9.5/10

auberge rouge - 1951 (L')

Un classique de l'humour noir, sur les plates-bandes duquel il paraît bien dangereux de se hasarder...

A la veille de la sortie d'une Auberge rouge interprétée par Jugnot, Balasko et Clavier, images et sons surgissent du passé : la voix d'Yves Montand égrenant une complainte, la neige tombant sur une campagne du XIXème siècle en noir et blanc, le rire terrifié d'un Fernandel surmonté d'une tonsure de moine... Retour sur la version originale, celle qu'il paraît même aujourd'hui bien audacieux de vouloir remplacer.

En 1833, un moine (Fernandel) et son novice s'arrêtent dans une auberge pour échapper à une tempête de neige, en même temps que les passagers d'une calèche. Ce que ce petit monde ignore, c'est que le couple Martin (Françoise Rosay et Julien Carette), qui tient l'auberge, a pris pour habitude d'en égorger les occupants pour les dépouiller. Au bout de vingt ans, ce type d'habitude a la vie dure...

« L'auberge est sur le grand chemin où ils égorgeaient les humains »

Inspiré d'une histoire vraie (et non d'une nouvelle de Balzac comme L'auberge rouge de 1923), le scénario écrit à trois mains par Autant-Lara, Jean Aurenche et Pierre Bost offre au spectateur plusieurs niveaux de lecture qui en font tout le sel. Mais au moment de la réalisation, les subtilités voulues par Autant-Lara n'étaient
claires pour personne. Laissons la parole au réalisateur à ce propos : « Fernandel a tout de suite aimé ce sujet, mais cette Auberge rouge brocardait un peu la religion - ce qui était tout à fait mon propos, car je ne suis pas particulièrement clérical, on le sait - et Fernandel ne s'en est pas aperçu de suite (le producteur non plus, d'ailleurs). Je leur avais raconté qu'il s'agissait d'un conte de Noël [...] et à la fin du film, avec les prises de vues qui avaient été faites et qu'on avait vues de temps en temps, mes idées ont commencé à transparaître. Et Fernandel est devenu furieux de s'être laissé entraîné là-dedans. » *
Selon Autant-Lara, Fernandel aurait commencé à tourner Don Camillo l'année suivante pour se « racheter sur le plan moral ».

Pourtant, ce n'est pas tant la charge anti-cléricale qui fait le bonheur du spectateur d'aujourd'hui (on se délectera néanmoins de la simple affirmation du début « c'est le Bon Dieu qui a mis cette auberge sur notre chemin »), mais l'humour noir dans lequel baigne l'ensemble du film, la cruauté des gags et la limite sans cesse brouillée entre l'angoisse et le rire. A quarante ans d'intervalle, il est difficile de ne pas faire le lien entre L'auberge rouge et Delicatessen, un autre monument d'humour noir.

« Connaît-on beaucoup d'auberges où du soir jusqu'au matin une fille reste vierge comme la fille Martin ?.. »

Une rose peut-elle pousser sur le fumier ? Le film reste ambigu jusqu'à sa présentation de la fille Martin : sera-t-elle rachetée par son amour pour le moinillon ou restera-t-elle la sinistre complice de ses parents ? L'histoire entre les deux jeunes gens, évoquée avec pudeur tout en ménageant de nombreuses allusions sexuelles subtiles pour respecter les sensibilités de l'époque, reste le seul élément Mon Dieu, j'ai oublié de fermer le gaz !
"Mon Dieu, j'ai oublié de fermer le gaz !"
capable de conserver un soupçon d'optimisme envers l'humanité, présentée par ailleurs comme un ramassis d'assassins, de pleutres, d'inconséquents et d'imbéciles. Les acteurs surjouent comme des fous, Fernandel en tête, sans pour autant affecter l'efficacité sans borne de cette farce macabre et intemporelle. On notera tout de même le racisme assez flagrant avec lequel est traité le personnage de Fétiche, le valet des Martin ; on aura néanmoins l'indulgence de replacer le film dans son époque (1951) et l'histoire dans la sienne (1833) pour comprendre le mépris avec lequel il est traité ici.

Un film atypique dans l'œuvre de Fernandel, fervent catholique et abonné aux comédies très familiales, mais assez emblématique du réalisateur du Diable au corps et de La traversée de Paris. Et surtout, un chef-d'œuvre d'humour noir irremplaçable.


* Source : Fernandel de Jean-Jacques Jelot-Blanc (éditions Alain Lefeuvre, 1981)

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Chrysalis

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