8.5/10

Arbre (L')

Sous couvert d'un propos plutôt violent par la douleur qu'il raconte (et provoque), L'arbre est  pourtant un film lumineux et optimiste, qui s'étire presque vers la contemplation.

Derrière un tel titre, difficile d'imaginer autre chose qu'une ode à la Nature. Celle qui nous apaise, reste le témoin passif et presque immuable de nos existences éphémères... mais aussi celle qui emporte tout sur son passage, par le grignotement tranquille de la végétation ou par la violence incontrôlable d'une météo capricieuse. Mais L'Arbre est bien plus que cela, puisque cet élément éponyme est à la fois le lien qui unit et le pilier qui supporte toute une famille secouée par l'événement qui les dépasse. La réalisatrice Julie Bertuccelli a pourtant bien un passé dans le documentaire, et sur de nombreux points, L'arbre nous le rappelle parfois, bien qu'il s'agisse là d'une vraie fiction. Plus ou moins librement adapté du roman de Judy Pascoe, L'arbre du père, le film perce délicatement et avec pudeur une facette de la difficile étape que représente le deuil, traversé de part en part d'une poésie animiste que Miyazaki ne renierait pas.


Peter (Aden Young) et Dawn (Charlotte Gainsbourg), un couple simple et heureux depuis plus de quinze ans, vivent avec leur quatre enfants dans l'immense et luxuriante campagne australienne, abrités par une maison en bois brinquebalante et chaleureuse, elle-même surplombée par un énorme figuier multicentenaire. Une harmonie humble et authentique sans ombre... qui se rompt sans crier gare lorsque Peter est frappé par une mort fulgurante sous les yeux interloqués de la totalité de sa famille. Il faut maintenant apprendre à vivre avec l'absence, et chacun cherche sa voie comme il peut. L'unité jusqu'alors indéfectible de la petite communauté fait place à l'individualisme propre au chagrin, mais il y a bien quelque chose (quelqu'un ?) qui reste fidèle et inchangé depuis que Peter a disparu : le gigantesque figuier, qui assiste muet à toute leur histoire depuis que le foyer a été fondé. Simone (la pétulante Morgana Davies), la seule petite fille de la fratrie, découvre un soir qu'elle peut communiquer avec son père, bercée par les soupirs du vent dans les branches tentaculaires de l'arbre. Cette révélation devient un secret partagé avec sa mère, en grande détresse elle-même, et progressivement le « monstre » majestueux devient une sorte de confident pour toute la famille. Très vite cependant, il se révèle être aussi dangereux qu'il n'est rassurant, lorsque racines et branches viennent envahir les canalisations et les fondations de la maison... faudra-t-il se résoudre à l'abattre ?


Porté par un casting extrêmement juste, de Charlotte Gainsbourg dont le personnage est vrillée à vif par une évidente émotion à fleur de peau, à chacun des enfants gratifiés d'une personnalité bien distincte et d'un comportement sobre et pudique face au deuil, le film rappelle le bouleversant Ponette de Jacques Doillon. Le personnage de Simone, 8 ans, s'accorde sur le même registre, et sa jeune interprète Morgana Davies lui insuffle une âme espiègle et lumineuse, pourtant hantée par des bouillonnements contradictoires. Mais derrière son rayonnement presque exclusif, les vérités crues et les réactions impulsives qui font d'elle le personnage le moins fuyant de tous, se cachent des figures secondaires tout aussi intéressantes. Chaque membre de la famille doit gérer la douleur à son échelle : Dawn doit retrouver son rôle de mère de famille ; Tim l'aîné devient inconsciemment l'homme de la maison ;  Lou, le fils cadet et le plus discret, n'aspire qu'à arrondir les angles pour assourdir le désespoir ambiant ; et le petit dernier, Charlie, voudrait (re ?)trouver le chemin de la parole. Tous sont rigoureusement partagés entre la tentation de sombrer et le désir de continuer à vivre. Vient s'ajouter le délicat personnage de George, la pièce rapportée qui invite la page à se tourner, en essayant de respecter une distance nécessaire au deuil. Mais au-dessus de toutes ces âmes esseulées, se dresse donc le personnage qui n'en est pas vraiment un mais fait office de ciment et de dilemme, à la fois statique, vivant, tentaculaire et organique : l'arbre. Julie Bertuccelli le filme d'ailleurs comme une véritable personne, qui parle, se meut et pense tellement fort que chacun le prend pour confident.


La réalisatrice ne se contente justement pas de filmer l'arbre et les paysages en arrière-plan comme un vulgaire documentaire sur la campagne australienne. Chaque tableau semble incarner une existence qui donne un sens à la vie et aux souvenirs de la famille. Les flous brumeux de la rosée matinale donnent consistance à la confusion qui règne dans les sentiments de Dawn, les lueurs ensoleillées du crépuscule illuminant les champs baignent les petits instants d'insouciance des enfants, le contraste des fraîches nuits d'été avec le scintillement luisant des lampions dans le figuier apporte une délicate note d'espoir.  La faune qui prend ses quartiers autour et dans la maison vient s'ajouter aux assauts silencieux de l'arbre, et chacun accueille mi-inquiet, mi-amusé, la présence des grenouilles, des chauves souris ou d'un bébé kangourou égaré. Tout ce qui apparaît à l'écran, qu'il soit Nature ou Homme, semble dialoguer inconsciemment, et c'est indéniablement ce qui fait la force du film : Julie Bertuccelli aime la nature autant que ses personnages, et leur âme est décelable au détour de chaque plan, dépassant le concept même de vie et de mort, concept qui est pourtant le fondement du récit. La tendresse avec laquelle elle immortalise l'arbre, de l'infime fragment de racine à sa majestueuse entité, rappelle le même attachement que peut y porter Miyazaki (on pense à la scène de croissance de l'arbre de Mon voisin Totoro) et une même vision animiste qui surplombe le métrage.

Sous couvert d'un propos plutôt violent par la douleur qu'il raconte (et provoque), L'arbre est  pourtant un film lumineux et optimiste, qui s'étire presque vers la contemplation en donnant la part belle aux bienfaits thérapeutiques du temps, et à l'emprise forte et indolente de la Nature sur l'Homme. Manœuvré par une réalisatrice amoureuse de ceux et ce qu'elle filme, édifié par un casting juste et émouvant, le film hésite même entre le très réaliste et le surnaturel, voire le mystique (notamment pour sa chute qui invite presque à une interprétation providentielle), pour nous laisser finalement sur une note authentique et pastorale.

 

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2 commentaires

  • gyzmo

    19/08/2010 à 13h31

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    Le film est franchement super joli. Je n'aurai pas grand chose de plus à rajouter par rapport à la chronique de Hidden.


    Ce qui m'a personnellement touché, est la photographie de l'aube et du crépuscule. Du fait de la lumière à la fois douce et  bouffée par les ombres, il n'y a pas meilleur moment pour capter de belles ambiances poétiques, tantôt tranquilles, tantôt inquiétantes. L'Arbre fleurte assez avec l'univers du fantastique. Un film doux et tristoune en même temps, secouant sa pulpe par le caractère sauvageon de la petite Simone, si bien raccord avec la "campagne" australienne. Quant à la Bande Originale, elle est également magnifique. 

  • Anonyme

    27/08/2010 à 01h26

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    Très beau et très juste. j'aime le parallèle que tu fais entre Ponette et Totoro...


    J'ajouterai que L'arbre peut aussi être perçu comme le deuil de l'arbre-père faceaux personnes qu'il a quittées trop vite et sans aurevoir. 'les autres personnages lui donnant vie dans leur manière d'appréhender leur propre deuil) rRndre visible l'invisible... c'est ce qui m'a énormément touché dans ce film...

    Signalons au passage un micro roman (tout juste 100 pages) australien de Ben Rice : Pobby et Dingan (dont l'adaptation cinématographique  (Le secret de kelly Anne) fut calamiteuse) qui navigue dans les mêmes eaux comme un petit miracle de justesse. 

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