9/10

chiens de paille (Les) - Straw dogs

Traumatisant

On se souvient tous de la sortie d'Irréversible de Gaspar Noé, en 2002, et le raz-de-marée de critiques qu'on a pu entendre alors. Certains se gargarisaient même de l'idée d'un cinéma en pleine dégénérescence, se complaisant dans la violence la plus absolue. Crier au voyeurisme et à la gratuité est une chose, prétendre que la violence est une invention cinéphilique récente en est une autre. Continuons sur Gaspard Noé. Le réalisateur est l'auteur de films qui comptent parmi les plus traumatisants du cinéma français. On l'a pourtant entendu dire, qu'en tant que spectateur, il n'a pas supporté le visionnage entier du film de Sam Peckinpah, Straw Dogs, traduisez Les Chiens de paille...


Le rape and revenge est un sous-genre confiné, connu d'une poignée de cinéphiles avertis. Pour autant, la mise en scène de la violence sexuelle n'est pas investie avec franchise que par l'underground. En 1971 sort en salles Straw Dogs, un film largement distribué, avec à l'affiche l'une des stars montantes de ces années soixante-dix ; Dustin Hoffman. Sam Peckinpah, plus habitué aux westerns, nous livre ici un récit contemporain, sur un couple qui s'exile d'Amérique pour aller vivre dans l'arrière pays anglais. Lui, David, est un mathématicien plutôt réservé et elle, Amy, une jolie jeune femme un brin provocatrice. Le couple engage un petit groupe local pour réparer sa grange. David se laisse de plus en plus déborder par ses employés. Poussé dans ses derniers retranchements, notre jeune mathématicien binoclard va exploser dans un mélange de survie et d'intelligence.

Straw Dogs est l'une des expériences les plus traumatisantes qu'il ait été donné de voir au cinéma. Le film est une montée progressive et intense ; il s'en dégage quelque chose de puissamment malsain. On observe tout d'abord les rapports du jeune couple, loin de l'idylle. Elle lui reproche d'être un peureux recroquevillé sur son tableau de mathématicien. Il lui reproche d'être immature, puérile. Elle demande de l'attention, lui ne semble aspirer qu'à la tranquillité pour réaliser son travail. Les rapports entre les deux personnages sont conflictuels, sans être agressifs, joueurs, mais sans profonde complicité... Une description du couple loin de l'idéalisation qui donne une impression puissante de réalisme. Autre environnement peu rassurant, celui de la communauté villageoise. Dès les premiers instants du film, les habitants paraissent extrêmement suspects. Des « rednecks » dégénérescents comme on les aurait appelés si le film s'était déroulé aux Etats-Unis. Des êtres violents prêts à bondir, que seul retient un magistrat, faible rempart, garant de l'ordre dans la communauté.

La scène du viol est le point central du film. Une scène insupportable par sa longueur, mais pas seulement. La violée se débat dans un premier temps pour ensuite être plus passive. Les témoignages le prouvent, la passivité n'est pas synonyme de consentement. Beaucoup des femmes ayant eu à survivre à cette torture ne se sont plus débattues, menacées par les coups de leur bourreau. Ce qui dérange ici, c'est l'extrême ambiguïté du viol. La jeune femme semble, d'un plan à l'autre, passer de la terreur à l'adoration de son violeur. Une conduite réelle et symptomatique de ce genre de traumatisme ou un véritable acte de misogynie de la part de Peckinpah ? En amont, on relève déjà un discours culpabilisant pour la violée et son mari. La faute à la violée, pour avoir été trop provocatrice tout en ayant toujours paradoxalement craint les hommes et la faute au mari, qui paye le prix de sa couardise et de son manque de « virilité » face aux multiples provocations. Mais ne nous y trompons pas, ce discours, qui peut sembler profondément réactionnaire, n'est pas un blâme à destination des victimes ou une apologie de la violence. Il s'agit plus d'une réflexion sur le vif et d'une démonstration de terreur psychologique.

Dustin Hoffman incarne à la perfection le pacifiste convaincu David, il fait à nouveau ici preuve de son immense talent d'acteur. Pour survivre, David va devoir épouser la violence qu'il a si souvent catégoriquement rejetée. Sa violence a lui sera celle de la survie, une violence organisée et presque intelligible, pas un débordement de rage. Le discours sur la violence qui peut s'ensuivre, qu'on a injustement taxé de fascisme, est d'une remarquable intelligence : il ne faut pas nier la violence, ni le rapport animal de domination entre les hommes. Les chiens de paille est le meilleur argumentaire pour démontrer que la violence existe chez l'homme, quelque soit son degré de civilisation ou de brutalité. Le tout est de comprendre à quel moment elle s'extériorise, et comment la canaliser.

Avec ce film, l'horreur du contenu est décuplée par la puissance de la forme. Le montage multiplie la sensation de terreur psychologique et parvient à générer une véritable empathie pour les personnages. Par exemple, la scène de viol est aussi insupportable à regarder que celle qui s'ensuit, où l'on voit Amy face à ses violeurs dans une soirée au village. Chaque mouvement perçu dans son environnement la ramène à sa torture : les images s'entremêlent dans sa tête et sous les yeux du spectateur molesté. La scène finale, celle du siège de la maison, rappellera de bons souvenirs aux amateurs de films de zombies et là encore, le montage tient un rôle prépondérant, avec un enchaînement de plans rapide qui porte la tension au-delà du supportable. Les points de vue s'enchaînent, les flash-back s'intercalent, les parallèles sont nombreux : le montage est pour l'époque frénétique, véritablement avant-gardiste.

Les chiens de paille est une épreuve, une souffrance, un film très dur à regarder, mais une expérience douloureuse dont on sort grandi. Se confronter à l'horreur et à la violence, c'est mieux la connaître. Censuré en Angleterre, le film trouve parfaitement sa place dans le cinéma des années soixante-dix, marquées par la libéralisation de la violence et du sexe et par l'émergence d'un nouveau type d'(anti)héros américain (Taxi Driver, Orange Mécanique, Délivrance...). Straw Dogs, le chef d'oeuvre de Bloody Sam.

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2 commentaires

  • Anonyme

    03/01/2007 à 11h29

    Répondre

    Je l'ai acheté pour quelques Euros en DVD et je l'ai toujours pas vu, merci Gallu tu m'as pas donné envie, surtout si tu t'amuses à le compare à Irreversible que j'ai vu par contre...

    Ce genre de film psychologique est interessant mais la fatalité qui peut en dégager a tendance à me tirer vers le bas, donc je sais pas si je vais le regarder, je le mettrai dans le frigo.

  • Otis

    03/01/2007 à 12h26

    Répondre

    Une très belle critique Gallu. Vraiment. Pour un film qui l'est tout autant.
    Et une phrase magique à marteler : "Se confronter à l'horreur et à la violence, c'est mieux la connaître."
    Un film rempli de symboles qui est en fait loin d'être gratuit dans son approche : le viol est comparé à un oiseau tué en plein envol. Cette scène est magnifique, d'une portée poétique puissante, réalisée avec une rare science.
    Au-delà de toutes ces qualités, on notera un manque de rythme par moments.
    Cela reste un très grand film, un document essentiel qui pose des questions sur beaucoup de choses.

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