9/10

Audition

Aoyama a quarante ans, un fils plutôt beau gosse, un gentil chien-chien et sa propre société de production télé. Sa vie lui paraît pourtant un peu terne depuis la mort de sa femme sept ans auparavant. Confiant son envie de se remarier à l'un de ses collègues, celui-ci lui propose d'organiser un casting bidon afin de trouver LA femme idéale. Aoyama croit la découvrir en la personne d'Asumi, jeune fille d'apparence pure et fragile. Oui, mais...

Pendant près d'une heure et demie (le film en fait deux), Takashi Miike filme son acteur principal (excellent, au demeurant) d'une manière quelque peu ronronnante. De discussions figées en sketches niaiseux façon sitcom, le film porte son spectateur dans une drôle de léthargie « auteuriste » avec tentatives d'originalité visuelle et métaphores sensiblement lourdingues (tiens, tout est rouge dans ce restaurant...).

Seulement voilà, quelques éléments ça et là, une scène qui sort complètement de l'ordinaire, il ne peut pas s'agir simplement d'une comédie dramatique sentimentale, pas au sens traditionnel en tout cas. La rupture plus ou moins attendue arrive dans le dernier tiers du film, et mieux vaut alors avoir l'appareil digestif bien en place.

Après avoir suivi le point de vue naïf et romantique d'Aoyama, la mise en scène de Miike bascule progressivement pour épouser l'esprit dérangé du personnage féminin. Il y a bien un côté « David Lynch du pauvre » dans ses allers-retours narratifs (qui ne sont d'ailleurs pas si vains que ça) mais qu'importe, l'actrice Eihi Shiina est proprement stupéfiante à passer avec tant d'aisance de la gêne innocente à la cruauté la plus froide, et l'habile construction scénaristico-visuelle monte inéluctablement en intensité jusqu'à la dernière demi-heure d'une sauvagerie inouïe. La violence y est particulièrement insoutenable car filmée de manière clinique, avec en plus une sorte de sensualité chic sous-entendue par la psychologie et la « logique » des personnages.

Comme si cela ne suffisait déjà pas à nous faire durablement froid dans le dos, le film ne propose absolument aucune morale qui permettrait au spectateur de passer tranquillement à autre chose. Avec cette façon qu'il a d'amplifier le malaise par la dimension intellectuelle de son film sans jamais y toucher vraiment, Takashi Miike parvient à quelque chose de l'ordre du « cinéma pur » que peu de cinéastes peuvent se vanter d'avoir approché.

D'aucun penseront que Miike est un type complètement fou, qu'il faut être décérébré pour apprécier ce genre de film, que sa violence va donner de mauvaises idées à certains... mais comment ne pas voir ? Filmer avec autant de maîtrise un sujet aussi impossible relève plutôt du génie. Pour son adaptation d'American Psycho, Mary Harron n'avait pas juger bon de prendre un tel parti pris. Dommage ?

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