9.5/10

Beau-père

Bertrand Blier signe ici son plus beau film. Il le fait avec tact et dans une composition si réussie qu'elle laisse les larmes de joie couler sur des larmes de bonheur. Une intensité émotionnelle aussi rare que l'acteur principal de ce drame, ici dans son plus beau rôle.

Rémy est un pianiste de bar qui aime sa femme sans être capable de croiser son regard dans leur quotidien tourmenté. Marion aime sa mère et vit avec elle et son beau-père cité précédemment. Puis, le jour vient où un accident de voiture aux conséquences difficiles changera leurs deux vies en leur enlevant celle qui les lie. L'amour qu'ils portaient à l'objet de leur affection se transforme alors en une lente pente douce vers un amour commun qui les entraîne dans une douleur réparatrice plus palpable de jour en jour. C'est ainsi que ce jeune homme de 29 ans et demi et cette jeune fille de 14 ans finissent par partager leur vie et leur lit. Marion tombe amoureuse pour la première fois alors que Rémy transforme lui aussi ses sentiments en musique.

Des travellings lents épousent les regards des personnages dans les moments dramatiques. Ils se juxtaposent aux mouvements de la symphonie qui se joue sur le piano omniprésent dans chaque plan. Le film est parfait dans sa conception et se compose de rêve en réalité, d'intention en actes, tel un rapport amoureux entre deux oiseaux sans ailes et sans queue. Tantôt Rémy s'adresse directement au  spectateur tout en jouant au piano un air mélancolique et triste, parfois la caméra se permet de se poser en observatrice intemporelle d'un amour pure et intense comme si elle épousait un paysage. Au milieu de ses interventions intimistes avec la nature des choses, la musique envahit les blancs que forment les interstices entre les battements de leurs cœurs. Le spectateur en retire à la fois une émotion intense et une compréhension accrue et limpide de cette relation incestueuse et pédophile. Un sujet dur se voit alors couvert d'un traitement d'une douceur exquise, laissant le champ libre à toutes les expressions du mal-être des personnages.

« Même si j'avais envie de toi, ce qui n'est pas le cas, je ne pourrais pas te toucher. Tu es trop jeune, tu es trop fragile. Et puis j''aurais l'impression qu'on nous regarde. Tu vois de qui je parle? »

Le regard de Patrick Dewaere, si intense qu'on puisse le connaître dans ses autres rôles, se laisse ici aller à une redéfinition du terme qui en repousse les limites. Les expressions de douceur que jettent ses cils à la noirceur du destin qui l'accompagne sont égaux à l'incompréhension qui s'y cache dans ses allures de mort clinique à encéphalogramme plat. En face-à-face perpétuel avec les situations qui font renaître l'angoisse qu'on lui connaît et qui marque de manière intemporelle son visage un peu brisé, le beau-père prend le relai avec pédagogie et logique. Dans son cerveau, le nouveau couple que forment sa jeune fille et le tuteur qu'il a été se mélangent à l'homme qu'il est dans une composition troublante et pleine de bon sens. Les deux réalités s'affrontent silencieusement dans ses yeux bleus sans s'empêcher de vivre en une harmonie particulière qui les définissent.

« On dit des bêtises tous les deux admettons, on y pense d'accord. Mais cette bêtise on ne va pas la faire. »

« Et si ce n'était pas une bêtise? » 

Sa contrepartie féminine incarnée en la très jeune Ariel Bresse est d'une maturité époustouflante. Elle crée entre les deux protagonistes un décalage d'une exactitude qui en dit long. Ce couple qui oscille entre dysfonctionnel et  tabou reste basé sur un rapport de domination féminine des plus flagrants. Il en ressort une accentuation des caractéristiques du père paumé et amoureux de sa fille et une libération de la femme  qui se cache dans chaque gamine effrontée. L'inceste n'est au bout du compte qu'un sujet anecdotique tout comme le détournement de mineur. Car à aucun moment on ne prend cette jeune insolente pour un enfant tant elle donne à elle seule un sens à la maturité sexuelle de toutes les femmes.

« Je vais te montrer ta chambre. »

« Je n'ai pas besoin de chambre. »

« Je vais te la montrer quand même. »

La poésie du texte permet aux acteurs de le déclamer avec une douceur incroyable et de se chuchoter des demi-vérités en demi-tons laissant l'imagination sensuelle prendre la forme d'une déesse dans sa forme éthérée et nous guider de mot dur en mot doux pour nous perdre dans un labyrinthe de sentiments chuchotés sans être entendus. L'amour a rarement été aussi beau que dans cette ambiance feutrée basé sur des thèmes d'une grande gravité est d'une légèreté incroyable. Le fond de cette fable se découvre peu à peu et va bien au-delà de ces apparences trompeuses et de l'affiche aguicheuse. Elle prend forme comme un testament à tous les genres de l'affection et magnifie son rapport à l'âme.

Ecouter ce film serait suffisant mais on nous accorde en plus de magnifiques images pour délier notre incontinence lacrymale. Il est bon de pleurer l'intolérable avec tolérance, car quand on aime apparemment on ne pense pas et on serait prêt à faire n'importe quoi, même pleurer, on n'en a pas le choix.

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