9/10

Black Swan de Darren Aronofsky

Le cygne noir est un film de pirates des années 40 avec Tyrone Power. Black Swan de Darren Aronofsky n'en est pas un remake. Mais c'est une synthèse saisissante de la filmographie du réalisateur.

Bien qu'il soit régulièrement annoncé comme réalisateur de grosses productions hollywoodiennes (Batman Year One, un remake de RoboCop, la suite de Wolverine), Darren Aronofsky continue à mener sa carrière à son idée, de façon cohérente et au mépris de tout choix commercial. Après avoir contribué au come-back de Mickey Rourke avec The Wrestler, le voici plongé dans le monde du ballet
avec Natalie Portman ; malgré les apparences, les deux films ont beaucoup en commun...

Nina Sayers (Portman) est une danseuse patiente et appliquée, vivant sous la coupe d'une mère ultra-protectrice qui projette sur elle ses rêves de jeunesse. Lorsque le metteur en scène Thomas Leroy (Vincent Cassel) annonce qu'il cherche la vedette de son adaptation du Lac des Cygnes, elle est déterminée à obtenir ce double rôle du Cygne Blanc et du Cygne Noir. Le premier lui est naturel, mais trouvera-t-elle en son âme la dangerosité du second ?

De multiples références peuvent venir en tête à la vision de Black Swan. S'il peut paraître évident de penser aux Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, pour son appartenance à la catégorie très pointue des "films de ballet ultra-esthétiques et comportant une couleur dans le titre", les points communs entre les deux apparaissent finalement assez rares. En revanche, deux noms de David émergent régulièrement : Lynch et Cronenberg. Pour la façon de faire surgir le surnaturel dans l'ordinaire, l'hallucination dans la réalité, pour le brouillage de pistes entre les différents niveaux de compréhension, pour l'irruption de la monstruosité dans la beauté, de la mutation incontrôlée...


Le personnage de Nina, quant à lui, évoque irrésistiblement la Carrie de Stephen King : étouffée par une mère qui la pomponne comme une poupée, instrumentalisée par un mentor qui veut en faire un objet sexuel, elle n'a pas la possibilité de devenir une femme. Partager son point de vue durant tout le film est une expérience incroyablement oppressante.

Mais au-delà des influences visibles, Black Swan s'impose surtout comme le digne héritier des précédents opus d'Aronofsky : le ballet y est filmé avec le même soin passionné que le catch dans The Wrestler (l'esthétisme incontestable de la filmographie du réalisateur doit beaucoup au chef opérateur Matthew Libatique), le caractère obsessionnel de l'héroïne n'a rien à envier au personnage de π, l'interprétation du scénario est aussi libre que dans The Fountain, et l'intensité dramatique va crescendo comme dans Requiem for a dream, avec l'aide de la musique composée par Clint Mansell, sur la base évidemment du ballet de Tchaikovsky.

Sulfureux, étrange, fascinant, tragique, ce nouveau film d'Aronofsky devrait achever de convaincre ceux que les précédents avaient rebutés, trouvant Requiem for a dream trop insoutenable, The Fountain trop abscons et The Wrestler trop... consacré au catch ! Mais peut-être lui faudra-t-il, comme Christopher Nolan, passer par la case "blockbuster reconnaissable" pour obtenir la reconnaissance du grand public. Gageons qu'il ne perdra pas son âme en cherchant son cygne noir.


A propos de l'auteur

10 commentaires

  • hiddenplace

    13/12/2010 à 19h04

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    Nathalie Portman + Aronofsky + Tchaïkovsky = très très hâte

  • hiddenplace

    16/02/2011 à 12h30

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    J'attendais vraiment vraiment ce film, et même si cette phrase augure un "mais"... et bien en fait il n'y en a pas
    J'ai été complètement transportée, d'un bout à l'autre, à la fois par cette transformation entre hallucination et réalité, et par le visage complètement marqué par l'angoisse de Natalie Portman, mais aussi par toutes les souffrances qu'elle semble avoir fait endurer à son corps pour devenir Nina. Le choix de l'actrice est un des plus pertinents qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps, je n'aurais vu personne d'autre à la place.
    Je n'avais pas trop aimé The fountain, à cause de sa surcharge de symboles, son côté visuel trop kitsch par moment. J'ai aimé Black Swan pour ces exactes mêmes raisons (et pour Tchaïkovski, qui pour ces mêmes raisons aussi pourrait ne pas plaire à certains, par ses notes romantiques trop "théâtrales"), parce que cet univers pourtant tout en démesures me correspond plus.
    La vision est très binaire, entre le noir et le blanc, n'y a -t-il que deux facettes opposées dans une personnalité ? (cf le personnage de Lily qui s'oppose vraiment à celui de Nina... peut-être uniquement dans la tête de cette dernière?) Heureusement que le film montre tout le processus de transformation, et que l'on peut finalement être à la fois l'un et l'autre, sinon le côté manichéen m'aurait sans doute un peu dérangée.

    Je retiens des scènes très fortes, chaque mutilation ou chaque scène où l'on ne sait plus si on est dans le réel ou dans la tête de Nina, aucune ne m'a semblé gratuite.
    Et accessoirement, le film m'a donnée envie de retourner voir un ballet de Tchaïkovski, si ce film pouvait convaincre les récalcitrants (attention message subliminal ?^^) de se tourner un peu plus vers les vrais ballets (même si je pense ce n'est pas le but d'Aronofsky^^), ce serait un second pari gagné.
    http://cinema.krinein.com/black-swa ... 10612.html

  • Guillaume

    16/02/2011 à 12h36

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    Très beau film effectivement. Fort et pour certains too much. Je suis comme hiddenplace, j'ai plutôt eu l'impression que même les passages un peu kitchs allaient plutôt bien avec l'ensemble (il faut dire que pour un film se déroulant dans le milieu du spectacle, la mise en scène à outrance n'est pas foncièrement une mauvaise chose).
    J'aurai juste du mal à récompenser Daren pour ses caméras tremblotantes par moment. Mais sinon, du tout bon, surtout Portman. Une récompense pour son jeu ne serait pas volée.

  • hiddenplace

    16/02/2011 à 13h37

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    Tiens, pour montrer la rigueur et la quasi perfection dont fait preuve un ballet, deux petites séquences de morceaux du Lac des cygnes par des "vrais danseurs". La synchronisation sur la seconde donne vraiment la chair de poule, on dirait presque que ce n'est pas humain A noter qu'Aronofsky dans Black Swan filme beaucoup de plans serrés, car même si Natalie Portman a travaillé très dur, elle n'est pas danseuse... mais elle se débrouille très bien quand même.

    (oui oui j'ai très envie de voir le ballet, ça se voit vraiment ? )

  • lovecraft

    07/03/2011 à 11h03

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    j'ai lu beaucoup de critiques, des bonnes et des moins bonnes : le mieux serait que j'aille le voir, tout simplement. Ce film m'intrigue

  • naweug

    09/03/2011 à 10h28

    Répondre

    hiddenplace a dit :
    Tiens, pour montrer la rigueur et la quasi perfection dont fait preuve un ballet, deux petites séquences de morceaux du Lac des cygnes par des "vrais danseurs". La synchronisation sur la seconde donne vraiment la chair de poule, on dirait presque que ce n'est pas humain


    Pas humain, tu exagères . Ils ont des heures et des heures de répétition pour en arriver là. Mais oui, c'est carrément impressionnant. Ca me donne envie de voir ce ballet à l'Opéra (et non à la tv).

  • hiddenplace

    09/03/2011 à 11h23

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    Quand je disais "pas humain", c'était dans le sens que ce n'était pas quelque chose de naturel, et que ça se sentait vraiment (mais ça me fascine quand même hein !). Je sais bien qu'ils ont des heures, voire des jours entiers de répétition (d'ailleurs je trouve que c'est assez bien montré dans le film, ça et l'angoisse omniprésente), mais ça aussi je ne trouve pas ça humain, même si c'est un choix (?). C'est valable pour tous les sports de haut niveau commencé de manière ultra intensive et très jeune, je pense aux jeunes athlètes chinoises notamment, pour moi c'est plus de l'ordre du sacrifice que de la réussite personnelle dans certains cas extrêmes...

    Sinon moi aussi j'ai très envie de voir le ballet en vrai, j'avais vu Le casse noisette de Tchaîkovski aussi il y a quelques années, et même pas hyper bien placée, c'était

  • naweug

    10/03/2011 à 17h52

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    Je suis allée le voir aujourd'hui. L'actrice méritait bien son oscar. Belle performance, joli travail sur la danse et l'évolution du personnage tout au long du film.
    Par contre, je suis un peu déçue par l'histoire. C'est assez 'basique' et le traitement reste classique, malgré les effets de caméra (un peu trop houleux à mon goût et un peu fatigants) et les effets hallucinatoires. Je ne sais pas, est-ce que je m'attendais à autre chose du fait de tout ce que j'ai pu entendre dessus ou du fait qu'il s'agissait d'Aronofski ?
    Comme le dit Hidden, aucune scène n'est gratuite mais le côté noir / blanc sans milieu (manichéen ?) m'a déplu.
    Et au contraire d'Hidden, j'ai préféré The Fountain. Et The Wrestler que j'avais trouvé émouvant (alors que bon, le catch moi..).

  • sven

    11/03/2011 à 01h12

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    D'accord de A à Z sur le comm de naweug!

  • nazonfly

    17/04/2011 à 22h54

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    J'ai vraiment beaucoup aimé ce film et ce, même si je l'ai vu en français. Parvenir à faire oublier une VF parfois risible est assez exceptionnel pour être signalé.
    Une bien belle réussite de Aronosky !

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