8/10

cinquième élément (Le)

On dira ce qu'on veut de Luc Besson, mais le bonhomme a toujours su exprimer son imaginaire enfantin avec un sens de la mise en image proche de la perfection. Le cinquième élément, par exemple, est un des divertissements les plus jouissifs de sa décennie.

Avec Léon en 1994, Luc Besson avait inscrit son nom dans le cerveau d'une partie du public américain, et surtout dans celui des professionnels. Le moment était venu pour lui de se lancer dans un projet férocement ambitieux, aboutissement formel d'une filmographie vouée au culte de l'image et du ressenti. Le plus gros film de science-fiction français de tous les temps (c'est une production Gaumont), tourné avec des moyens clairement hollywoodiens (des accessoires poids lourds luxueux comme Bruce Willis ou Ian Holm) mais une équipe entièrement bessonienne (Thierry Arbogast à la photo, Eric Serra à la musique). Toute l'identité du film est contenue dans cette alliance, ce paradoxe : tout n'est que pompage, hommage, référence, mais tout est également éminemment symptomatique de la filmographie de Luc Besson. Le scénario n'est-il pas à l'origine une œuvre de jeunesse, écrite au cours des années lycée du réalisateur ? Sans aller jusqu'à dire qu'il s'agit de son meilleur film (Le grand bleu, quand même), on peut avancer que Le cinquième élément est la clé de voûte de son cinéma, et un film paradoxalement aussi formaté que personnel.

Korben Dallas (Bruce Willis), ancien membre des forces spéciales reconverti en chauffeur de taxi, voit sa vie changer lorsque lui tombe dessus l'être suprême nommé Leeloo (Milla Jovovich) : elle représente le cinquième élément, seul capable d'arrêter le Mal en route pour la Terre avec la ferme intention d'en être la fin. Le baroudeur et l'ingénue surpuissante, malgré l'aide du prêtre Vito Cornelius (Ian Oh mon Dieu, Jean-Paul Gaultier veut
Oh mon Dieu, Jean-Paul Gaultier a encore
des nouvelles fringues pour nous !
Holm), devront compter avec les machinations de l'infâme Zorg (Gary Oldman).

On peut hausser un sourcil moqueur à la lecture du scénario. Vous avez dit manichéen ? En réalité, l'intrigue est d'une pureté binaire qui touche au sublime : le méchant, c'est le Mal, les gentils sont le Bien. Il n'y a pas à sortir de là, pas de grattage de méninge à prévoir, pas de sous-intrigue, pas de personnage secondaire ambigu : les gens servent la cause du Mal, ou s'activent à sauver leurs fesses (assimilées par défaut au Bien - quoique dans le cas de Milla Jovovich on ne soit pas tenté de le contester). Le seul intérêt du film réside donc dans le spectacle : les décors, les costumes, l'action, le jeu d'acteur, la musique. Point. L'univers proposé n'a rien d'une construction nouvelle sortie d'un chapeau : s'il fallait le définir, on dirait que Le cinquième élément est l'adaptation live des bandes dessinées de Métal Hurlant. Avec un lissage forcément un peu convenu du côté trash pour permettre de cibler un public familial et d'amortir les dépenses. L'influence de Métal Hurlant, le magazine comme le film animé de 1981, est clairement affichée : non seulement le héros se prénomme Korben, nom d'un des auteurs les plus appréciés de cette SF des années 70 (notons également que Jean 'Moebius' Giraud et Jean-Claude Mézières ont participé au travail préparatoire sur l'aspect visuel du film), mais il campe de surcroît un chauffeur de taxi new-yorkais évoquant instantanément celui du premier segment du dessin animé (jusqu'à la séquence de braquage, jouée ici par un Mathieu Kassovitz sur ressorts). Le photomaton, quand on est laid et qu'on est douze, ça devrait être interdit
Le photomaton, quand on est laid et
qu'on est douze, ça devrait être interdit
Mais les références ne s'arrêtent pas en si bon chemin : Alien (le héros se nomme Dallas, comme Tom Skerritt dans l'opus de Ridley Scott, et les deux se partagent Ian Holm au générique), Blade Runner (l'ex-mercenaire rappelé sur le front tandis qu'il bavarde avec un vendeur asiatique ambulant), Star Wars évidemment (Ian Holm campe un pseudo-Obi-wan Kenobi déphasé, tandis qu'une Princesse Leia version nageuse est-allemande fait une apparition clin d'œil)... En réalité, on serait bien en peine de lister toutes les influences du film, qui s'étendent jusqu'à Stargate pour la partie égyptienne. On se contentera de constater que Le cinquième élément se nourrit d'une myriade d'autres œuvres, qu'elle assimile pour bâtir sa propre personnalité. Qui avait déjà pensé à prendre au pied de la lettre le terme de space opera en faisant chanter du Eric Serra à une diva bleue sur fond de voie lactée ?...

Luc Besson n'oublie pas pour autant d'être lui-même. Le héros, ce n'est pas Bruce Willis, malgré la tignasse blonde dont Besson l'affuble aussi impitoyablement que jadis Christophe Lambert dans Subway ou plus tard Arthur dans son voyage chez les Minimoys. Le véritable héros, c'est Leeloo, jeune femme sauvage et inarticulée, idéal féminin du réalisateur au même titre que la Anne Parillaud de Nikita. Rien d'étonnant à ce que Milla Jovovich soit vite devenue sa compagne... Besson Haut les mains, peau de lapin, Milla Jovovich en maillot de bain
Haut les mains, peau de lapin,
Milla Jovovich en maillot de bain
possède également un sens de la réalisation bien à lui, à base de cadrages larges et soignés, de montages parallèles audacieux et de surenchères diverses. Côté costumes, il a laissé carte blanche à Jean-Paul Gaultier pour affubler Willis d'un curieux T-Shirt en caoutchouc orange et Gary Oldman d'une minerve et d'une coiffure plastifiée impensable. Unique.

Pure expérience de spectateur, Le cinquième élément ne fit rien pour priver les critiques du plaisir de bastonner le cinéaste en le traitant d'éternel enfant incapable de fourrer ses films à la philosophie ou à la politique. Pourtant, l'énorme pied qu'il procure par les yeux et les oreilles (je ne sais pas si vous voyez l'image) en fait une œuvre bien plus cinématographique que la plupart des films plus timorés qui n'osent pas le pari de la forme sans substance. Parce que oui, à l'occasion, si c'est très bien fait, la forme peut se passer de substance, car elle la remplace. La formule ne doit évidemment pas s'utiliser à tort et à travers, elle ne convient pas aux films de Michael Bay ou de Roland Emmerich, demandez l'aide d'un adulte avant de vous en servir.

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11 commentaires

  • Anonyme

    19/10/2008 à 11h17

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    La chanteuse d'opéra bleue sur fond de voie lac­tée, et tous le décor environnant, c'est pompé dans un album de Valérian de Christin et Mé­zières.

  • riffhifi

    19/10/2008 à 12h19

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    Pompé n'est peut-être pas le terme approprié, dans la mesure où Mézières lui-même a bossé sur Le cinquième élément... y compris les dessins préparatoires de la diva 

  • Bung

    19/10/2008 à 20h29

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    Une bonne bouse, mais qui vaut son pesant de niaisitude entre potes, binouzes, peanuts et alcool divers

  • Anonyme

    19/10/2008 à 20h45

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    Plutot d'accord avec cette critique, un film qui defoule, parfait sur le plan visuel  (Dessins prep. de Moebius ...=que sur le plan sonore (Eric Serra ...), il s'est super bien entourer sur ce coup le Luc. Qu'on ne vienne pas me dire que la scène de la diva n'est pas p***** de bien trouver sur le plan montage. 

  • Wax

    19/10/2008 à 21h08

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    Alors certes, le scénar tient sur un (petit) timbre mais alors visuellement quelle claque. Des bouses comme ça j'en voudrais plus souvent!

  • Umbriel

    20/10/2008 à 18h06

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    C'est un de mes films préférés, à regarder au 2eme degré. Avec l'une des premières apparition de Chris Tucker en animateur de radio complètement déjanté...


    Quelques phrases cultes :


    "Je suis désapointé, et si il y a une chose que je déteste c'est être désapointé". (Zorg).


    "Mais ou est ce qu'il a appris à négociel ?" (le responsable de la sécurité du "bateau".


    "On se le demande" (le président furieux).


    Et pas mal d'autres. C'est clairement un film famillial et d'une esthétique superbe (le passage de l'opéra est vraiment magnifique).

  • Anonyme

    21/10/2008 à 23h09

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    Voilà un film que j'ai toujours aimé pour son esthétique léchée, la musique, les acteurs qui ne se prennent pas au sérieux, l'histoire complètement bidon, bref : on sent que Besson s'est lâché et a pensé avant tout à faire plaisir. Ce n'est pas un film typé "Cannes" pour ceux qui aiment se sentir intellectuels devant l'écran. C'est plutôt un blockbuster comme on les aime, un peu plus subtil qu'un Emmerich mais terriblement rafraîchissant.


    Plein de scènes sont restées dans ma mémoire, en vrac : la "reconstruction" du corps du 5e élément, la course-poursuite dans les bas-fonds de la ville sur fond de musique raï,  le braquage, l'opéra, etc.


    Depuis sa sortie j'ai dû le voir 3 ou 4 fois et c'est à chaque fois avec le même plaisir. Notons aussi, pour terminer,  que les transitions sont très travaillées dans ce film, probablement les plus étudiées que j'ai pu voir.

  • sven

    22/10/2008 à 14h59

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    hé hé...

    tu viens de me donner l'envie d'acheter le DVD (je l'avais en VHS vue et revue à l'époque)


    très bonne critique pour un film d'une facilité scénaristique incomparable, mais qui fait du bien à nos âmes d'enfants par son propos, ses héros, et son dénouement, tous aussi gentils les uns que les autres!

  • Bung

    30/10/2008 à 21h28

    Répondre

    Un bon nanar en devenir quoi ^^

  • sven

    30/10/2008 à 21h30

    Répondre

    stoi le nanar!

  • Anonyme

    14/06/2009 à 17h17

    Répondre

    un univers ado, totalement à l'opposé de l'esthétique d'un BladeRunner. décevant pour un vrai amateur de SF-cyberpunk

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