Dossier cinéma - L'âge du muet (1915-1929) - 1/2

Les années qui vont de 1915 à 1929 représentent une période pendant laquelle le cinéma s'articule, trouve son chemin puis une certaine stabilité avant d'être complètement chamboulé par l'arrivée fracassante du "bruyant". Pendant ces quinze années, on peut remarquer, successivement, l'émergence d'Hollywood en tant que centre filmique mondial, la grande époque de l'expressionnisme allemand et celle du cinéma soviétique.

Naissance d'une nation
Naissance d'une nation
1915 est considérée par la plupart des historiens du cinéma comme une date clé dans l'évolution du spectacle cinématographique. Cette évolution, on la doit au film La Naissance d'une nation (Birth of a Nation) de David Wark Griffith. Première épopée et très long métrage tourné aux Etats-Unis (en Italie, le très long métrage arrive avec Cabiria, un peu plus tôt), le film de Griffith est une révolution formelle et artistique. La Naissance d'une nation apporte au cinéma le langage qui lui manquait alors. Griffith découpe et monte les séquences qu'il tourne, de sorte à ce que le rythme de l'image complète celui de l'action et maintienne constante la tension dramatique. La Naissance d'une nation regorge d'audaces de mise en scène : les plans se succèdent, on enchaîne gros plan et plan d'ensemble, prise de vue extérieure et intérieure... C'est l'avènement de l'écriture cinématographique. Naissance d'une nation raconte l'histoire de l'Amérique des années 1860, déchirée par la guerre civile. Griffith s'est beaucoup documenté. Il s'est imbibé des Etats-Unis d'alors en s'entourant d'ouvrages, de photographies, et autres documents. Naissance d'une nation fait s'imbriquer histoire individuelle et histoire nationale des Etats-Unis. C'est un film entrecoupé de visions historiques qui retranscrivent fidèlement de grands événements (l'assassinat de Lincoln au théâtre Ford). Dans la seconde partie du film, Griffith s'en prend à la communauté Noire. Les Noirs du film, interprétés par des blancs grimés, représentent la perversion, le trouble menaçant l'unité nord-américaine. Le film affiche une sympathie évidente pour les sudistes et pour le Ku Klux Klan, présenté comme le ferment de la réunification nationale et l'agent rétablissant l'ordre devant l'anarchie semée par les Noirs. Un film qui fait l'apologie du racisme, d'où les grandes protestations, polémiques et manifestations à sa sortie. Et c'est très paradoxalement que ce film au discours réactionnaire et raciste présente d'indéniables qualités narratives et stylistiques. La fin du film l'illustre bien. Dans les derniers instants, on assiste à la chevauchée du Klan ayant vaincu les noirs dissimulés dans la ville. La narration se conclue par une apothéose lyrique où le public, par sa participation émotionnelle, devient partie intégrante de l'oeuvre. Cette conclusion dramatique et visuelle sera toujours exploitée cinquante ans plus tard par les cinéastes du monde entier. C'est en ce sens que Naissance d'une nation est un tournant dans l'histoire du cinéma. Le film marque l'avènement du cinéma hollywoodien après une dure et longue période de gestation. Hollywood va désormais dominer la scène cinématographique mondiale.

Cecil B. DeMille
Cecil B. DeMille
La Naissance d'une nation
, qui rapporte plusieurs dizaines de millions de dollars, propulse Griffith au sommet d'Hollywood, faisant de lui l'un des réalisateurs les plus connus. Cecil Blount DeMille est un autre de ces grands premiers noms d'Hollywood. 1915 est aussi pour lui l'année de la révélation. Forfaiture (The Cheat), l'un de ses premiers films, rencontre un succès mondial. Ce mélodrame teinté de sexualité parle d'une femme qui, ne pouvant assumer ses dettes de jeu, emprunte à un japonais qui s'est entiché d'elle. Celui-ci exige un remboursement en nature avant que,rapidement, le mari ne s'en mêle... Le couple maudit est incarné par Sessue Hayakawa et Fanny Ward. Bardèche et Brasillach rendent compte de ce succès : « Il semblait que tout ce qui avait été fait jusqu'à présent ne comptait pas : Fanny Ward et Sessue Hayakawa donnaient le modèle d'un jeu contenu, suggestif et elliptique, qui n'avait aucun rapport avec le jeu alors à la mode au théâtre ». Pour Louis Delluc, Forfaiture est une révélation, celle du cinéma. A partir de Forfaiture, deux tendances se dessinent dans le cinéma de DeMille : le goût du spectacle, de la reconstitution historique ou biblique (Jeanne d'Arc, 1917) et celle de l'intimisme (The Golden Chance, 1915).

Les trois premiers épisodes de la série criminelle signée Louis Feuillade, Les Vampires, sortent en 1915. Les sept autres paraissent en 1916 (le dernier en Juin). Cette série est improvisée, heure après heure, minute après minute, par l'imagination délirante de Feuillade. Après le succès remporté par la série des Fantômas en 1913-1914, Feuillade, souvent considéré par les historiens français comme « le troisième homme », après Lumière et Méliès, revient sur le terrain des films à épisode. Reçu par les surréalistes, Feuillade a révélé un cinéma fantastique, délirant, onirique... « Ce que son oeuvre manifeste de poétiquement insensé correspond peut-être à une case de son cerveau. J'y vois, quant à moi, le fort même du Cinématographe » écrit Fescourt.

1916 est encore marqué du sceau « Griffith ». Alors que la première guerre mondiale fait rage, les Etats-Unis non interventionnistes sont marqués par deux films plaidoyers pacifistes : Civilisation de Thomas H. Ince et Intolérance de Griffith. Le succès colossal de Naissance d'une nation et les virulentes critiques adressées à son auteur pour son racisme latent, décuplent les ambitions de Griffith. Il imagine un film dont le gigantisme, la grandiloquence et l'universalité feraient taire tout le monde. Intolérance entremêle et met en corrélation plusieurs périodes :

  • L'Amérique en 1914
  • La Judée du temps de Jésus
  • La France sous Charles IX pendant la Saint Barthélémy
  • La Chaldée du temps de Balthazar

Intolérance
Intolérance
Seize semaines de tournages, 400 000 dollars dépensés pour une fresque spatio-temporelle jamais vue. De nombreux décors de plusieurs dizaines de mètres de hauteur sont construits. Plusieurs milliers de figurants sont réunis pour le tournage. Le métrage de pellicule impressionné pendant la totalité du tournage est important, on arrive à 76 heures de projection. Alors que le public avait répondu en masse à la Naissance d'une nation qui avait fait des records dans les salles, Intolérance est incompris. Les cinéastes, eux, en reçoivent l'influence directe. Quant à Griffith, sa réputation redouble d'intensité après ce film qui va cependant l'enfoncer dans une spirale de dettes. Le succès de ce film de trois heures n'est pas à la hauteur des sommes investies. Avec La naissance d'une nation, Griffith a échoué dans sa tentative de donner à l'Amérique sa « chanson de Roland ». Sa croisade humaniste au travers de Intolérance devait être une réponse définitive adressée à ses détracteurs. Mais le film, véritable monument à l'amour, tombe mal : il sort en 1916, la veille de l'entrée en guerre des Etats-Unis. Selon Jacques Lourcelles,il faut comprendre qu'en « deux, trois ou quatre heures de projection, il est impossible d'évoquer, de comprendre, de faire comprendre et encore moins de relier à un propos individuel et particulier, des événements historiques et politiques distincts, infiniment complexes et situés de surcroît à des époques différentes. » Le film marquera cependant au fer rouge des monstres du cinéma tel Eisenstein.


Depuis novembre 1913, Charles Chaplin tourne pour Keystone. Il s'agit d'une société spécialisée dans la confection de films comiques de courte durée, dirigée par Mack Sennett et avec comme réalisateur principal Henry Lehrman. Sennett est réputé comme étant l'un des mentors du film burlesque : tarte à la crème, course poursuite, caricature... La méthode Keystone se définit ainsi : « Nous avons une idée, d'où découle une succession d'événements jusqu'à la poursuite finale, qui constitue l'essence de notre comédie ». Chaplin tourne son premier film avec la société en 1914 : Making a Living. Son personnage, "Charlot", n'est pas encore apparent. On peut dater sa naissance avec Twenty Minutes in Love, la même année. Entre ses débuts à Keystone en 1914 et A dog's life réalisé en 1918, le personnage de Charlot évolue et passe du burlesque atypique à l'écorché sentimental et astucieux. La « Chaplinmania » débute en 1914 avec Tillie's Punctured Romance, premier long métrage de Chaplin. Charlot est alors sur toutes les affiches publicitaires de la Keystone. Bandes dessinées, cartes à jouer et autres objets sont à l'effigie de Chaplin. En 1915, Chaplin quitte la Keystone pour la Essanay, puis la Essanay pour la Mutual en 1916. Au fil des transferts, il devient rapidement l'un des mieux payés d'Hollywood. En pleine Grande Guerre, les films de Chaplin traversent l'Atlantique. Les films du comique sont projetés en France pour soulager quelque peu les poilus. Les résultats sont très bon, de nombreux écrits attestent de l'hilarité dans laquelle Chaplin plongeait les poilus à chaque projection. « Il est l'homme le plus célèbre du monde, [...] je ne vois que Jésus et Napoléon qui puissent lui être comparés » écrit Louis Delluc.

C'est à cette époque que Max Linder, roi du rire français, part à la conquête d'Hollywood, se liant avec la Essanay. Vite agacé par la campagne publicitaire, l'imposant aux américains comme le grand rival de Chaplin (alors que les deux hommes étaient très liés) et par les façons de faire des studios américains, il finit par quitter la chaleur californienne, épuisé, pour regagner la France. Ce n'est cependant qu'un demi-échec, Linder souhaitant toujours percer dans le nouveau monde.

Le nouveau serial de Feuillade parait en 1917. Judex, en douze épisodes, est le nouveau cinéroman lancé par la Gaumont en grande pompe, avec beaucoup d'affiches publicitaires dans les rues et dans les revues. Un succès énorme couronne Judex, dont les recettes surpassent celles récoltées par Les Vampires. La présence de René Cresté, très prisé par le public féminin, qui tient le rôle du justicier, dans le film, explique en partie ce succès commercial. Motivé par l'engouement généré par Judex, Feuillade relance les dés, avec la même équipe (Arthur Bernède au scénario, Cresté en héros, Gaumont à la production), l'année suivante. Mais le public est déçu par la fadeur de cette relance, baptisée La Nouvelle mission de Judex. Le serial est fustigé par les critiques. Louis Delluc parle « d'abominations feuilletonesques ».

1917 est une belle année pour Abel Gance : son film, Mater Polorosa, un drame mondain, est vu par Pathé qui, impressionné, accorde toute sa confiance et son admiration à l'auteur. Le film remporte aussi un très large succès auprès du public. Gance est le premier cinéaste français à s'illustrer sur la voie ouverte par Griffith. Il secoue la traditionnelle mise en scène théâtrale française. Dans la continuité de Griffith, il s'efforce de développer l'idée selon laquelle l'artiste transcende la souffrance par la création. Après Mater Polorosa suivent de nombreux autres grands films comme La dixième symphonie (1918) et le fameux plaidoyer contre la guerre : J'accuse, en 1919. Un film noir et pacifiste pointé du doigt par les chauvins de tout poil comme étant une oeuvre défaitiste et antimilitariste. Les influences palpables de réalisateurs comme Thomas Ince ou D.W. Griffith ont cependant largement convaincu la critique française, d'ores et déjà conquise par la voix hollywoodienne.


Fin des années dix, tandis que la Triangle Corporation, essoufflée par l'entreprise d'Intolérance, dépose bilan, la Paramount s'envole. En 1917, la Triangle fait faillite, la Paramount récupère les plusieurs milliers d'écrans de sa rivale, fignolant ainsi le plus grand réseau de distribution des Etats-Unis. Après avoir fusionné avec la Famous Players Lasky, la Paramount prend le contrôle de l'Artcraft et de sa vedette, Douglas Fairbanks. A grand coup de billets, la firme dirigée par Zukor réussit aussi à s'offrir les services de la plus grande star de l'époque : Mary Pickford, qui signe pour une prime de 300 000 $. Pendant ces années muettes, Mary Pickford et Douglas Fairbanks ainsi que Charles Chaplin forment le trio de tête des plus grandes stars hollywoodiennes.

Douglas Elton Ullman Fairbanks impose, dès 1917, année pendant laquelle il s'engage avec la Paramount, ses films rondement menés, physiques et athlétiques. Son visage bronzé transmet aux spectateurs sa philosophie de l'insouciance et de la bonne humeur en un sourire. En 1919, il épouse Mary Pickford. Eux deux forment le premier grand couple de la mythologie hollywoodienne. En 1920, Douglas interprète son premier grand film, Le signe de Zorro, dans lequel il impressionne avec ses cascades spectaculaires et sa philosophie de l'optimisme. C'est un premier gros succès. Le film est réalisé par Fred Niblo, mais c'est bien Fairbanks qui ramène tout à lui. Son jeu époustouflant étouffe complètement la réalisation de Niblo. D'après la plupart des biographies sur Fairbanks, le jeune acteur souffrait de ne pas maîtriser toute la création et la direction de ses films. Fairbanks aurait, paraît-il, beaucoup aimé qu'on lui confie aussi la réalisation de ses oeuvres. Toujours est il que son deuxième grand succès en salle, Les Trois mousquetaires, qui sort en 1921, est encore réalisé par Fred Niblo. L'acteur, après avoir incarné Zorro, rôle qui l'a popularisé en tant que "justicier masqué", incarne D'Artagnan. Un D'Artagnan porteur des valeurs de "l'American Way of Life" dans la France de Richelieu, avec, comme toujours, ce sourire ravageur accroché au coin du visage. Auteur-acteur, artiste à part entière, Fairbanks collabore à l'écriture du scénario. Il cherche à continuellement se dépasser lui-même, de film en film : plus de cascades, plus de spectaculaire, plus de danses et d'acrobaties...
Le signe de Zorro
Le signe de Zorro
Comme l'a dit très justement Bernard Eisenschitz : « les films de Fairbanks, c'est l'Amérique au premier quart de siècle qui se regarde rêver ». L'apogée de la carrière de Douglas Fairbanks se situe sans conteste en 1924, avec la sortie du film Le Voleur de Bagdad, une superproduction de plus de vingt millions de dollars, produite par la Metro-Goldwyn-Mayer et réalisée cette fois ci par Raoul Walsh. Au moment où s'apprête à sortir le film, la popularité de notre héro est au plus haut. Il incarne le rêve américain, le dynamisme conquérant, la jeunesse énergique. Le voleur de Bagdad est la plus populaire des oeuvres de Douglas Fairbanks. Les décors du film vont dépasser le niveau atteint avec Intolérance. Walsh et Fairbanks forment une alchimie parfaite pour un film applaudi à tout rompre à sa présentation. La souplesse intelligente de la réalisation de Walsh, les prouesses de justicier de Fairbanks, les décors orientaux faramineux signés William Cameron Menzies, les costumes de Mitchell Leisen... Enfin, Fairbanks n'est plus le seul homme à retenir !

Courant des années dix, le monde découvre le cinéma suédois, porté par ses deux plus populaires metteurs en scène Mauritz Stiller, réalisateur raffiné et sophistiqué et Victor David Sjöström, cinéaste plus lié à la nature. Scénarios puissants, lyrisme de la mise en scène, dimensions dramatiques sont autant de qualités qui vont révéler le cinéma suédois comme un grand cinéma aux spectateurs du monde entier. Depuis 1913, Victor David Sjöström, pionnier cinématographique à l'égal de Griffith, est reconnu dans le monde entier. Il est découvert par le succès de son film Ingeborg Holm, qui annonce son style : réalisme minutieux, expression raffinée... Après une période creuse, le cinéaste brille à nouveau avec Terje Vigen en 1916, film qui marque le début de l'âge d'or dans sa carrière. Dans Terje Vigen, la mer est un personnage à part entière, le montage exalte la portée dramatique des éléments. L'auteur a trouvé son rythme, lent, sa démarche, lourde, solennelle, qui enveloppe de mysticisme le monde naturel. Les Proscrits, film plus ambitieux de 1917, confirme cette richesse cinématographique. Les personnages principaux y sont opposés à la nature et aux hommes. Le film montre au spectateur la violence d'une nature excessive.

Roscoe Arbuckle
Roscoe Arbuckle
Deux prêtres du burlesque s'illustrent lors de ces années 1910-1920. On aurait tord d'éclipser leurs carrières face au mythe Chaplin. Il s'agit de Roscoe Arbuckle dit « Fatty » et de Buster Keaton. Roscoe est un gros bonhomme jovial. Il débute avec la Keystone en 1909. Son obésité innocente et sa gaieté plaisent beaucoup au public. Il est l'un des rois du muet, à l'égal de Chaplin, jusqu'en septembre 1921. C'est un scandale qui le fait tomber en disgrâce auprès du public. Au cours d'une partie donnée par l'acteur Sherman à San Francisco, la jeune actrice Virginia Rappe meurt d'une péritonite. Fatty est accusé de viol et de meurtre. Son obésité est alors associée à la débauche, à l'obscénité. Selon l'expression, cette fête représente « le jour où les rires s'arrêtèrent ». Roscoe Arbuckle sera pourtant à plusieurs reprises innocenté par la justice (le jury de 1922 a déclaré qu'une « grave injustice a été commise à son égard »). Rien n'y fait. Les portes resteront dès lors, pour lui, fermées. C'est Arbuckle qui a lancé Buster Keaton. Fatty fait débuter le jeune et talentueux Keaton dans treize de ses films entre 1917 et 1919 (The Butcher Boy, 1917, The Cook, 1918) Avec ces films, Keaton fait ses preuves et montre au public ses talents de cascadeur (Buster en argot signifie casse-cou). Arbuckle et Keaton tournent leur dernier film en commun avec The Garage en 1919. Pendant la période qui suit, Keaton est au sommet de sa popularité. Il tourne, en deux ans, dix courts métrages. The Saphead, en 1920, le consacre comme l'un des plus grands talents du cinéma.


En 1919, alors que l'heure est à la paix, Lénine décrète la nationalisation du cinéma. Mais l'événement marquant de cette année se situe à l'autre bout du globe. En Janvier, las d'être considérés comme des employés soumis à la bonne volonté des hommes d'argent, quatre monstres du cinéma américain prennent leur indépendance : Charles Chaplin, Douglas Fairbanks, D.W. Griffith et Mary Pickford. Devant l'imminence du projet de fusion des compagnies de production qui va lier les exploitants des Etats-Unis pour contrat de cinq ans, les quatre stars décident de fonder, le 19 Janvier 1919, leur propre société de distribution : « The United Artists » ou « Les Artistes Associés », société encore appelée « The Big Four ». « La petite fiancée de l'Amérique », Mary Pickford, s'avère être une femme d'affaire remarquable. Sidney Chaplin représente un temps les intérêts de son frère. Les quatre de la United Artists sont aidés par un personnage important et influent : William Gibbs MacAdoo, gendre du président Woodrow Wilson, ancien secrétaire du Trésor et président du Federal Railroad Board.


Après la fin de la première guerre mondiale se développe en Allemagne un courant culturel touchant tous les arts et visant à modifier les habitudes de pensée qui concernent l'esthétique. Un film va concrétiser cette tendance : Le Cabinet du Docteur Caligari, de Robert Wiene en 1920. La réalité est complètement déformée pour renforcer la valeur expressive de l'image : les décors réalisés par des peintres cubistes ; le jeu outrancier des acteurs, les éclairages violemment contrastés, viennent, dans l'esprit du spectateur, renforcer une impression de cauchemar. Le Cabinet du docteur Caligari, reflet de l'instabilité d'après guerre est un film angoissant. Il annonce la période expressionniste allemande. L'expressionnisme marque un tournant dans l'histoire du cinéma, comme il l'a fait pour le théâtre, la littérature et la peinture. Les allemands veulent rompre avec leur réputation de peuple rustre. Le docteur Caligari et sa folie révèlent, selon certains, une vision prophétique de Hitler. Dès lors, le personnage du savant fou devient un cliché au cinéma. C'est d'ailleurs la première fois qu'un film à succès se porte aux spectateurs au travers du regard d'un dément. Mais, par delà le sujet et le scénario extraordinaires et inhabituels, c'est surtout pour son étrangeté plastique que le film marque, et ce, d'une manière telle qu'il fait école très rapidement. Des recherches esthétiques du même ordre vont donc être poursuivies par Fritz Lang, avec des films comme Les Trois Lumières en 1921, Le Docteur Mabuse en 1922, les Niebelungen en 1923-1924 et Metropolis en 1926. Influencés par cette école, d'autres metteurs en scène insistent d'avantage sur l'épouvante, tels que Friedrich Wilhelm Murnau (Nosferatu le Vampire de 1922). Nous y reviendrons. En réaction contre cette tendance excessive à l'irrationnel, mais sans rejeter les recherches de l'expressionnisme, un mouvement connu sous le nom de Kammerspiel (littéralement « théâtre filmé ») cherche à rendre au sujet des films un caractère plausible (Le dernier des hommes de Murnau en 1924, La Rue sans joie de Pabst en 1925).

Détail de la pochette du DVD du Kid (Amazon.fr) L'événement cinématographique de l'année 1921 reste Le Gosse ou The Kid , dans lequel Chaplin, alias Charlot, recueille un enfant abandonné et l'élève jusqu'à ce que des policiers viennent le récupérer. Une comédie qui caricature le genre mélodramatique, très en vogue à l'époque. Projeté à New York le 6 janvier 1921, The Kid obtient immédiatement un grand succès, ce qui incite Chaplin a entreprendre une tournée des capitales européennes. C'est un triomphe pour Chaplin et son film. En octobre, Paris tout entier applaudit à tout rompre le chef d'oeuvre à la fois drôle et émouvant. Le retour de Chaplin en Grande-Bretagne en cette même année 1921 est un incroyable triomphe. L'enthousiasme anglais est sans comparaison. Chaplin avait quitté le pays neuf années plus tôt, en 1912. Le film, par son succès, marque un tournant dans la vie de l'artiste, déjà confirmé. En 1924, l'Union soviétique, la Colombie et la Yougoslavie sont les seuls pays dans lequel le film n'est pas sorti. L'année suivant la sortie du Kid, Chaplin commence la réalisation de L'opinion publique, un film à part dans la carrière de l'auteur. D'une part, le film est du genre dramatique et d'autre part, Chaplin n'y figure pas en tant qu'interprète.

Suite et fin de ce dossier dans la deuxième partie.

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1 commentaires

  • lapremierefois

    01/11/2005 à 15h57

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    Evidemment l'article est tout à fait passionnant, et vraiment bien documenté. Cependant, pour ma part, l'époque du cinéma muet est une époque historique, dont les films ne me parlent pas vraiment, sans aucun jeu de mots. Il y a une convention du muet qui me rend, à moi en tous les cas, ces films difficilement accéssibles. Ils me tiennent à distance, à une immense exception près, ce sont les films comiques, où cette convention n'en est plus une, mais un postulat qui leur apporte, toujours selon moi, une dimension irremplaçable. Des films burlesques comme ceux de Keaton, de Chaplin, et même de Max Linder, me procurent un plaisir qui ne doit rien à la nostalgie. Ce sont de vraies merveilles comme personne n'en fera plus. Certains s'y sont essayé. A l'exception de ceux de Chaplin, qui est tombé dedans quand il était petit, les films muets réalisés à l'époque du parlant, comme par exemple ceux de Pierre Etaix, ne me paraissent pas très convaincants.
    http://lapremierefois.net

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