8.5/10

De battre mon coeur s'est arrêté

C'est l'histoire d'un jeune homme à la croisée de ses mondes. Il avance sans regarder et profite d'une caméra experte et d'un acteur de talent pour nous baigner dans une atmosphère riche de réalisme et de sobriété. Une musique pour les yeux.

Tom a 28 ans et les deux mondes qui peuplent sa tête se suffisent à chacun pour avancer dans sa vie. D'un côté une mère pianiste, de l'autre un père agent immobilier véreux. Sa mère étant morte, il prend exemple sur son père et suit ses traces. Entre voyou et jeune cadre dynamique, sa vie ressemble à une jungle que l'on connait bien, dans un lieu des plus propices puisqu'il s'agit de Paris. Accompagné de ses deux amis et collègues, les nuits s'enchaînent entre descentes dans les squats et soirées arrosées finissant en bagarres nocturnes. Le jour, parfois, il voit son père et les deux hommes regardent dans les miroirs respectifs qu'ils représentent l'un pour l'autre. Un jour, par hasard, Tom retrouve un visage familier de son autre univers, celui qui le berçait quand il était enfant. Au contact de cet homme, l'ancien impresario de sa mère, il va se mettre à rêver de cette autre possibilité, de son autre vie, de son nouveau moi. Il se remet alors au piano et commence peu à peu à se laisser aller dans une lumière qu'il ne connait plus très bien.

A travers cette histoire assez simple, Audiard nous emmène vers les contrées inconnues de son personnage principal. Romain Duris touche enfin avec ce personnage à ses talents d'acteurs qu'on lui reconnaîtra un peu plus tard. Dans un rôle une fois de plus marquant et dont la subtilité est brutale, la démonstration est criante de vérité. Cet homme est un acteur et nous le prouve en se lançant corps et âme dans son alter ego. Il s'en approche à tel point que parfois nous retrouvons le jeune amateur de ses débuts dans toute sa simplicité et son charme. Heureusement il s'agit ici a priori d'un jeu de l'auteur-réalisateur. Il n'y a donc qu'une sensation qui en ressort, la délectation d'une nature vivante peinte par la caméra d'un artiste. Les autres rôles en pâtissent et deviennent un peu fades, mis à part bien sur la majestueuse présence de Niels Arestrup dans son rôle d'homme brisé au regard perdu et bleu. Emmanuelle Devos ou Mélanie Laurent laissent leurs apparences prendre le dessus malgré une interprétation juste, ce qui est un peu dommage quand on sait ce qu'elles sont capables de dégager. Même Paris semble terne et délavée. L'impression décolorée de l'entourage de Tom donne une impression renforcée d'héroïsme et de folie à ce jeune homme pourtant sans grande envergure. Cela lui permet de se découvrir à chaque pas dans des lumières feutrées et des obscurités nettes.

C'est d'ailleurs un élément principal de l'histoire que la lumière et son absence. Les jeux de la caméra s'en délectent et la photo en devient sublimée. Cette atmosphère est soutenue par une musique angoissante et des vides suspendus qui soulignent l'autisme de notre héros et la solitude de son monde. Tel un cheval avec des œillères, il avance et fonce sans se retourner, laissant sa nature flamboyer au milieu de nulle part. Marchant d'impatience, il regarde ses pieds sans se voir, perdu dans un nuage ou il continue à marcher sans but.

L'histoire est simple et son traitement est bon. Les interactions des personnages avec Romain Duris sont violentes et violentes de réalisme. Notre cœur bat donc en permanence tandis que le sien parfois s'arrête pour se découvrir puis reprendre sa course folle. Le travail effectué est d'une très grande qualité, mais ça et là persistent quelques impuretés dans le ton ou quelques moment oubliés qui n'en font pas un film parfait. Et bien que l'histoire nous mène à sa conclusion avec plaisir, ces instants de mollesse et la caméra parfois un peu trop cabotine nous empêchent de profiter de ce spectacle sobre de réalisme. Rajoutez à cela que le film se laisse engloutir par sa réalité et en oublie de nous faire rêver, ce qui manquera pour certains au milieu d'une salle de cinéma. Le lyrisme et le phrasé musical compenseront ce "défaut" -si l'on peut l'appeler ainsi car il est intentionnel- mais rendront l'histoire un peu hermétique à un certain type du public. Rassurez-vous il ne vous sera pas demandé d'analyser ou d'intellectualiser, la caméra vous servira sa réflexion sur un plateau. Il n'y a plus qu'à apprécier les notes de cette composition humaine.

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10 commentaires

  • asdrubal le gueux

    26/02/2006 à 15h06

    Répondre

    Chuis ravi pour De battre..., même si forcément déçu pour Romain Duris... ...J'adore Nathalie Baye et Michel Bouquet, mais franchement, ne faudrait-il pas plutôt encourager les tits nouveaux, et la prestation remarquable de Duris dans le film d'Audiard était l'occasion rêvée...Contrairement à ce que j'ai pu lire ici ou là sur le net, je trouve le César pour Lin-Dan Pham tout à fait mérité...Cécile de France est fraîche, mais j'aurais préféré la géniale Noémie Lvovsky... Où sont passés Jalil Lespert, Melvil Poupaud ?

    Je retiendrai surtout le césar d'honneur à Pierre Richard, l'émotion de Lin-Dan Pham et de R. Mihaileanu...et la présentation de Valérie Lemercier .

  • Anonyme

    26/02/2006 à 15h13

    Répondre

    Dommage pour Le Petit Lieutenant, avec De battre... le meilleur film français de l'année...

  • KalistoR

    26/02/2006 à 15h44

    Répondre

    Ah c'était hier les Césars ?
    Et c'était bien ?

  • Anonyme

    26/02/2006 à 15h49

    Répondre

    scarabée-sacré a dit :
    Dommage pour Le Petit Lieutenant, avec De battre... le meilleur film français de l'année...


    Sacré Scarabée ! ! ! !

  • CIRSE

    26/02/2006 à 16h08

    Répondre

    aH LA LA? Si j'étais modo !!!!!!

  • KalistoR

    26/02/2006 à 16h26

    Répondre

    Comme je te comprends, Philippe.
    Surtout que la petite Selena a du se donner beaucoup de mal pour nous fournir ce joli palmarès bien ordonné (well organized prize list), avec des liens hypertextes, des catégories en italique, des noms célèbres en gras (à qui l'on doit l'album Temple of shadows), j'en passe et des meilleures.

  • Cineman

    26/02/2006 à 19h28

    Répondre

    asdrubal le gueux a dit :
    Chuis ravi pour De battre..., même si forcément déçu pour Romain Duris... ...J'adore Nathalie Baye et Michel Bouquet, mais franchement, ne faudrait-il pas plutôt encourager les tits nouveaux, et la prestation remarquable de Duris dans le film d'Audiard était l'occasion rêvée...


    Je suis tout à fait d'accord Romain Duris aurait vraiment mérité cette récompense , c'est ma grosse déception de la soirée , avec aussi le comportement exécrable vis à vis des intermittents du spectacle .
    Ils ont préférés les éjecter par la force plutôt que de les laisser s'exprimer , c'est n'importe quoi
    Enfin bon je suis quand même très content que '' De battre mon coeur s'est arrêté '' est remporté autant de prix car il est vraiment excellent , très poétique et met bien en avant la force de la musique sur l'âme humaine avec une mise en scène et un jeu d'acteurs irréprochables !

  • nazonfly

    27/02/2006 à 11h41

    Répondre

    Cineman a dit :
    c'est ma grosse déception de la soirée , avec aussi le comportement exécrable vis à vis des intermittents du spectacle .
    Ils ont préférés les éjecter par la force plutôt que de les laisser s'exprimer , c'est n'importe quoi


    Le cinéma n'aime pas se regarder en face.

    Je n'ai pas beaucoup vu de films de ce palmarès. Mais de ceux que j'ai vus, j'aurais par exemple largement plus donner le César du second rôle à la sublime Kelly Reilly qu'à Cécile de France qui n'a qu'un tout petit rôle dans les Poupées Russes.

    Dans la soirée, j'ai bien aimé le petit commentaire du réalisateur du Cauchermar de Darwin avec sa pensée pour le type qui a extrait le minérai pour le César.

  • Cineman

    27/02/2006 à 17h21

    Répondre

    nazgul666 a dit :
    Mais de ceux que j'ai vus, j'aurais par exemple largement plus donner le César du second rôle à la sublime Kelly Reilly qu'à Cécile de France qui n'a qu'un tout petit rôle dans les Poupées Russe


    C'est vrai qu'elle l'aurait bien mérité elle aussi car sa prestation était vraiment très bien .
    Et sa métamorphose entre '' l'auberge espagnol '' et '' les poupées russes '' est hallucinante , j'ai eu du mal à réaliser que c'était la même actrice.
    Comme tu l'as dit , dans le deuxième elle est d'une beauté à couper le souffle ( et oui je ne ménage pas mes mots c'est ça l'amour ^^ ) et apporte énormément de charmes au film !

  • Mr November

    01/03/2008 à 08h19

    Répondre

    Le truc dont je me souvient le plus de ce film,  c'est la musique de bloc party >.<

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