6/10

Ch@troom

Thématique à fort potentiel, mais sans adaptation parfaite, le rapport des adolescents avec le web demeure encore une nébuleuse. Ch@troom fait un pas en avant, mais ne déroge pas à la règle.

Avec aux commandes le réalisateur de Ring et de Dark Water, l'adaptation de la pièce de théâtre d'Enda Walsh à la sauce nippone avait de quoi donner l'eau à la bouche. Armé de quelques perles sur son CV filmographique, Hideo Nakata avait mis toutes les chances de son côté pour proposer un thriller de choix. Hélas, les redondances de l'intrigue et l'extrémisme du scénario décrédibilisent les initiatives détonantes.

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Les ados modèles ?
Et comment ! Combien de parents peuvent se vanter d'avoir au sein de leur foyer cinq adolescents aussi sains d'esprits que William (Aaron Johnson), Eva (Imogen Poots), Jim (Matthew Beard), Emily (Hannah Murray) et Mô (Daniel Kaluuya) ? Manipulateur-pervers poussé par des pulsions meurtrières, William décide de rassembler ses proies autour d'un chat dédié aux « Chelsea teens ! ». Il y fait la rencontre de Mô, jeune black découvrant sa sexualité à tendances pédophiles. Eva, mannequin moquée par ses rivales, espère secrètement être secourue par un Clyde Barrow qui viendra pimenter son quotidien bourgeois et ennuyeux. Emily, jeune fille inhibée et délaissée aux  rudiments d'une éducation exemplaire, est prête à tout pour retrouver l'attention et l'amour de ses parents. Enfin, Jim est hanté par des envies suicidaires depuis que son père l'a abandonné avec des pingouins dans un jardin public. Des cas d'écoles donc, qui donneraient du fil à retordre à Marcel Rufo si l'envie d'une seconde version de son mode d'emploi Les nouveaux ados : comment vivre avec ? lui effleurait l'esprit. Un beau livre qui serait ponctué en couverture d'un portrait photo avec une pose dont Rufo a le secret. C'est-à-dire les mains pédopsychiatriques croisées, la tête légèrement inclinée sur le côté et le regard profond du genre : « Tout ce qui se passe à Chelsea est très sérieux. »

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- Qui sera ma prochaine victime ?
D'accord. Reconnaissons que nous sommes mauvaise langue. Il est vrai que Ch@troom est servi par un casting post-pubère raffiné. A commencer par le génial Aaron Johnson qui a explosé sa carrière sur la scène mondiale depuis Kick-Ass et continue d'impressionner les spectateurs dans la peau d'un William en proie à ses démons. Les compagnons qui lui donnent la réplique ne sont pas moins dépourvus de talents, alors que le scénario original privilégie le mal-être d'Eva et de Jim. Au-delà des traits extrêmes illustrant les personnages, l'histoire parvient à exprimer le malaise silencieux et insaisissable d'une génération réfugiée dans le monde virtuel. Une barrière supplémentaire qui vient davantage creuser le fossé générationnel entre les parents et leurs progénitures. Internet : une utopie factice ? Peut-être... Dans l'esprit d'Hideo Nakata, certainement.
L'homme enchaîne avec un rythme discontinu les discussions chaleureuses dans cette caverne platonique pixellisée, les passages où chaque protagoniste fait face à ses démons individuels, les appels aux suicides collectifs qui soulignent tout au long du film une ambiance glauque et malsaine. Cet angle, Hideo Nakata l'assume parfaitement. Mais ses méthodes radicales ennuient parfois, déroutent souvent. Le public pouvait s'attendre, au vue de la bande-annonce, à visionner un thriller au format plus classique pour pimenter les vacances d'été. Et puis, soyons honnêtes, nous n'avons pas tous la joie d'avoir un William à la maison.

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Une bonne thérapie de groupe
avec une déco tendance
Techniquement, c'est là que le réalisateur joue ses meilleures cartes. Nakata propose un angle original pour matérialiser ce monde communautaire. La mise en scène sobre, fantomatique, lumineuse, colorée et légèrement décrépie du virtuel est la meilleure trouvaille du film. Elle matérialise uniquement les différentes fonctionnalités que peuvent proposer les chats classiques : chaises, sujets de discussion, illustration des différents membres de la communauté, configurations personnalisées des espaces, échanges de photos ou de vidéos, modérateurs... Aucun élément inutile ou superflu ne vient perturber l'imagination subtile de l'auteur. L'environnement contraste avec le ciel gris et l'architecture sans vie du monde réel dans lequel évoluent les cinq têtes d'affiches. L'onirisme terrifiant de certains personnages secondaires et de leurs pièces ramènent les spectateurs vers une esthétique nippone plus familière.

A défaut de proposer un scénario plus réaliste et équilibré, Nakata nous offre un mélange britano-asiatique intéressant mais à ne pas mettre entre toutes les mains. Thématique à fort potentiel, mais sans adaptation parfaite, le rapport des adolescents avec le web demeure encore une nébuleuse. Ch@troom fait un pas en avant, mais ne déroge pas à la règle.

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Apprenti Sorcier (L')

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4 commentaires

  • gyzmo

    14/08/2010 à 23h01

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    Une bonne surprise que ce petit film du grand Hideo Nakata (Ring, Dark Water).


    Je ne m'attendais pas du tout à l'effet qu'aurait sur moi Ch@troom. Comme à mon habitude, je n'avais d'ailleurs pas lu le synopsis et ne savais pas trop où j'allais mettre les pieds. A l'arrivée, je trouve le concept bien foutu (la représentation du chat, et les masques de tout un chacun), et le propos plutôt intéressant - même s'il n'est pas exempt de nombreux clichés sur les limbes obscures du web (et des "chat", en l'occurence). Inspiré  d'authentiques et plausibles faits qui pourraient faire froid dans le dos, l'histoire recèle tout de même certains rebondissements et tensions tendues de l'entre-jambe. La psychologie des personnages est certes un tantinet poussive, et le panel d'internautes représentés, assez manichéen. Mais les acteurs s'en sortent avec classe et l'energie qu'ils dégagent à l'écran impressionne. Je me disais bien que j'avais déjà vu la tête de Aaron Johnson quelque part. Son rôle principal dans Kiss Ass est totalement à l'opposé de celui qu'il compose ici. Le bonhomme est remarquable dans des registres différents. A suivre au corps, mon âme au diable. Et puis le petit jeune (Matthew Beard) qui incarne Jim est également à vif, à défaut d'avoir un background larmoyant (et supra-classique dans le contexte).  Puis les décors et la BO sont sensationnels, je trouve. Il n'y a véritablement que le dénouement du film qui m'a déçu pour son finish convenu.


    Dans l'ensemble, esthétiquement surtout, la réalisation de Nakata est superbe. Beau contraste entre les ambiances respectives de la Réalité et des apparences du Virtuel. Dans le fond, le scénar n'est pas des plus original (les dangers du web, tout ça), mais en tant que thriller psychologique, l'angle de vue pour parler de manipulation, de sociopathes et autres meurtriers en herbe (par plus ou moins procuration) m'a accroché. Un brin caricatural, ouep. Mais sans baisse de régime, avec un vrai suspens et des séquences suffisamment glauques pour marquer les esprits de l'internaute qui sommeille en chacun de nous.

  • Anonyme

    17/08/2010 à 11h29

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     Contrairement à la critique ci-dessus je trouve les aventures de ces personnages assez réalistes (malheureusement). En déphasage avec le monde quiles entoure, mals dans leur peau, les ados sont parfaitement capables de vivre ainsi en vase clos entre eux. Ce monde "virtuel" est tout sauf innocent et indolore : nos chères têtes blondes sont souvent fragiles, parfois influencables. Il suffit dès lors d'un camarade pas très bien intentionné (ou juste un pu inconscient) pour que ça dérape. Les conséquences sont heureusement souvent moins lourdes que dans le film mais je trouve la mécanique parfaitement décrite...

  • Amiral

    17/08/2010 à 12h53

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    Je vais essayer d'être un peu plus clair sur ma vision du film. Globalement, je suis d'accord pour dire que le mal-être des adolescents est très bien transposé, ainsi que leur déphasage - même si sur la forme, subsiste quelques longueurs - .


    Par contre, je pense que l'intrigue assimile trop facilement "têtes blondes influencables" et le "suicide collectif". Cette thématique a fait coulé de l'encre à l'époque dans les faits divers des journaux anglais et asiatiques. Elle est donc compréhensible.

    Mais cela reste très exceptionnel. même si le malaise de Jim et William est très palpable, leurs personnalités sont des cas extrêmes. En plus d'Eva, il aurait fallu davantage développer les personnages d'Emily et de Mô pour cibler un plus large public. Ou alors, il aurait fallu simplement raconter une histoire relatant un vrai fait divers.


    Personnellement, je film m'a interloqué. Je l'ai trouvé malsain. Tant mieux car c'est son job. Par contre, et paradoxalement c'est pourtant son but, je le trouve trop gênant pour le recommander aux plus jeunes (qui sont les premiers concernés). Ca permettra certe d'interloquer les parents, mais seront toujours confortés dans  l'idée qu'internet, c'est mal . Bref, de quoi intensifier le contrôle parental, mais sans vraiment savoir ce qu'est concrètement le web et comment leurs bambins l'utilisent pour se créer une identité, et rechercher en même temps la leur.


     

  • hiddenplace

    17/08/2010 à 13h48

    Répondre

    Je suis d'accord avec toi Amiral, sur la manière dont Nakata a bati ses personnages, il a essayé de rassembler un condensé de chaque "type" de mal être adolescent, ce qui fait un peu catalogue, même si le film se centre finalement sur le trio William/Jim/Eva, et leurs relations qui se transforment en même temps qu'ils essaient de changer eux-même et d'échapper au mal être.


    Cela dit, je trouve que rien que la performance des acteurs qui les incarnent donne une consistance particulière et tellement juste à ce qui ressemble pourtant à des stéréotypes... Jim est bluffant : comme des spectateurs de théâtres, on a envie de lui dire "mais regarde, c'est un manipulateur !" il embarque vraiment le spectateur avec lui.


    Par contre, même si je trouve que le film marque profondément (sans le trouver vraiment choquant moi-même) je ne suis pas d'accord avec toi Amiral quand tu dis qu'il est d'une certaine manière "vain" parce qu'il n'apporte pas de réponse (pour les parents démunis notamment). Je ne pense pas que Nakata ou même Enda Walsh souhaitaient faire un "manuel du comment appréhender votre adolescent en proie au mal être et piégé (ou aidé par?) par internet", je pense que c'est une simple iillustration (fictive certes) de certains états de fait, et que même si elle est très sombre, elle reste anecdotique et pas forcément symptomatique de toute la jeunesse sur internet. Mais je pense que tu as raison sur le fait qu'il ne doit pas être mis devant tous les yeux. (et puis il y a le passé de Nakata aussi, quand on a vu Ring et Dark Water, on s'attend à quelque chose du même genre, or mis à part la photo (superbe), le film prend une toute autre direction que ses prédécesseurs)


    Et sinon je reviens sur le message de Gyz, moi par contre j'ai trouvé la fin parfaite, je n'arrive pas à imaginer quelle autre fin aurait pu être aussi efficace pour ce film, personnellement...

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