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Clerks II

Pas Dantesque

Nous sommes en 1994. Kevin Smith, 23 ans, vient de remporter un succès surprise avec son premier film Clerks, réalisé en 21 jours pour 27 575 dollars. On y suit la journée pourrie de Dante Hicks et Randal Graves, deux employés d'épicerie confrontés aux situations les plus loufoques dans un tourbillon verbal de grossièretés sexuelles diverses. Smith confie à l'époque au journal Première : « Clerks est un film marrant, les acteurs sont sympas mais, techniquement, j'ai énormément à apprendre. »
Douze ans plus tard, fort de plusieurs autres métrages et même d'une curieuse petite série animée de Clerks, le réalisateur livre cette suite que personne n'attendait plus. La question est bien sûr : Kevin Smith a-t-il énormément appris ?

Kevin Smith a-t-il appris à raconter une histoire ?

Oui. Là où le premier film se contentait d'être un film à sketches, celui-ci s'intéresse plus à la vie des personnages. Désormais parvenus à la trentaine, Dante et Randal n'ont quitté leur job à l'épicerie qu'à cause de l'incendie qui l'a détruite. Ils se sont alors mollement dirigés vers le fast-food le plus proche pour y griller des steaks. Dante quittera-t-il cette vie et ses amis pour aller vivre avec sa fiancée ?..
Ici clairement, l'intrigue prend le pas sur le gag, pour le meilleur ou pour le pire. Même Jay et Silent Bob, le duo comique absurde formé par Smith et son pote Jason Mewes, sont globalement au service de l'intrigue (malgré quelques bons gags gratuits).

Kevin Smith a-t-il appris les bonnes manières ?

Non. Heureusement d'ailleurs : quoi qu'on puisse penser de sa filmographie en dents de scie, Smith a toujours su conserver l'insolence et la fraîcheur de ses débuts. Clerks II nous dispense donc avec autant de générosité que le premier une liste de pratiques sexuelles dont on est bien content de connaître l'existence, mais qu'on se gardera poliment d'essayer à la maison (la « boule-de-neige » dans le premier film, l'érotisme inter-espèces ou le « ass-to-mouth » dans le deuxième...). Jay et Randal (qui empire avec l'âge) débitent un flot quasi-constant d'insanités face à leurs partenaires respectifs Silent Bob et Dante, qui lèvent les yeux au ciel en soupirant. L'humour est gras mais il est là.

Kevin Smith a-t-il appris à avoir un budget et à l'utiliser ?

Oui et non. Le budget existe, pas de doute là dessus : 5 millions de dollars, soit 180 fois plus que le premier. Mais pour en faire quoi ? Filmer en couleurs et multiplier les angles de vue, acheter les droits de musiques célèbres (Burt Bacharach, les Smashing Pumpkins). Pourquoi pas, mais le résultat obtenu est tellement différent de la sobriété spartiate du premier film qu'on en perd un peu la saveur. Paradoxalement, les acteurs (outre le quatuor vedette et Rosario Dawson) semblent avoir le même quasi-amateurisme, qu'on aurait cru pouvoir éviter dans un "vrai" film. Trevor Fehrman par exemple, l'interprète du jeune fan de Transformers, surjoue un max.

Finalement, au bout de douze ans - et c'est un peu le sujet du film en définitive - Kevin Smith a réalisé que rien ne l'intéressait plus que de faire des films de pote dans le New Jersey, avec Jay et Silent Bob si possible. Les sirènes d'Hollywood ont chanté leur ritournelle à son oreille (voir le scénario de Superman qu'il a écrit en vain en 1998), mais son coeur ne l'incite pas à sortir de sa cuisine de blagues salaces et de private jokes. Tant mieux pour les fans, mais on ne peut s'empêcher de penser que le talentueux bonhomme nous frustre d'une carrière un peu plus riche.
Clerks II s'adresse donc, comme tous ses autres films, aux accros de Kevin Smith exclusivement.

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