9/10

Darkman

A la croisée du cinéma d'épouvante de l'âge d'or et du super-héroïsme torturé tel qu'on le pratique aujourd'hui, Darkman reste à ce jour le meilleur film de Sam Raimi, qui se contentera d'en décliner une version familiale dans Spider-man.

En 1990, Sam Raimi a déjà gagné le cœur des amateurs de cinéma bis avec ses deux Evil Dead (le troisième ne verra le jour qu'en 1992). Décidé à conquérir un public plus vaste et à concrétiser un rêve de gosse, il s'attelle à une adaptation du personnage de pulp (puis de radio, puis de comics) The Shadow. Malheureusement, les droits lui échappent, et le film se fera finalement sous la houlette de Russell Mulcahy en 1994, pour un résultat kitschouille mais pas vraiment satisfaisant. Pas découragé, Sam s'associe à son frère Ivan pour créer un nouveau personnage, dont le look rappellera furieusement le Shadow mais dont l'histoire sera radicalement différente. Grand bien lui en prend, Darkman sera son premier vrai succès en salles, avec l'aide d'un budget confortable, d'un acteur
prêt à devenir célèbre (Liam Neeson) et d'une musique de Danny Elfman, en pleine période de grâce post-Batman. Pour la petite histoire, Bill Paxton et Bridget Fonda passèrent les auditions pour les deux rôles principaux, mais ne furent pas retenus ; en revanche, Sam Raimi les réunira huit ans plus tard dans Un plan simple.

Robert G. Durant (Larry Drake) est une crapule entourée d'un gang de gros durs pittoresques : l'unijambiste, le chauve, le chevelu hilare... Il ne fait pas bon croiser sa route, et le scientifique Peyton Westlake (Liam Neeson) en fait les frais : dépositaire malgré lui d'un bout de papier compromettant, il est torturé et laissé pour mort par les hommes de Durant. Tandis que sa fiancée (Frances McDormand) le pleure, Peyton se réveille au service des grands brûlés, où on le prend pour un clochard anonyme. Défiguré, il jure de se venger en utilisant sa découverte : la peau artificielle. Malheureusement, celle-ci n'est stable que dans l'obscurité, et se désagrège à la lumière au bout de 99 minutes...

Fourmillant d'idées, le scénario ne s'embarrasse pas pour autant de réalisme. On nage dans un pur délire de bande dessinée, où un demi-ordinateur cramé branché dans un bâtiment désaffecté permet de réaliser des hologrammes ultra-sophistiqués, où les méchants sont de simples concentrés de violence (incapables de viser correctement, bien entendu), et où une explosion transforme un scientifique poussiéreux en super-héros invincible et doué d'un talent particulier pour les imitations. Rien d'insurmontable pour qui apprécie le style visuel de Raimi, qui atteint ici son pinacle : la caméra virevolte avec la même souplesse que dans Mort sur le gril ou Evil dead, mais se met au service d'une intrigue savamment
écrite, brassant puissamment les références et les thèmes chers au réalisateur. Les deux influences majeures sont évidentes : le cinéma d'épouvante classique, auquel Darkman emprunte diverses iconographies et de nombreux éléments d'intrigue (Le Fantôme de l'Opéra, L'homme invisible, Frankenstein s'est échappé...) ; et la littérature super-héroïque, principalement celle de Marvel où les personnages sont déchirés entre leurs immenses pouvoirs et les afflictions qu'ils doivent surmonter (Daredevil est aveugle, la Chose est difforme...). Un petit effort supplémentaire dévoile que le film, outre sa parenté sur de nombreux niveaux avec ses proches prédécesseurs RoboCop (1987) et Batman (1989), se révèle également très hitchcockien : on y trouve le personnage lambda qui, seul contre tous, tire avantage d'une situation inextricable ; la présence d'un "élégant inquiétant" dont les manières sont aussi affables que les intentions sont impures ; et l'existence d'un "McGuffin", cet objet prétexte qui crée le conflit (ici, le memorandum Bellasarious). Mais au-delà de toutes ces références, Darkman reste le reflet de la personnalité de Raimi, avec son humour noir mais pas désespéré, son goût pour la dualité amour/destin... et la présence de ses seconds rôles favoris : son frère Ted Raimi et son pote Bruce Campbell, que l'on retrouve dans la plupart de ses films !

Les suites

Suite au relatif succès du premier film, deux suites virent le jour en 1995 et 1996. Destinées directement à la distribution vidéo, elles furent produites par Sam Raimi et Robert Tapert mais réalisées par le tâcheron Bradford May, également directeur
de la photographie. Inutile de dire que Liam Neeson ne fut pas du voyage, remplacé par le futur interprète de La momie Arnold Vosloo. Darkman II, sous-titré Le retour de Durant, souffre d'un scénario débilos destiné exclusivement à répliquer les scènes marquantes du premier film, mais Darkman III (affligé du sous-titre Die Darkman, die !) a ceci d'intéressant que son scénario constitue le brouillon de Volte/Face, que signeront l'an suivant les deux mêmes scribes Mike Werb et Michael Colleary. Il fut également question pendant un temps de produire une série télé, dont le pilote non validé reste invisible à ce jour. Quelques comics furent édités par Marvel, puis par Dynamite Entertainment, mais Darkman reste essentiellement le personnage d'un seul film, celui de Sam Raimi. Récemment, le réalisateur annonçait son intention d'adapter une bonne fois pour toutes The Shadow ; tout dépendra du succès de son quatrième Spider-man...

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