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art de la pensée négative (L')

Un grand coup de pied dans la fourmillière bien trop établie du positivisme à toutes les sauces. Et si la solution était un grand "Fuck them all" ?

Le cinéma scandinave, et plus particulièrement norvégien, n'est pas franchement le plus représenté en France, même si on a pu voir dernièrement Norway of life. Pour une fois qu'une copie a le bonheur de se voir distribuée, et qui plus est, avec une affiche prometteuse et une histoire intéressante, il est nécessaire de se pencher sur ce phénomène rarissime.

Handicap ou pas cap ?

Soyez handicapés, c'est la joie !
Soyez handicapés, c'est la joie !
Une pièce sans vie, quelque part en Norvège. Tori, la quarantaine passée, mène une réunion de soutien psychologique pour faire face au handicap, un de ces groupes qu'aurait aimé Martha (de Fight Club) où valides et impotents tentent de gérer leurs problèmes au quotidien. Devant Tori, Marte, tétraplégique blonde au sourire idiot constamment collé au visage, est accompagnée de Gard son mari, un beau gosse bronzé à l'improbable sourire Colgate. Un couple dans lequel règne le respect, la joie et la pensée positive. De l'autre côté de la table, Asbjorn n'est qu'un légume sans vie, l'oeil éteint et la bave aux lèvres. Lillemor, vieille, seule et désespérée, complète ce dérangeant tableau. Pour Tori, le maître mot de ces séances est celui prôné par notre chère Lorie nationale, la positive attitude. Il est nécessaire d'oublier son handicap, de se fixer des objectifs (mais un seul à la fois, faut pas déconner) car « les petites actions entraînent de grands changements ».

Soyez handicapés, c'est le délire !
Soyez handicapés, c'est le délire !
Une villa ailleurs. Sur la même planète, mais, comme le dit l'expression consacrée, pas dans le même monde. Geirr est lui aussi handicapé. Mais la pensée positive, ce n'est pas trop son truc a priori. Santiags aux pieds, oeil noir et cheveux longs et gras, il serait plutôt du genre à se traîner lamentablement de son home cinema où il regarde en boucle Apocalypse Now à son lit duquel il écoute inlassablement les chansons de Johnny Cash. Du coup, quand Ingvild, la femme de Geirr, décide d'inscrire de force celui-ci au groupe de Tori, pire quand ce groupe débarque chez Geirr, la rencontre est franchement brutale. Comme la lave d'un volcan qui se noierait dans l'eau. Si ce n'est que l'eau en général refroidit la lave.

Moins par moins égal plus

Soyez handicapés, on se marre trop !
Soyez handicapés, on se marre trop !
Car de l'affrontement entre la pensée positive de Tori et le négativisme de Geirr, c'est bien évidemment le second qui va en sortir vainqueur au terme d'un film dans lequel on rit noir ou jaune. Les insultes et les coups qui pleuvent, les tentatives de suicide, à fauteuil ou à la roulette russe, la destruction et même la sexualité et l'amour guident le film dans un dénigrement de cette pensée positive. Geirr remet en cause, en effet, une vision du handicap qui prédomine dans le politiquement correct. Non, le handicapé ne doit pas nécessairement toujours voir la vie en rose. Oui, il peut, et doit, être aussi un gros con. Même si le film ne va pas aussi loin dans l'idée que Aaltra, autre film plus ou moins sur le même thème. Geirr est un extrémiste dans tout ce qu'il fait, du film qu'il regarde aux pétards qu'il fume, et surtout dans sa colère face à son handicap et face à la vision des autres, les valides. Il va leur montrer  que, même en fauteuil, on reste un homme comme les autres, que les handicapés ont le droit à des pétages de plomb, qu'ils ont évidemment le droit à l'amour, qu'ils ont le droit à vivre autrement que dans une joie béate et idiote.

Soyez handicapés, c'est la teuf !
Soyez handicapés, c'est la teuf !
Mais surtout il va montrer que les handicapés n'ont pas besoin de ressentir cette compassion apitoyée qui n'est parfois que le paravent de l'hypocrisie ou de la culpabilité. Car, au fur et à mesure de la thérapie de Geirr, les handicapés vont se défaire des carcans qui les emprisonnent, du poids de leurs problèmes. Comment ne pas penser ici à cette scène où tous tentent de définir qui a le plus gros handicap, qui est le plus à plaindre ? Et les valides vont finalement montrer que eux aussi souffrent, que eux aussi sont handicapés. Handicapés par la solitude, handicapés par la culpabilité, handicapés par l'amour ?

 

Comme le montre l'affiche, L'art de la pensée négative est une façon de faire un doigt à une école de pensée visant au positivisme dans toutes les situations, handicap ou non. Il est une façon de crier que oui, il est possible et même salvateur d'être négatif car la rage et l'amertume sont libératrices. Fuck them all !

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emmerdeur - 2008 (L')

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A propos de l'auteur

Intéressé par beaucoup trop de sujets, nazonfly est en charge de la partie Musique Krinein depuis quelques années. Ce qui ne l'empêche pas de visiter les territoires des livres, du cinéma, des médias et même de sciences et tech.

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