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Barton Fink

« Solidement agrippé aux commandes de son projectile souterrain, le regard parfaitement immuable, le conducteur de métro orchestrait, avec une vigilance en tout point excessive, son énième arrivée en gare. Il prêtait une attention toute particulière lors de ces moments privilégiés, au cours desquels sa propre existence se confondait avec celle d'une poignée de spécimens authentiques du monde extérieur : cette poignée d'êtres immobiles qu'il s'apprêtait à satisfaire, en qui il ne reconnaissait plus aucun signe de familiarité depuis bien longtemps. Son visage, entièrement pâle, ne marquait plus la moindre expression. Il ne pratiquait plus aucun exercice physique, ce qui avait eu le don d'atrophier ses muscles et d'exposer son organisme à la moindre attaque virale. Les courants d'air, auxquels il s'exposait lui-même de manière à contenter les besoins de son propre système respiratoire, l'enrhumaient constamment. Au moindre mouvement de sa part, la plupart de ses articulations devenaient douloureuses et émettaient parfois de légers craquements, si bien qu'il avait décidé, depuis peu, d'amarrer sa maigre silhouette à l'appareil directif, dont il avait la charge, afin de le maintenir en équilibre face aux étonnantes sinuosités que recelait le réseau ferroviaire. Dans quelques semaines, l'extrémité de sa barbe atteindrait ses deux pieds, qui reposaient déjà sur un parterre d'échantillons capillaires.

Les regards tourmentés de ces voyageurs le rappelaient à l'ordre. Son allure de troglodyte néandertalien le rapprochait davantage de ces insectivores, dont les corps étaient souvent réduits en bouillie par les liaisons au sol de son propre véhicule. Il ne pouvait décemment éviter ces incidents de parcours, qui aboutissaient au massacre de familles entières d'invertébrés. Il se tenait régulièrement informé des nouvelles du monde grâce au contenu des nombreux quotidiens que ses bienheureux voyageurs consentaient à abandonner en signe de dédommagement. Il feuilletait l'ensemble de ces journaux et parcourait souvent plusieurs fois les mêmes sans même se poser de question. Il retenait parfois la date d'un évènement politique, vérifiait si ses entreprises favorites étaient en progression et accueillait avec beaucoup d'entrain les résultats sportifs du lundi matin. Il se nourrissait ensuite de la matière à partir de laquelle avaient été produites ces publications. Pourvu qu'ils soient allégés en sucres, quelques déchets organiques venaient régulièrement parfaire son surprenant régime alimentaire.

Lors de ces délicates manoeuvres d'approche en gare, il prenait le temps d'examiner ses prochains passagers avant que ceux-ci ne s'engouffrent à bord. Cette fois-ci, son regard se posa en premier lieu sur le corps d'une ravissante jeune femme, dont il n'osait admirer la perfection avec laquelle avait été autrefois confectionné son visage. L'état apparent de ses quelques vêtements extérieurs renforçait le discours de ceux qui souhaitaient voir, une bonne fois pour toutes, anéantis l'ensemble des météorologues. Toutefois, la plus-value générée par la qualité de ses principaux attributs physiques n'en était que plus éclatante. Elle semblait d'ailleurs répondre aux critères de choix de cet ensemble de mâles aguerris, qui, les yeux rivés sur elle, semblaient prêts à bondir au moindre geste encourageant de sa part. Il aperçut encore la sombre humeur qui animait ce jeune homme différent des autres et qui cherchait à la dissimuler aux yeux du peloton. Lui paraissait être le prétendant idéal au prochain accident de personne que déclareront en choeur et dans quelques heures les différents haut-parleurs de la gare. Pas le moindre de ses congénères ne semblait toutefois s'en soucier, le principal étant qu'ils en soient rapidement avertis, de manière à prévoir et à contourner l'obstacle en bonne et due forme.


Le métro était pratiquement arrêté. Son regard se posa en dernier lieu sur la montre qu'un homme d'une quarantaine d'années peinait à maintenir entre ses mains insignifiantes. Cet homme exhibait un costume d'une noirceur absolue, qu'une cravate d'un cinglant rouge orangé, parfaitement immobile, ne parvenait à égayer. Sa stature était géométriquement irréprochable. Son visage, vraisemblablement ravagé par d'importantes responsabilités familiales et professionnelles, ne laissait échapper le moindre froncement de sourcil. La superbe sacoche en cuir suspendue à sa main gauche finissait de clarifier la nature de la provenance sociale et des activités de ce prodigieux personnage. L'homme intercepta le regard de l'affreux conducteur au moment même où celui-ci circulait à sa hauteur. Il se fraya un passage jusqu'aux portes automatiques de la rame avant qu'elles ne se referment sur son sort. Il n'hésita pas pour cela à bousculer la charmante demoiselle, que tant d'hommes avaient un instant désirée plus que tout au monde. Celle-ci trébucha. Ses attributs ne lui furent absolument d'aucune utilité lorsque sa tête heurta le sol plus ou moins violemment. Ce ne fut qu'un simple problème de résistance des matériaux à résoudre. Quant au métro, il s'éloignait déjà. »

Beaucoup de répétitions / Et pourtant peu d'attention / A tous ses grands poèmes / Sans véritables thèmes. Voici l'extrait d'un poème imaginé par une certaine Anaïs, qui du haut de ses 13 ans, a souhaité s'intéresser à cet étrange phénomène qu'a toujours représenté l'Inspiration. Pour les besoins de ce film, les frères Coen s'y sont également intéressés, à leur manière. Le résultat est d'une parfaite originalité, à partir duquel je ne puis encore aujourd'hui produire de jugement cohérent. Je mise sur un malheureux lancer de dés pour en finir avec cette chronique... Six et six. Douze. Mince. Douze sur dix, voilà qui ne fait pas mon affaire. Je relance ma paire de dés. Quatre et trois, qui font sept. C'est la note que je prévoyais malgré moi d'attribuer à Fink, cet écrivain mal inspiré. Encore que. Tant pis.

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