait date dans l'histoire du cinéma comme étant l'un des premiers films comiques du cinéma sonore français.

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1 commentaires

  • kenji

    19/02/2006 à 14h40

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    Bravo à toi pour ce travail colossal, ca a du te prendre un sacré bout de temps.

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